The last part of hero’s journey

C’est la partie à laquelle je n’ai jamais prêté plus attention que ça, à vrai dire. Le héros revient de son voyage en terres étranges, changé, porteur de l’objet de sa quête, et il n’a plus qu’à le partager avec le monde ordinaire. Hop, fini. On passe à la suite.

Sauf que ce n’est pas si simple de partager ce qu’on a appris. Ce n’est pas si simple de revenir, profondément transformé, dans un monde qui, lui, n’a pas changé. On revient plus fort, plus sage, plus vulnérable, plus authentique, plus en paix ; et le monde est toujours cette nébuleuse d’insécurités, de peurs et de faux-selfs qui a largement contribué à rendre le voyage nécessaire en premier lieu.

Il y a ce moment où vous revenez du voyage et où ceux que vous aimez, que vous estimez même, ne voient rien d’autre que la personne qu’elles aiment et qui a été absente longtemps ou non. Le temps a continué à passer pour eux – mais vos vitesses, le temps de ce voyage, se sont désynchronisées et il vous semble qu’eux sont restés sur place et que leurs yeux ne voient que ce qui est resté sur leur ligne temporelle propre – et vous souriez en vous faisant, de nouveau, à vos habitudes et à vos rituels, mais à l’intérieur vous avez envie de hurler voyez-moi. Alors vous n’avez qu’une hâte, repartir, continuer à changer, voir quel est le prochain horizon – et vous voudriez tellement les emmener avec vous mais vous savez que chacun est responsable de son propre voyage. Vous préparez votre prochain écriteau pour l’auto-stop, économisez pour le prochain billet d’avion tout en culpabilisant au sujet de votre bilan carbone – vous optez pour le train si vous le pouvez.

Mais voilà : le voyage du héros n’est pas géographique. Et vous ne pouvez jamais prévoir où se trouve le monde surnaturel, et où se trouve le monde ordinaire. Parfois vous partez physiquement et vous trouvez de la magie, et parfois c’est le monde ordinaire – et le plus souvent c’est un mélange des deux parce qu’il vous faut rester en vie pendant que vous vous développez.

Et le monde ordinaire – parfois ce n’est pas juste inconfortable d’y retourner. Parfois vous êtes parti depuis tellement longtemps que vous ne savez plus comment il fonctionne.

Et lui, il ne vous comprend pas. Il ne vous accepte pas. Il n’a même pas envie de vous aimer. Parce que vous êtes un grain de sable dans sa mécanique bien huilée. Un grain de sable, ça se broie ou ça s’éjecte.

Le monde ordinaire peut prendre la forme d’un endroit, d’un groupe de personnes, d’une relation. Le monde ordinaire essaie de vous happer en son sein – de vous changer de force – de vous faire redevenir comme vous étiez auparavant, plus petit, plus facile à ranger dans une case, plus… adapté.

Il ne le fait même pas à dessein. Il n’en a même pas conscience. C’est seulement que c’est le seul fonctionnement qu’il ait jamais eu. Il n’a pas l’impression d’être malveillant. Il ne sait pas qu’il vous demande de vous adapter à ce qui vous apparaît désormais comme un processus d’autodestruction programmée.

Mais il le fait et quand vous n’avez pas la possibilité de vous échapper, la douleur qu’il vous inflige – elle peut être terrible.

C’est la douleur de se sentir rapetisser, de régresser de force, de deviner l’objet de votre quête en train de disparaître hors de votre vue et de votre prise et votre capacité à le partager avec eux s’amenuir à mesure que les heures passent. De voir surgir des démons que vous pensiez avoir vaincus cent fois – why am I still dealing with this shit ? Votre temps se dérègle mais c’est vous qui vous perdez à l’intérieur, et vous ne savez plus – peut-être que tout ce que vous avez cru apprendre n’était qu’un mirage. Peut-être n’avez-vous jamais changé.

Et peu importe le nombre de preuves que vous aurez ramené de vos voyages, peu importent les témoins de confiance vers lesquels vous vous tournerez – le monde ordinaire vous fera douter.

Il y aura des refuges, bien sûr. Dans les ombrages d’une tasse en céramique et l’odeur du thé que vous y verserez et les stylos à dessin et les carnets que, même là, vous pouvez emmener. Dans les jeux de lumière d’une bougie à travers la glace, dans le regard des quelques personnes étant déjà passées par là et qui vous voient – mais elles ne peuvent pas vous sauver.

Parce que comment communiquer avec quelqu’un qui n’a pas accès à ses émotions si votre propre vulnérabilité ne fait que l’effrayer ? Comment passer pour autre chose qu’un fou si vous êtes à même de formuler clairement vos propres problèmes si votre interlocuteur n’a pas conscience qu’il – que tout le monde – en a également ? Comment survivre armé de bienveillance si tous ceux qui vous entourent la considèrent comme une faiblesse ?

Comment se déplace-t-on nu dans un monde où tout le monde porte une armure ?

C’est difficile. Et plus vous avez appris à vous entourer de gens qui reviennent régulièrement de ce voyage, moins vous êtes armé pour ceux qui n’y penseraient même pas. Vous ne parlez plus la même langue. C’est comme si, lorsque vous souriez, ils entendaient un grondement menaçant. Et ils grondaient en retour ou fuyaient ou essayaient de vous réparer.

Je ne sais pas encore comment faire.

Parfois il a fallu s’arracher le coeur pour simplement survivre, et je ne sais même pas comment on fait ça, parce qu’en réalité il ne faut pas. Parfois il y a ce sentiment de gratitude, intense, lorsque vous réalisez à quel point sont précieux les gens qui font partie de votre vraie vie – ceux qui peuvent vous accompagner dans les deux mondes, le surnaturel et l’ordinaire. Et même lui vous étouffe parce que vous ne savez plus où se trouve le sol ni comment y fixer vos pieds.

Loin d’aucun d’entre eux, le retour au bercail se transforme en parcours du combattant et vous êtes là à essayer de vous rappeler comment ça fait quand ça grandit. Et peut-être qu’à un moment donné vous vous rappelez que ça fait mal aussi. Et peut-être aussi que vous n’êtes juste pas pour tout le monde – que l’objet magique ou l’élixir ou quoi que soit ce que vous avez ramené des contrées du rêve ne leur est pas destiné et que c’est pour ça que vous ne pouvez pas être vous-même auprès d’eux.

Et il faut avancer.

On ne parle pas assez du retour au monde ordinaire, parce que c’est la partie la plus terrifiante à mes yeux. C’est le moment où vous craignez de, peut-être –

de perdre ce que vous êtes devenu lors de votre voyage.

Et c’est intolérable mais il faut avancer.

Parce que, si vous essayez de vous accrocher à la pensée de ce que vous êtes devenu – si vous consacrez tous vos efforts à ne pas régresser, à rester en place, à sauver ce qui peut l’être, alors vous ne sauverez rien.

Publié par

Florence Rivières

Autrice, comédienne, tête de mule. Aussi modèle, photographe, couteau suisse. Troubadour, hippie, féministe. Et d'autres mots encore.

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