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Sas

Je sors de deux journées de tournage. Belles, fraîches, en excellente (et nombreuse) compagnie, à incarner deux personnages que je ne connaissais pas encore et à explorer, de fait, des facettes inconnues de ce que j’apprends à faire. À répéter quand je ne tournais pas, à bouquiner The Artist’s Journey quand je ne répétais pas.

Ce matin, je me suis levée tôt, mais quelque chose de moi était resté coincé ailleurs. Me mettre au travail a été long ; et même là, je fixais mon écran sans rien y mettre. Je suis sortie faire une course ; j’ai pris une seconde douche ; j’ai lu quelques autres pages. Quand, finalement, je me suis mise à écrire, ce n’était pas mon roman – c’étaient des morceaux de scènes de livres qui n’existaient pas. C’était mieux que de fixer mon écran, et je ne savais pas si ce n’étaient pas, plutôt que des diversions pour m’éviter de m’occuper de mon intrigue, des notes et des graines pour plus tard ; je les ai écrites et je les ai même plutôt aimées.

Ce n’est que vers midi que j’ai fini par comprendre ce qui se passait : j’étais encore ailleurs – dans cette partie de mon esprit qui jouait plutôt que d’écrire. Les ponts existent, mais ils ne sont pas évidents à emprunter ; j’ai beaucoup plus de difficultés à apprendre mes propres textes que ceux des autres parce qu’à l’instant où je décrète que c’est la version définitive, mon cerveau les efface de sa mémoire-cache. Pour lui, c’est fini, donc à oublier – et tant pis si une autre partie de ma pratique a désespérément besoin de retenir ce texte. Tout est relié mais par des ponts de corde, qui changeraient l’agencement de mon intériorité alors que je marcherais dessus, et qui me forceraient à marcher le plus lentement possible parce que réagencer les intériorités prend du temps.

Ce matin et ce midi, j’étais sur l’un de ces ponts. Et il a bien fallu admettre que la folle semaine de productivité que je m’étais programmée en attendant le prochain tournage ne commençait pas aujourd’hui.

J’expérimente un peu de dissonance cognitive (ou au moins un très fort double standard) au niveau de mes idéaux ces derniers temps ; je voudrais que tout le monde soit protégé mais pas moi parce que je ne veux pas que cette protection se substitue à mon mouvement vers une version plus forte de moi-même. Je crois qu’il est bien, et sain, que les gens aient droit à leurs périodes d’improductivité et même d’ennui mais je refuse de m’y plier, tout en sachant que l’ennui est une part importante du processus créatif.

Mais c’est aussi vrai que du fait que je ne sache pas écrire et faire de la prod durant une même journée, et qu’il m’est difficile de travailler sur mes projets après avoir posé : si j’assume d’avoir choisi de ne pas choisir entre deux (en réalité beaucoup plus) disciplines, alors je suis obligée d’admettre que ma tête ne contient pas un super-ordinateur que je peux juste rebooter à l’envi à chaque fois que je veux changer d’OS.

Je ne sais pas si ces sas ne sont pas, plutôt qu’un obstacle ennuyeux, ma meilleure chance de m’accorder un peu d’oisiveté. Lire les livres des autres, voir les films des autres. Jouer aux jeux vidéo des autres. Peut-être que la passerelle est un bon endroit depuis lequel m’accorder une pause – me nourrir -, et me rappeler de ce que j’ai envie d’atteindre un jour. Parce que si on admet que créer des choses est une activité qui justifie l’usage exclusif de tellement de notre temps de vie, alors connecter avec les oeuvres des autres l’est aussi.

Nos vies sont solitaires, mais il serait faux de dire qu’on peut, ou devrait, se contenter de rester attachés à nos tables à améliorer, à développer et à refaire en circuit fermé. Les pauses ne sont pas seulement salutaires, pas seulement là pour maintenir les artistes en vie ou les rendre plus productifs – elles sont l’autre versant de ce qui constitue leur raison de vivre.

Et c’est ok.

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