You don’t own me

C’est marrant la vie. J’ai rêvé de toi cette nuit. Exactement, j’ai rêvé que je rencontrais quelqu’un et que cette personne me parlait de toi, et que ça me contrariait. J’ai rêvé du sentiment inconfortable de me sentir en danger à la pensée que tu existes toujours quelque part. Un peu comme dans la vie, en fait. Je ne lui ai pas dit, mais ce matin Elle m’a envoyé la chanson parfaite à l’instant parfait, exactement comme si elle savait. Depuis quelques jours, une lettre ouverte à l’oppresseur tourne en boucle dans ma tête. Et hier soir, un copain m’expliquait qu’il ruinait toutes ses relations parce que sa dernière copine s’était mise à l’insulter et le rabaisser mais quand même s’il avait fait un effort ce ne serait sans doute pas arrivé, et je lui ai dit « Il faut qu’on aie une conversation toi et moi ».

C’est trop de signes en une dizaine d’heures et je n’ai aucune intention de continuer à gaspiller de l’espace disque à penser à ce que tu m’as fait. Tout comme il est évident, pour tous ceux qui me connaissent et surtout pour moi-même, que je suis sur la bonne route, il m’apparaît clair que je dois gérer cette dernière chose pour la prendre vraiment et laisser ce qui m’a alourdie derrière moi.

Ce ne sera pas « gentil », ni poli, ni doux. Peut-être même que ce ne sera pas empathique. Mais peu m’importe que ces mots te parviennent ou pas. Ce qui compte c’est de libérer ma parole, mes mots, ma voix. Vider mon sac une bonne fois pour toutes, en laisser le contenu sur le bord du chemin et m’en aller sans me retourner.

Bien sûr, ça ne se fait pas. On ne parle pas de ces choses-là. Ça ne regarde personne. Il y a ce consensus mou en société qui veut que si ça arrive dans un couple, c’est privé et ça ne regarde personne. En couple, tu peux frapper, piétiner, violer, instrumentaliser, manipuler, rabaisser, ça ne sera jamais qu’une « querelle de couple. » « Ah, les ex », dira-t-on. Tant pis.

Ces mots-là sont ceux que j’ai besoin de dire et que tu refuseras d’entendre. Et c’est ok.

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Photo : Anaïs Novembre – MUA : Angbryn – Robe : Voriagh – Écharpes : Tatz Miki – DA : J.G for Japan Lifestyle

Tu m’as fait du mal.

J’ai eu mal souvent par le passé, mais dans toutes mes blessures et dans toutes mes souffrances, j’ai toujours réussi à continuer à avancer. En trébuchant, en prenant des détours, en me perdant dans des marécages et en allant droit dans les ronces jambes nues comme par un fait exprès, mais j’avançais. Tu es le premier à m’avoir fait reculer.
J’ai la sensation que j’ouvrais à peine enfin mes ailes et qu’un filet s’est brutalement refermé sur moi. Et ce filet c’était toi.

Tu t’es posé en sauveur non sollicité alors qu’en fait tu attendais d’être toi-même sauvé, en perdant de vue le fait que dans un sens comme dans l’autre la seule personne à pouvoir nous sauver c’est nous-mêmes.

Oui, tu as réussi à faire pire que tous les autres avant toi, parce que tu étais le plus vieux et le plus triste de tous.

Je t’ai laissé faire, bien sûr. Tes mots étaient ceux d’un semblable mais ta peur de changer a fait écho à la mienne, l’a décuplée, s’est transformée en excuse pour moi. « Je ne peux pas, je suis bloquée ». Bullshit. J’ai choisi de laisser faire. Je n’avais pas peur de l’abandon, j’y étais accro. Pourtant, la vieille excuse du « J’ai mal agi avec toi mais tu as appris quelque chose alors c’est ok » ne fonctionne pas plus aujourd’hui que dans le cadre du management. Tu as réussi à me convaincre que tout ce que j’avais accompli sans toi n’était rien, que je n’étais rien sans toi, et à l’instant où je t’ai cru je me suis arrêtée de vivre. Je suis en colère, en colère pour cette jeune fille encore fragile qui aurait eu besoin d’espace et de soutien et qui n’avait pas mérité tout ça, d’être objectivée, instrumentalisée, utilisée comme soupape, comme défouloir. En colère pour ce temps de vie qu’elle a perdu et pour des dégâts que tu as occasionnés dans sa vie. Oh, aujourd’hui elle a grandi et elle va bien, mais pour autant,ça n’efface pas ce que tu lui as fait. J’ai envie de faire ce dont tu aurais été incapable : la défendre. Et j’ai besoin de faire ça avant de gérer la suite.

Le truc avec les gens qui ont peur d’être abandonnés c’est qu’on peut littéralement les paralyser de culpabilité, instantanément, avec cette simple phrase : « Tu m’abandonnes ». Pour peu qu’ils ne soient pas encore très avancés dans le respect d’eux-mêmes, on peut s’accrocher à cette faille, l’élargir, en faire une brèche, les tirer vers le bas, les détourner de leur chemin. On peut faire tout ça, à moins qu’ils n’arrivent à un moment en capacité de nous dire :

C’est ma vie.

Et tu n’as pas à la choisir pour moi.

Il ne t’appartient pas de décider quels vêtements je devrais porter ni comment je devrais couper ou coiffer mes cheveux ni à quelle fréquence je devrais me maquiller ni à qui je devrais parler ou tenir et tu n’as certainement pas la légitimité nécessaire pour m’en vouloir si je fais autrement.

C’est ma vie, et ce n’est pas à toi de dire quel travail je devrais faire, ce qui est bon pour moi et comment je devrais essayer d’atteindre les objectifs que tu auras choisis pour moi, ni de me dire quoi faire pour devenir humble et encore moins comment je devrais gagner ma vie, et le simple fait que tu emploies cette expression montre la crevasse qui existe entre nous.

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La vérité c’est que tu n’aimes pas. Tu vois quelque chose à aimer chez une personne, tu l’évalues en fonction de ce qu’il pourrait t’apporter et tu te l’attaches comme un fétiche au poignet en attendant que ses qualités passent en toi. Puis ça n’arrive pas, et tu te mets en colère, par jalousie, et tu essaies de changer l’autre pour qu’il te ressemble, pour que ses avancées cessent d’être un reproche à tes peurs.

Et voilà comment ces mêmes choses que tu disais aimer et admirer chez moi sont devenus l’objet de tes plus virulents reproches.

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Je ne suis pas une labradorite ou une améthyste. Je ne suis pas un trophée. Je ne suis pas ta boule anti-stress.

Je suis moi. Et c’est à prendre ou à laisser. À vrai dire, ce n’est pas à prendre. C’est à accompagner ou à laisser.

Je suis moi, et j’ai besoin de m’entourer de personnes assez fortes pour respecter mon besoin de liberté et assez humbles pour accepter que je prenne soin d’elles quand elles en ont besoin et assez indépendantes pour se débrouiller sans moi quand j’ai besoin de me retrouver.

Je suis moi, avec mon franc-parler, mon impulsivité, mon côté obsessionnelle, mon snobisme, mon désintérêt total pour mon apparence en dehors du travail, ma radicalité, ma sensibilité, ma façon de foncer, mon idéalisme, ma fierté, ma manie de m’asseoir par terre, mon besoin de repousser mes limites. Deal with it.

Je suis moi, avec mon chemin.

Je ne suis pas un bloc de glaise que tu peux façonner à ta guise pour en faire une réplique conforme de l’objet de tes fantasmes. Je l’ai oublié pendant un certain temps. No more.

Je n’aime pas me rappeler que tu existes parce qu’avec ça vient le souvenir de tout ce que j’ai accepté, les crises de jalousie, l’enfermement, les reproches, les moments où tu ne savais même plus si tu parlais à toi ou ton père ou ton ex et où moi j’encaissais, les menaces de coups puis le mannsplaining, les viols et le chantage, les moments où tu disais à mes collaborateurs que mes projets étaient en fait tes idées et où je te laissais faire, trop abasourdie pour réagir, la foutue manipulation depuis le début sur comment tu pourrais faire de moi ta soumise, ou plutôt devrais-je dire : ta chose. Et tous ces moments où je vivais juste dans la peur parce que je ne savais pas ce qui risquait de déclencher la prochaine crise, où j’avais peur de respirer, où je craignais le moindre mouvement de mon visage. Quand tu as même réussi à me faire croire que c’était ma faute, que je l’avais bien cherché. Je n’aime pas repenser au comportement de femme battue que j’ai adopté alors ni à comment je me suis étouffée moi-même en te cherchant des excuses. J’ai honte de me souvenir des regards de pitié de mes amis quand ajouter à mon sac une robe que j’aimais mais pas toi m’apparaissait comme un acte d’émancipation et que je refusais de voir à quel point cette simple phrase va contre ma nature.

Je me rappelle de ce jour chez le maître de thé où il m’a posé une question sur le genre de choses que je souhaitais écrire, et où la crainte dans mon regard et le coup d’oeil automatique que je t’ai jeté avant d’ouvrir la bouche ne lui ont pas échappé.
« Vous avez le droit de vous exprimer par vous-même, ou c’est lui qui décide de tout ? » Violence de la vérité assenée.
Et le pire c’est que ça n’aie même pas suffi sur le coup.

Mais je me rappelle aussi de la douceur dans son regard, de la chaleur et de l’empathie qu’il a mises à me prendre les mains pour me souhaiter bon courage. Je me rappelle de tous ces gens qui me faisaient remarque que ça n’allait pas, que ce qui se passait n’était pas normal. Je me rappelle que je n’étais pas seule même si je le croyais.

Je me sens salie par tous ces moments où je savais et où je n’ai pas voulu voir. Je n’aime pas savoir que tu es toujours là, dehors, rôdant près de mes cercles. Je me sens en danger. Je ne veux pas de toi dans mon monde.

Pour autant, je ne te souhaite pas de mal. Je te veux simplement le plus loin possible de moi.

Puisses-tu trouver le chemin qui mène à qui tu pourrais être, et non à qui tu penses que tu devrais être. Parce que tes faiblesses, tes lâchetés, je les connais par coeur. Tes violences, je sais d’où elles viennent. Et je te souhaite, sincèrement, d’arriver à sortir un jour de tes frustrations et de t’autoriser à t’abstraire de cette projection pseudo-viriliste que tu t’es construite. Parce que tu ne te sentiras jamais mieux en te cachant à toi-même l’étendue des dégâts.

Steven Pressfield écrit dans Turning pro qu’on se rappellera toujours à quel moment précis on a vaincu la Résistance, à quel moment on est devenu un pro. Comme ce jour où j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps et où je suis arrivée dans la serre et où j’ai simplement posé. Je n’avais pas encore les mots à mettre dessus à l’époque, mais ce jour-là j’ai su que je posais vraiment.

Je ne suis plus ta victime. Depuis toi, je ne serai plus une victime, du tout. J’ai brisé un cycle.

Depuis toi, j’ai connu des amours et des blessures et des tristesses bien plus grandes et belles. J’ai même été bouleversée, à un moment très précis. Trois ascenseurs émotionnels à la suite. Le terrain idéal pour se laisser abattre, pour retomber dans un blocage émotionnel, pour vouloir abandonner. Et ce qui s’est passé ce jour-là c’est que j’ai continué à avancer.

J’ai fait le plus dur.
Je me suis assise, et j’ai écrit.
Après ça j’ai continué à écrire jusqu’à avoir fini mon livre.
Et je me suis rendu compte de ce qui était vraiment arrivé ce jour-là.
Non seulement tu n’avais pas réussi à me prendre mon livre, mais plus rien ni personne ne pourrait me prendre quoi que ce soit.
J’avais gagné.
J’avais vaincu la Résistance.

Puisses-tu un jour vaincre la tienne et cesser d’être ta propre victime.

Moi, ce n’est plus mon problème.

Auteur : Florence Rivières

"Hold my tea." • Autrice, comédienne et photographe. Addictions : le thé et l'auto-stop.

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