Réminiscences

Aujourd’hui sort officiellement une nouvelle écrite, je crois, cet été, appelée Réminiscences. Comme souvent, les tâches ont été partagées : j’ai écrit l’histoire et mes amis m’ont aidée pour le titre. Celle-ci répondait au sujet d’un appel à textes : Revenir de l’avenir.

À part ça, j’ai trouvé mon endroit préféré personnel de Minsk ; il s’agit sans surprise d’une maison de thé où j’ai passé les vacances de Noël à avancer sur le roman en cours. Le Roman (Tm) ou du moins son premier jet a maintenant dépassé les 85 000 mots, et je ne sais toujours pas comment il se termine – mais il continue à avancer, et des morceaux du reste aussi.

Prenez soin de vos songes !

Ma fiction

-So…, remember that girl I murdered two years ago ?

Elle avait dit ça en anglais, tout en écrasant le mégot de sa clope sur le dessus de la poubelle couverte d’une fine couche de glace d’un geste paisible. Le premier détail aurait pu ne pas m’alerter, le second aurait dû le faire : elle ne fumait jamais, ou plutôt il n’y avait qu’elle qui le faisait.

-Well, I finally came to Belarus and I buried her.

Et je sentais que c’était – il me semble que j’aurais dû savoir que c’était faux, ce jour-là. Mais je ne m’en suis rendu compte qu’en rentrant à la maison, quand le thé parasité par le goût persistant de la nicotine me l’a rappelé.

-I fuckin’ need to write.

Cette fois c’était moi qui parlais – je le sais parce qu’elle n’aurait jamais attrapé l’ordinateur pour se mettre au travail, elle se serait assise dans un coin en écoutant de la musique et elle aurait pensé à ce qu’elle aurait dû écrire – elle se serait perdue, sans doute, dans les pages et les pages de notes déjà existantes pour s’émerveiller de leur présence. Pas moi. Je n’ai pas eu besoin de les ouvrir – je savais très bien qu’elle existait cette note, je savais de quand elle datait, je savais qu’elle avait été prémonitoire sans avoir besoin de la relire – je savais qu’on l’avait tournée puis perdue, et que c’était mieux, parce que ce thème-là serait mieux à sa place plus tard, pas en passant depuis les deux côtés d’une porte de salle de bains verrouillée. Dont acte.

Et je me suis mise à écrire parce que tu as beau te dépouiller de toutes tes protections une à une, un coup de ciseaux après l’autre – il y en a toujours. Elle est toujours là et ce soir elle délire au point de croire s’être tuée elle-même, alors qu’elle ne fait que retomber au fond, à l’intérieur, toutes les fois où j’arrive à sortir du puits. Ce n’est pas l’escalade qui est dure – c’est de savoir qu’au terme de l’escalade il y a la lumière qui m’aveugle et qui me fait perdre l’équilibre, ou alors c’est elle qui me tire en arrière. Mais je me dis que c’est la lumière. Ou que ce n’est pas ce qu’elle croit. Elle pense bien faire, elle croit me protéger – elle pense qu’il y a autre chose et que c’est contre ça qu’on se bat, elle et moi, main dans la main. Mais ce n’est pas le cas parce que – ma Résistance – ma bête – c’est elle.

J’écrivais et je ne savais pas ce que je racontais mais je continuais comme si je faisais la course – avec elle. Parce que je savais qu’à l’instant où je m’arrêterais d’écrire, je l’entendrais. Peut-être même me parlerait-elle en français maintenant qu’on n’était plus que toutes les deux. Elle me répéterait tout ce dont je pourrais me souvenir – et tout prendrait tellement plus de sens. Et j’écrivais et je me raccrochais à d’autres mots en anglais mais qui ne venaient pas d’elle, pas de ma monstruosité protectrice, mais de mon amie – emotional security is no ice cream.

J’aurais bien envie d’une glace, là, tout de suite.

Ça fait un moment que j’ai envie d’une glace et que je transforme mes propres mantras de travail en cheat codes – nothing that sitting my ass down and write won’t solve. True dat, but not specific enough.

Il faut écrire sans contourner, parce que plus je contourne et moins j’ai de chances de réussir à craqueler cette armure d’ego que je me suis construite jour après jour à coups d’affirmations d’autant plus dangereuses qu’elles sont toutes vraies. Je suis assez forte pour me remettre de tout. Assez forte pour ne pas avoir besoin de nouvelles relations. Assez forte pour me détacher de la poursuite de la romance. Assez forte pour briser mes addictions – mais pas les siennes. Je ne sais p – si. Je sais très bien ce qu’il y a au milieu et ça me terrifie parce que je n’ai jamais vraiment appris à lui faire autre chose que face. Je sais l’exposer au monde et ne pas en avoir honte, je sais le sublimer en photo, en texte, en vidéo – mais je suis incapable de le serrer contre moi et de le rassurer et de lui dire que je l’aime. Et il est là à faire ce que moi, je rêve de faire trente fois par jour certaines semaines – à se rouler en boule en pleurant doucement en attendant que l’épuisement lui donne un peu de répit.

Et de savoir ça – bien sûr que l’armure ne fonctionne pas, mais à aucun moment je n’ai été assez stupide pour y croire – c’est moi qui me sens comme un enfant de cinq ans en train de pleurer juste parce qu’il n’a pas eu la glace qu’il demandait – mais apparemment ce n’est pas d’une glace qu’il s’agit, et définitivement je ne l’ai pas demandée.

Une poussière au coin de l’oeil. Elle est de retour. Elle panique même si elle tente de le cacher. La clope, elle n’aurait pas dû se le permettre – ou peut-être que c’est tout le reste. Mais elle est découverte et elle le sait, alors il ne lui reste plus que la violence – elle ne peut pas rationaliser avec moi quand je sais qu’elle est là.

-You’re better off without them. Without anyone. Et puis c’est trop tard.

Elle est passée à l’adresse directe alors. Et au français. Elle ne prend même plus la peine de se distancier. Elle sait que je sais qu’elle n’est plus sous terre, qu’elle n’y a peut-être jamais été.

Je crois que je me force à la regarder. Elle est entre lui et l’armure – peut-être qu’elle est l’armure. Mais pas seulement. Elle est l’eau autour, aussi. C’est un scaphandre ? Je me force – je la force à prendre figure humaine. Ce n’est pas la mienne qu’elle choisit, bien sûr. Je dois croire qu’elle me veut du bien – sans doute m’en veut-elle. Mais ce n’est pas ce qu’elle fait. Ses mains – je dois détacher mon regard de ses mains. Ses yeux sont emplis de larmes, comme les miens. Eux, elle n’a pas réussi à les changer. Elle est plus mince – plus jeune. Mes yeux retombent sur ses bras. Je connais ces poignets. Je peux dater cette maigreur. Et je sais à quoi correspondent ces tremblements. Et je comprends qu’avant de parvenir jusqu’à lui – elle sera sur mon chemin jusqu’à ce que je puisse – je ne veux pas réaliser que je sais comment faire et elle me sourit d’un air triomphant.

Elle s’avance vers moi et je fais un pas en arrière. Instinctivement, je renifle mes doigts. Rien. L’odeur est face à moi. Et si je me trompais ? Je ne peux pas m’asseoir. Mes cuisses sont paralysées. Je peux seulement m’enfuir, ou…

J’avance vers elle. Elle se fige et bon sang, en quoi sont mes pieds maintenant ? On est dans son monde, mon thé a dû refroidir – j’avance vers elle et elle recule, mais son monde m’appartient si je le décide. J’avance vers elle, je pourrais presque la toucher – la frapper.

Je l’enserre de mes bras. Je pourrais l’étrangler. Elle tomberait au fond du puits. Ça me donnerait du répit. Peut-être que je me sentirais vivante d’une autre façon que la sienne, de nouveau. Quelques temps. Puis tout s’effacerait et je me dirais que rien n’en vaut la peine, mais ça serait arrivé – je la serre doucement contre moi et plus moins étreinte est douce moins elle arrive à se débattre et plus ça se déchire à l’intérieur de nous deux. Et ça brûle, et il y a trop de sel dans mes yeux maintenant – elle a mal et je me demande si c’est de ma faute. Elle a mal et elle est comme lui, comme moi qui ne l’admets pas – elle n’a pas besoin de me détruire, mais elle a besoin de moi pour cesser d’exister.

-Je t’aime, je lui dis. Laisse-moi s’il te plaît.

Mes bras glissent sur le vide et je trébuche en avant sous mon propre poids. Elle a disparu. Je me demande où elle est passée.

Je me demande si elle est au fond du puits.

J’ai peur de la revoir. J’ai peur de ne plus jamais la revoir.

Je n’ose pas regarder.

The other hideaway

Fear not. In here, you are safe.
Every last thing inside bites,
Yes, but only at oneself.

Not that you have yet seen
The underneath of that peel.
How do you scratch yourself in ?
You may not. You ask. Politely.
And then you may come in.

You might find yourself lost at first
In this messy, yet familiar labyrinth.
You are not ;
The walls will be holding you
As much as they need company.
So reassure yourself.

While you take one step after another
If you ever rise your fingers
Against bricks and paper and clay,
You could feel the breathing, endearing sighs
Of what’s been left inside.

Then you’ll cross figures in the shadows
– Do they live ?
This you shall find out for yourself
Clues here cannot be handed
– Only heard from lost whisperers.

Fear not, here you are safe
And the house can’t stay
Around of you for long.

Fear not, here you are safe
Although you can’t leave it
It will leave you in time
And without noticing
You will stay there and chafe
The very roots from which
You’d been living inside.

Fear not, but be safe.
If you ever come back
There’ll be two of a kind
That shall fall together.

Je crois que je me suis un petit peu inspirée du premier roman de mon amie Zoé, alors, je lui ai emprunté un peu de titre.
•••

Être adulte et être fort•e

Quand j’étais gamine on m’a appris qu’être “grande”, qu’être “adulte”, c’était être indifférente. Ça a commencé comme une tactique de survie dans la cour de récré. Parce que, la cour de récré, ce n’était pas comme mon jardin – je ne pouvais pas me contenter de grimper en m’accrochant à des branches et des planches vermoulues qui se seraient brisées sous le poids de mes frères et de mes cousins s’ils avaient tenté de me suivre. La cour de récré c’était à 95% cet espace rectangulaire, bétonné, plat, à ciel ouvert. Des 5% restants dépendaient ma conservation – la survie c’était autre chose. Par survie, je n’entends pas l’évitement de notre mort physique, mais de notre conscience de nous-même. Notre esprit. Notre identité. Notre âme, ouais, si vous voulez. Le problème c’est que la tactique qui consiste à refouler toute réaction quand ton père, ton frère ou tes petits camarades sont en train de te rouer de coups pour le plaisir – ça ne marche pas. Ça ne sert qu’à les priver de leur plaisir et peut-être à ce que ça se termine plus vite, mais tu es en train de te cacher tout pareil que si tu avais filé hors d’atteinte, en haut d’un arbre où d’ailleurs tu as fixé des planches – parce que tu sais qu’ainsi, sur cette fourche, là, tu peux te caler et t’endormir, et là, un peu à l’abri, tu peux fixer un livre. Tu as l’habitude.

Mais quand tu te caches, tu ne les empêches pas de te tuer – tu les empêches seulement de le savoir. Cette affaire de fierté, parce que ce n’est que ça – tu n’en gardes rien si ce n’est une capacité à être invisible dont tu peines ensuite à te débarrasser. À raser les murs sans le savoir.

Et donc, on me disait : cache tes émotions, c’est ça ta défense. Bien sûr, je ne pense pas que ça aurait amélioré ma situation concrète si je les avais regardés dans les yeux et que j’avais dit : vous me faites du mal, là, mais peut-être que je n’aurais pas mis tant d’années à comprendre que tout ce truc d’être fort, là, et de ne pas vouloir montrer ses faiblesses, c’était la pire des fumisteries. On ne sait pas comment intéragir avec tes émotions alors s’il te plaît cache-les, comme on cache les vidéos d’abattoirs et d’enfants morts en essayant de fuir des pays en guerre et les statistiques sur les violences conjugales – par décence. La décence, c’est drôle, c’est toujours les gens qui n’ont pas de problèmes qui déterminent où s’en trouve la limite.

Le souci plus profondément, c’est qu’on commence par cacher nos larmes sous les coups, puis notre peur des autres, et à la fin on a tellement caché de choses, tout ce qui pouvait nous rendre vulnérable – qu’on n’a même plus accès à qui on est, ni à qui on pourrait être. Ça reste là, comme une poussière au coin de notre oeil, on sent bien qu’il y a quelque chose qui s’agite et qui griffe mais surtout on ne regarde pas dans cette direction. Parce que c’est devenu pratique, aussi. Si rien n’est un risque, alors tout est confort. Ressentir c’est un risque. Vouloir c’est un risque. Mais ressentir trop fort c’est pour les enfants, et vouloir ce qu’on n’est pas certain d’avoir ce n’est pas un truc d’adulte.

Et c’est important d’être des adultes, non ?

Je ne sais plus exactement quand j’ai arrêté ça, sans doute parce qu’il a fallu que je l’arrête de nombreuses fois, et c’est dommage parce que s’il y avait un mode d’emploi clair ce serait peut-être plus facile d’obtenir des gens qu’ils se parlent et soient vrais sans être dans la stratégie en permanence. Mais ça fait partie du truc – il y a à tâtonner dans le noir, là où sont les farfadets, et les laisser nous malmener un peu eux aussi. Il y a des labyrinthes à parcourir et ça se fait tout seul – et la seule chose qu’on peut faire avec les autres c’est prendre le risque d’être complètement ouvert en deux. Mais leur action à ce moment-là – être là, tout près, au point que tu sentes leur souffle sur ta nuque et l’odeur de leurs crocs qu’ils pourraient y planter à tout moment – ce n’est pas précisément de l’aide. Et tu ne peux pas le faire de loin parce que la vie, c’est autre chose que de regarder les autres gens depuis une distance de sécurité.

Mais voilà : un jour tu arrêtes d’essayer d’avoir l’air adulte et forte et c’est là que tu réalises à quel point tu peux l’être. Et ça fait mal et c’est dur mais c’est là que ça grandit. Et tu recommences, parce que c’est ce qu’il faut.

Mid-point

I don’t sleep • Growing • It’s not working • What if it doesn’t work ? • I can’t make it work • I don’t know who I am anymore anyway • roots • What if it’s not meant to be ? • You’re the most important person in my life and yet if you were to disappear, my schedule wouldn’t shake an inch. • What if I fail ? • I asked for that • It’s mute now, my instincts, they don’t tell me anything, or maybe I forgot how to listen AGAIN • I’m not alone •  I can’t go • I know that • I’ll always be alone, same as everyone • Maybe I don’t care enough • Too many shits given • right after having • What if it’s too late • Maybe I have already given up • and my body is ruined • I just need to keep working • I don’t trust them • I don’t know how • I know they’re somewhere but when I don’t see them it’s like I can’t even remember their faces • I love you pals • branches • and I can’t ever be as flexible again ? • I want to be here •  I never learnt how to focus • Everything will be okay in the end • I care too much • I miss you • grown • Come on, get your shit together already • You should be writing • And yet, I’m still struggling • I don’t have enough time • Sometimes I feel like I’m just spilling all my vulnerability over for people and I should just be putting it on paper • Guilt •  You told me my fear was good, that it meant I wasn’t unconscious, but what if I was ? • Nobody’s here • What the hell am I doing ? • The point is to grow • I can do it • Come what may • Protect myself • (It’s just freakin’ hard) • I’m just trouble waiting to happen • I can take a hint, but my soul won’t •  I just want to climb a tree and sleep there for a while • Everybody’s got their story to write and you’re no exception • GET BACK TO WORK •

… Yes. Yes, I can.
I can, and I will.

 ••

Addendum

Il y a une chose que j’ai oublié de dire,

– c’est dommage parce qu’on a déjà tourné –

c’était à propos des portes et des montagnes et des voyages.

Si la porte est fermée, s’il n’y a pas de porte ou juste de la roche derrière ;

Il reste toujours la pelle et la pioche.

•••

Pas un seau.

Ouvrir le fichier texte. Vérifier le compteur de mots. 68 123. Noter mentalement l’objectif du jour : 69 123. Choisir un morceau de l’histoire. Effacer ses notes, commencer à écrire. S’être assise, bien sûr, avant tout ça. Écrire et écrire et vérifier le compteur de temps en temps. Parfois, oublier le compteur, et constater qu’on a explosé l’objectif. D’autres fois, mettre trois heures pour aligner deux phrases, procrastiner sans doute, se mettre à faire de la réécriture alors qu’il n’est pas temps – mais aligner des mots les uns derrière les autres et explorer ce qu’ils ont à nous dire.

Ouvrir le tableur. Vérifier l’ordre des scènes, les dates – appeler un technicien, un autre, trouver qui sera là. Comparer les disponibilités de ses acteurs. Confirmer une date, rappeler la personne qui prêtera le décor – un tournage de calé. Surligner la colonne, en vert.

Poser l’appareil sur un pied. Vérifier la lumière, le point, programmer le retardateur. Se préparer. Se maquiller, ou pas, arranger ce qu’il y a dans le cadre – et uniquement là. Se placer, déclencher, vérifier, se placer, déclencher, vérifier. Jusqu’à avoir la bonne, celle qu’on est venue chercher.

Observer les résultats. Pouvoir se dire que le projet, quel qu’il soit, a avancé, et de combien de pouces.

Vous savez quel genre de séances de travail ne vous permet pas ça ? Les séances de sport. Les trainings de théâtre. Les vocalises. Parce que lors de ces séances de travail, ce n’est pas le fait de travailler sur un projet en particulier qui vous transforme – vous ne pouvez pas voir le projet grandir parce que le projet c’est vous. On a beau savoir, dans tout ce qu’on fait, que le processus est plus précieux que le résultat, le fait d’avoir un résultat bien tangible et qui diffère chaque fois de son précédent état de manière notable a quelque chose de rassurant pour notre cerveau pragmatique (et souvent un rien productiviste) : j’ai fait A, le résultat est B. Il peut être réussi, raté ou juste flou, mais il est là, devant nous.

Ce qui est terrible avec le corps, le cerveau, c’est que ce ne sont pas des objets – ils ne sont pas jetés devant nous. Ils sont purement processus, toujours mouvants, toujours transformés et la seule chose qu’on peut y faire c’est guetter des indices. Je n’avais jamais fait cette figure avant. Je n’avais jamais réussi ce mouvement. Je n’avais jamais fait ça sur scène. Je n’avais jamais réussi à exprimer ma pensée aussi clairement et calmement. Je ne me suis pas excusée d’exister depuis au moins deux semaines et je n’en ai pas ressenti le besoin. Je ressens de la peine et ça ne remet pas en cause ma perception de moi-même. Je comprends cette phrase alors que j’ai oublié de mettre les sous-titres ! Si je ne l’avais jamais fait, et que je le fais maintenant, ça signifie que mon outil – moi-même – a dû s’améliorer.

Mais ce ne sont que des indices. Il reste les doutes – et si je n’avançais pas ? Et si depuis tout ce temps j’étais immobile ? -, et l’angoisse de perdre du temps qu’on pourrait facilement allouer à quelque chose que l’on peut voir grandir. La sensation de perdition qui vient et s’insinue et qui fait le sale boulot de la Résistance et les heures passées à se demander à quoi bon ? alors qu’on sait très bien à quoi bon – on a juste du mal à se le rappeler. C’est pour ça qu’on vit, voilà à quoi bon.

Se rappeler qui on est tout en intégrant le fait qu’on change en temps réel et qu’on ne peut qu’orienter ce changement dans sa direction mais pas en forcer la vitesse – pas vraiment, pas à volonté -, c’est difficile. Mais c’est vital parce qu’au moment où on refuse le fait de ne pas pouvoir vérifier où on en est à chaque instant, à l’instant où on oublie que depuis qu’on a quitté le lycée on n’est plus que le produit de nos choix – appliqués à une matière première dont nous n’avons pas tout choisi, certes, mais toujours nos choix -, notre cerveau se met à freiner. Et c’est là qu’est la vraie perte de temps.

En vrai, écrire un livre c’est pareil. C’est tâtonner dans l’inconnu. Sauf qu’avec l’expérience on commence à savoir à peu près combien de mots fait quelle histoire, alors qu’on n’a aucune idée quand on débute de combien d’heures il nous faudra pour dépasser un blocage, pour trouver les notes juste, pour tenir sur les mains la tête en bas et pour enlever la peur. Et que la logique la plus élémentaire veut que, si j’écris mon livre tous les jours, à un moment il sera fini. Quand le projet n’est pas observable – quand c’est nous le projet -, la place est ouverte à cette question qui s’insinue, sournoisement :

Et si je faisais tout ça pour rien ?
Et si je n’allais jamais y arriver ?

C’est la peur qui vous la souffle. Elle veut que vous retourniez, le plus vite possible, là où c’est chaud et rassurant. Dans votre zone de confort. Mais elle a tort et vous le savez bien. Rappelez-vous les premières fois où vous avez essayé de faire ces choses qui vous sont désormais tellement naturelles que vous ne vous voyez plus vivre sans.

Tout ça vaudra le coup, d’une façon ou d’une autre.

C’est une promesse.

•••

Sa fiction

– J’ai peur des gens. Scared as hell. D’ailleurs non, ce n’est pas des gens que j’ai peur, c’est d’être connectée à eux. Ils sont là, avec toutes leurs émotions et leurs failles et leurs jugements et leurs intentions, et tout ça contenu dans leurs regards et moi je suis censée m’en occuper alors que j’ai déjà tellement de tout ça à l’intérieur ?
– Je sais.
– Bien sûr que tu sais.

Il m’a regardée, ou peut-être qu’à ce moment-là c’était elle – je ne sais plus bien, je crois que je me demandais encore comment elle avait bien pu se retrouver là. Il m’a regardée avec ses yeux à elle et ses paupières à lui, tellement désirables. Elle était belle, là, dans son regard, et elle ne savait pas comment en sortir.

– Où est-ce que c’est passé ?

Il a fallu que je le regarde à nouveau, alors qu’à chaque fois c’était plus difficile d’en réchapper – mais il fallait que je sache. Je l’ai regardé en me demandant s’il se moquait de moi. Il avait l’air d’un écorché – ses lèvres, surtout, et l’implantation de ses cheveux. Je l’ai regardé, et s’il se moquait de moi, eh bien il ne le savait pas.

– Je ne sais pas. Peut-être que je l’ai oubliée quelque part, dans le lit d’un amant ou au détour d’une ruelle sombre. Ou bien c’est elle qui est partie. Elle s’est tenue là quelques temps, sur le pas de la porte. Elle s’est retournée et m’a regardée, et je ne la voyais pas – elle a attendu quelques temps et puis elle l’a franchie, et ensuite peut-être qu’elle s’est murée à l’extérieur puisque je n’avais pas su la rappeler à temps.
– Tu penses ?
– Non. Elle ne ferait pas ça. Elle ne s’est certainement pas retournée.
– Et si elle se retournait en ce moment même ?

Son regard avait toujours été un bloc de granit. C’était la première chose qui m’avait effrayée. Il y avait quelque chose derrière qui se sentait mais ne se laissait pas définir. Et maintenant il me regardait avec une intensité qui me donnait envie de m’y cogner la tête jusqu’à ce que l’un ou l’autre cède pour de bon.

– Si elle était toujours là et que c’était toi qui construisais les murs ?

Était-il seulement encore là ?

.

Zones de confort

C’est assez drôle comme tout s’enchaîne, j’ai donné le conseil et dans la même semaine je l’expérimentais – il faut dire que je ne l’ai pas tout à fait fait exprès. Aurais-je été la seule photographe sur place, je ne l’aurais sans doute pas suivi, mais heureusement il y avait Roch, son appareil et l’envie chez lui de faire quelques portraits.

Le self-care, ce principe qu’on conseille volontiers aux autres, ceux qu’on aime, mais qu’on a tellement de peine à suivre pour soi-même. Les artistes sauront de quoi je parle – et est-ce que toute croissance n’est pas fondée sur la capacité à sortir de sa zone de confort ? Dès lors, est-ce qu’y rentrer ne signifie pas régresser, reculer, renoncer ?

Sortir de sa zone de confort c’est bien mais on ne peut pas rester dans de l’eau gelée sans jamais se réchauffer en continu, sinon on meurt. En l’occurrence mon retour dans ma zone de confort consistait à me mettre à moitié à poil dans des feuilles mortes en Biélorussie en novembre donc je pense que cette image est assez mal choisie, mais enfin : on fera avec.

Vous voyez de temps en temps quand on passe ses journées à faire ce qu’on ne sait pas faire, pas très bien, pas encore, quand on est immergé vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans un seul contexte, un seul environnement, quand on n’a pour se raccrocher que le « Fail again. Fail better. », c’est facile de perdre de vue le fait que c’est ok d’être là, par oublier qu’il y a des choses pour lesquelles on a été, on est toujours, compétent. Mieux : à l’aise. Des choses dans lesquelles on s’épanouit. Des trucs… où on se reconnaît. Et le monde aussi, même si ce n’est pas le plus important. Et on en vient à se demander si on a toujours été comme ça. Raté. Le syndrome de l’imposteur revient en trombe et balaie tout sur son passage.

Et il y a les autres jours. Ceux où on arrive à ménager une heure pour faire ce qu’on sait faire, pour se rappeler comment ça fait quand on est ancré, quand on est là et qu’on n’a aucun doute sur le fait d’y être. Pour, peut-être, essayer de reproduire plus tard cette sensation dans ce qu’on ne sait pas faire, mais surtout pour se rappeler qu’on est toujours en vie et toujours enflammé parce que sinon comment on ferait pour sourire dans le froid ?

Il y a les amis, les stylos et les pianos, le temps volé pour écrire dans les cafés, celui gagné pour jouer parce que quelqu’un quelque part a décidé que c’était plus important qu’autre chose. Et ils sont précieux parce que de temps en temps ils se rappellent mieux que toi, et tu as besoin d’indices pour te rappeler à ton tour.

Cherchez les indices. Allez les chercher au fond de votre couette si c’est là qu’ils se trouvent, mais cherchez-les et souvenez-vous comment c’est quand vous êtes votre propre sens. Régulièrement.

Et ensuite, sortez à nouveau. Un peu plus loin que la fois précédente.

N’attendez pas toujours de vous noyer. Je ne sais pas combien de temps exactement on tient la tête sous l’eau en retenant son souffle mais une chose est certaine : pas neuf mois, et encore moins une vie.

(Si on est honnêtes, avec cette séance photo je voulais surtout pouvoir montrer ma side-cut avant que la tonsure ne repousse tout à fait.)

(Mais c’est un bon conseil, même si je ne l’ai pas fait exprès.)

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Mark’s song

En ce moment, j’écris des morceaux de comédie musicale dont je ne sais pas s’ils deviendront quelque chose un jour.

Mais ils existent, et peut-être que c’est déjà quelque chose ?

Yes I feel fine and well
And happy and jolly
Strong and self sufficient
And I don’t want to talk.

(But ask me again)

I won’t ever need you
You don’t need me either
And dude, that’s all okay
I won’t try to tame you

(When will you come ?)

I can be on my own
I’ll be perfectly fine
I don’t need to be told
What I could be to you

(Will you kiss me or what ?)

You go the hell away
I don’t want you near me
Better off by myself
I don’t want to be touched

(Oh, hold me already)

So you don’t want me here
Well, didn’t wanna come
I don’t care anyway
I wish to remain home.

(I kinda miss you though)

Don’t ever look at me
I don’t want to be seen
Biting my tears back in
None of you’s worth the fight.

(I knew no one would ever like me)

I’m not thinking ‘bout you
Got plenty on my plate
You can’t leave me behind
No one can anymore

(I knew no one would come for me)

Paris, France | "L'homme est moins lui-même quand il est sincère, donnez-lui un masque et il dira la vérité." Oscar Wilde