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Sex’Y

I trust you this much.
Should I ?
Show me.
- Amanda Palmer.

Je ne sais pas trop comment commencer cette histoire. Je sais comment elle a commencé, bien sûr. Mais comment commencer à la raconter ? Il y a quelques mois, je me suis rendue à une audition. Non. Il y a un an et demi, j’ai rencontré Raphaël à la Place des Cordes. J’étais triste, il avait l’air gentil. Il m’a proposé de partager les cours. Mais… non. C’était avant. Début 2013, j’étais dans la même pièce que Marie. Elle se débattait avec son intermittence. Elle est comédienne, Marie. J’ai choisi ce moment pour lui dire que malgré ses soucis, j’étais tout de même un peu jalouse, que j’aurais bien aimé… faire ce qu’elle fait. Je savais même pas dire le mot. Elle l’a dit pour moi. J’ai acquiescé et dans le même temps tout mon corps s’excusait de… tout. Et, avec le naturel qui la caractérise, elle a laissé tomber ces mots-là sur mon coeur : « Ben, fais-le. » Pas d’autre encouragement, pas de compliments inutiles, pas de validation paternalisante. Juste, vas-y. Je suis restée con. C’était si simple. « Then go, and do that. »

Oui. C’est comme ça qu’elle commence, cette histoire-là.

Ensuite seulement, il y a eu Raphaël et son message avec cette annonce, qu’il manquait des gens pour un spectacle, à l’Opéra, qu’il y aurait deux représentations, trois semaines de création en janvier, des ateliers de chant, de danse, de théâtre, tous les jeudi soirs les mois précédents. Le sujet, c’était les amours et sexualités de la génération Y. Autant dire qu’il y avait mon nom écrit sur le projet. Bien sûr que j’ai écrit à cette adresse mail.

« J’aime pas sa façon de pas me regarder. »

C’était terrifiant en vérité. Trois semaines avec les mêmes personnes. Avec un groupe, moi qui suis terrifiée dès qu’on dépasse les trois personnes dans la pièce et en retrait dès qu’on dépasse les deux. Un groupe. Comme une classe, celles dans lesquelles j’ai toujours été le facteur de cohésion sociale de par mon statut de bouc émissaire, et même sur certains lieux de travail. J’ai dit à Charles, à la fin de l’été, que je ne savais pas être avec plus de dix personnes sur une longue durée et que ça se passe bien. Eh bien c’étaient des conneries, tout ça. C’est la première chose que j’ai apprise – c’était que je savais faire ça en fin de compte, et que la meilleure façon d’y arriver c’était d’arrêter d’essayer de m’intégrer.

Le truc quand on essaie de s’intégrer à un groupe c’est qu’on essaie de lui ressembler. Essayer de ressembler à un groupe c’est le ramener au plus petit dénominateur commun qui le caractérise, et ce dénominateur c’est bien souvent une normalité de façade. Je crois que j’ai toujours été mal à l’aise avec ceux qui se définissent par opposition à « la masse ». Est-ce de l’ego ou seulement de la paresse intellectuelle ? J’ai toujours eu ce problème de me croire banale, parce que remplaçable. J’aurais tellement voulu être unique, et la vie ne cessait de me prouver que je ne l’étais pas. Mais c’est méconnaître la nature forcément mouvante de tout lien, de faire cette association. Peut-être que j’ai pris le problème à l’envers. Moi je crois que dans une vie personne n’est jamais indispensable, mais tout le monde est unique. On peut remplacer des fonctions mais pas des personnes. J’ai besoin de croire que tout le monde est capable de tout, pas seulement parce que j’ai toujours eu peur qu’on me range dans la masse, mais surtout parce que c’est vrai. Tout le monde est à part. C’est juste que certains ont une façon d’être à part plus discrète, moins ouverte, moins assumée, ou simplement différente, de la nôtre. Ceux qu’on définit comme masse, il suffit de s’y intéresser cinq minutes pour réaliser qu’ils n’ont de masse que le fait de ne pas crier aussi fort que d’autres. On n’a pas besoin de cases. On n’a pas besoin de se séparer des autres. « Douance », « polyamour », « hypersensibilité », ce sont des grilles de lectures pour nous aider à nous comprendre nous-mêmes, des modèles comme le dessin d’une molécule d’eau en forme de tête de Mickey. Ce n’est pas notre identité, ou la façon dont nous pouvons nous apparier avec les autres, qui sont contenues dans ces mots. Des clés qui ouvrent plusieurs portes. C’est à nous, ensuite, d’inventer des façons de conserver ça et d’inventer des façons d’exister avec les autres, avec, et non malgré, tout ça. C’est compliqué d’admettre qu’on a beau être introvertie, on reste un animal social comme les autres. On peut être aussi bizarre qu’on veut, le genre de fille à faire semblant de s’endormir sur les genoux de quelqu’un lors d’une soirée d’anniversaire parce qu’il y a trop de monde et pour s’accorder un moment de répit, mais comment on ferait ça sans cette altérité bienveillante, sans personne pour nous accueillir sur ses genoux, hein ?

Cette croyance que je devais éviter les groupes parce que les groupes étaient mauvais pour moi a petit à petit volé en éclats. Rien que ça, ça suffirait à justifier l’investissement de ces dernières semaines. Je me suis découverte capable d’aimer, et de faire confiance – collectivement. J’ai dialogué avec des fantômes dans l’intervalle. J’en pleurais de joie, de formuler ces simples mots qui dans ma hiérarchie personnelle des choses impossibles à atteindre étaient sans doute les plus hauts, les plus ancrés.

Rencontrer des gens tous ensemble et rester.

Si tu savais, pour les plumes.

Mais il y a tellement plus que d’anciennes blessures guéries.

Il y a eu un tournant dans ce mois, et dans ma façon d’aborder le projet. On travaillait une scène. Marie-Eve a lâché, négligemment « Florence, tiens, tu viens chanter en premier. » J’ai cru à un hasard jusqu’à ce que, après avoir projeté ma voix jusqu’au micro, entendu le retour me revenir dans la gueule et avoir fait un bond en arrière comme le renard effarouché que je reste au fond, je me tourne vers elle pour m’excuser de m’être excusée, et je voie son sourire. « C’est exactement pour ça qu’on t’a choisie », ai-je entendu. On m’a choisie ? Je me suis demandé, aussi, comment elle avait fait pour voir ça alors que je ne le lui avais pas montré. Ça. Estelle. Ce personnage dont je me sers, moi aussi, pour raconter les relations, l’amour, la confiance. Et pourquoi pas ? Peut-être que je n’étais pas là par défaut après tout.

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Ne pas être là par défaut. C’était étrange.

On avait envoyé nos histoires. Des vraies, des inventées, des romancées et des morceaux de l’autre. On avait prêté nos corps. On avait tout mélangé, et nos corps les uns avec les autres. Les gens ont l’impression que c’est badass de retirer ses vêtements, d’être physiquement à poil devant un public. Non. C’était la voix.

Je me suis toujours dit que la scène ne m’intéressait pas vraiment, qu’on pouvait faire tellement plus, tellement plus précis, tellement plus durable, avec la vidéo, avec des films. Des excuses. La première – peu m’importe qu’on l’appelle la générale – il y a trois jours c’était bien plus que ça. Et en même temps, c’est moins une différence de quantité que de nature. Là, c’était sans filet – un peu, mais pas quand même -, c’étaient nos corps et nos chairs et surtout c’était nous en train de raconter les histoires les uns des autres, les uns avec les autres, c’était sans s’arrêter et c’était avec le regard du public braqué sur nous. C’était sans savoir où étaient ceux que l’on aimait, dans la salle, et en les sachant là, et c’était l’adrénaline et les endorphines toutes mélangées et les applaudissements et surtout,

et surtout c’était tout ce que j’ai toujours, et encore il y a peu, cru ne pas mériter. Tout ce que je pensais devoir laisser aux autres, aux amies plus belles, plus talentueuses, plus confiantes, plus charismatiques, plus en souffrance de ne pas y être, plus vraies dans leur envie puisqu’elles avaient commencé avant moi. Mais ça aussi c’étaient des conneries. « Bah, fais-le. » Il n’y a pas d’ordre de passage, pas à s’attendre. Juste à lever les yeux et à choisir une direction.

« Là, on est le lendemain de l’histoire sans lendemain. »

Et c’est bizarre.

Ça ne pouvait que finir et pourtant ça reste là, à l’intérieur.

Après tout ça, cette chose, c’est devenu de l’intime.

« Nous nous sommes engagés parce que nous pensions que nous allions dire quelque chose. Quelque chose d’important. Et si au fond nous n’avions rien à dire. Et si au fond, le sujet nous avait déjà épuisés ? Ai-je le droit de le leur dire ? »

Pas moi. À aucun moment, je n’ai envisagé ce projet comme devant me donner une voix. Je me disais…, je me disais que j’avais déjà une voix, que j’avais déjà commencé à l’utiliser. Que j’étais là pour apprendre comment ça se passait, une création. Pour expérimenter. Pour apprendre… mon métier. La vérité c’est qu’avant de commencer ces trois semaines de création j’étais bien plus détachée que la réalité du projet et de mon intériorité n’auraient dû me le permettre. Je me disais que cette chose n’était pas à moi, qu’elle était à eux, alors qu’en fait elle était nous.

La vérité c’est que, ayant choisi les deux voies professionnelles qui me permettent le moins de fuir mes émotions en me noyant dans le travail, je me paie encore le luxe de croire que ce sera quand même le cas.

Et pourtant. Tout s’est mis à résonner tellement fort, les liens entre les choses à se resserrer, les connexions à fleurir. Tout était riche, tout était signifiant. Souvent on tirait presque davantage de signifié qu’il n’y avait eu de signifiant, et c’était beau. C’était comme analyser un film, dix fois, vingt fois, dans vingt versions différentes, et y trouver un sens chaque fois renouvelé. Un film qui se regarde, qui se touche, qui se respire et dont on ne voit que l’infime partie qui se trouve devant nos yeux alors qu’on le joue.

J’ai compris je crois. Je l’ai laissé me transformer.

On a grandi, en fait. Simplement.

J’ai pleuré plusieurs fois, bien sûr. Je suis heureuse à chaque fois que je pleure parce que c’est une porte en plus qui me montre qu’elle n’est pas murée, et que c’est pas cassé.

Les gens qui te réalisent les rêves que tu ne savais pas que tu avais.

La main blanche, blanche, douce, qui se glisse dans la tienne, ou l’inverse, les deux peut-être, alors que personne ne le sait.

Ces petites pressions des doigts, des épaules, de tout un corps, que le public ne voit pas mais qui disent : Je suis là. Ne pas toujours savoir qui. Ne pas en avoir besoin.

Le regard qui t’accroche, dans la foule, contre qui tu te blottis, nue, et cette façon dont on prend soin les uns des autres alors qu’on ne se connait pas et que selon toute probabilité on ne se reverra jamais.

La course d’une coulisse à l’autre et toutes les histoires qui ne seront jamais racontées sur scène alors que c’est bien la scène qui les fait naître.

Les corps des autres, et leur confiance, et leurs voix, et cette sensation que tu pourras toujours te laisser aller en arrière aussi loin que tu le voudras, ils ne te laisseront pas tomber.

Et qu’ils sachent que toi non plus tu ne leur permettras pas de tomber. Jamais.

Et savoir qu’ils le savent.

C’est beau tout ça.

 Living dead stay melted
So older ashes can dance
Death will dance

C’était comme chanter au-dessus des os.

Je ne sais pas ce qui va se passer maintenant. Je ne sais pas trop quoi en faire, de ça, de ce vide tout plein de vous que je ne sais plus déplacer, dont je ne sais plus de quoi il était fait. Je ne sais plus quoi en faire – de ça.

Qu’est-ce que je faisais avant ? Non. Ce n’est pas la bonne question. Ce n’est pas la bonne question parce que “avant” est un morceau de vie qui est de toute façon terminé. Les équilibres se sont altérés et ils ne se replaceront pas dans leur état initial. Il y a longtemps que j’ai cessé de me demander comment on vivrait ensuite. Parce que je sais maintenant combien c’est inutile d’essayer de se rappeler comment c’était avant pour répondre à cette question. Essayer de retrouver un état antérieur, ce serait comme essayer de remettre des vêtements de notre enfance alors qu’on a tellement grandi. Ce ne serait bon ni pour eux, ni pour nous.

Le futur sera différent, et c’est super. Essayer de le contraindre, c’est l’empêcher d’arriver, jusqu’au moment où il t’arrive quand même, en pleine gueule, et d’autant plus violemment que tu ne t’étais pas préparé à le recevoir. On n’est jamais tout à fait prêt. Mais on l’accueille mieux quand on n’était pas occupé, obstinément, à tourner la tête de l’autre côté.

« Tu devrais t’aimer un peu plus. »

C’est vrai ouais.

C’est beau tout ça. C’est beau de grandir. C’est beau de voir des pans entiers de Résistance se révéler comme tels au moment même où ils tombent en éclats.

C’est beau de se lever quand le monde s’écroule pour se rendre compte qu’il y a tout un monde au-delà, beau, prégnant, excitant, plein des possibles qui étaient cachés par le vieux monde en cendres. Les cendres qui volent, balayées par le mouvement de notre propre croissance collective.

C’est beau d’arriver à laisser l’autre s’introduire, et quand on se rend compte qu’il fait partie de nous maintenant, et le moment où on réalise que ça ne nous fait pas peur.

« Personne n’a le pouvoir de vous effacer, pas même votre absence. »

Photos de l’article : © Studio j’adore ce que vous faites – OnP

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