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Notes sur le polyamour

Donc j’avais écrit cet article pour un site, dont la rédaction a finalement choisi de partir sur un angle plus léger et probablement sur un nombre de caractères plus réduit. Ça m’a un peu déçue, et j’ai trouvé assez peu chouette d’avoir écrit cet article pour rien, et puis, je me suis rendu compte que je l’avais écrit pour qu’il soit lu, pour qu’il soit compris, pour qu’il engendre des échanges, et que je m’étais surtout donné beaucoup d’excuses pour ne pas le poster sur mon blog personnel, oublieuse du fait que j’avais justement choisi d’en faire un blog… personnel.

Donc, voici cet article.

En un mot comme en cent, il y a quelques années, j’ai réalisé que j’étais polyamoureuse. Polyamoureuse, qu’est-ce à dire que ceci ? Ce néologisme tout récent (deuxième moitié du XXème siècle) est étymologiquement transparent : du grec polus, plusieurs, et du latin amor, amour, cela nous donne donc amours multiples. Une définition assez répandue du terme suggère que ce serait le fait d’entretenir plusieurs relations amoureuses en même temps ; je la trouve insuffisante, parce que circonstancielle. De la même façon qu’on ne définirait pas comme asexuelle une personne qui, durant une période donnée, n’a pas de rapports sexuels, le polyamour est à conceptualiser comme une façon globale d’envisager les relations. Ce serait donc, à mon sens, la capacité à avoir des sentiments amoureux pour plusieurs personnes simultanément, sans que l’un ne retranche quoi que ce soit à l’autre.

Le moment où j’ai réalisé qu’il n’y avait pas un modèle unique

Quand tu as grandi dans une société majoritairement monogame, te rendre compte que ce n’est pas ta façon de fonctionner, ça peut s’avérer compliqué. Le problème c’est qu’on t’a tellement martelé que l’Amour c’était avec une seule personne et c’était comme ça et pas autrement que, quand tu te rends compte que tu ne fonctionnes pas comme la plupart des gens, la première chose que tu fais c’est te demander ce qui ne va pas chez toi.

C’est en tout cas ce qui s’est passé pour moi, et ce qui explique que ma prise de conscience ait pris aussi longtemps. Je me rappelle cette fois où j’étais en relation exclusive avec un garçon qui, normalement, était plutôt couples libres, mais m’avait demandé qu’on soit fidèles. N’ayant de toute façon jamais rien connu d’autre, j’avais accepté sans faire d’histoires. J’étais très amoureuse ; les problèmes ont commencé quand je me suis rendu compte que j’étais également tombée très amoureuse d’un autre homme. Ç’ont été des mois d’auto-torture mentale, où j’étais convaincue que les sentiments que je portais à l’un invalidaient forcément ceux que je portais à l’autre ; je pensais, en conséquence, être une sorte de monstre incapable d’aimer. La relation s’est terminée et les choses en sont restées là.

C’est quelques temps plus tard que j’ai entendu le mot “polyamour” pour la première fois ; des amis d’un ami venaient de lui annoncer qu’ils étaient en relation non exclusive depuis quelques années déjà, et qu’ils le vivaient bien ; ils le mettaient juste au courant.

Du déni à l’acceptation

À partir de là, j’ai commencé à me renseigner, à essayer de comprendre les tenants et aboutissants du concept, à faire la différence entre, par exemple, le polyamour et un couple libre ; et surtout, surtout, à parler avec ces gens. Je ne suis pas une grande fan des cases d’une manière générale, et je pense que la façon de chacun d’aborder chacune de ses relations est unique, mais en l’occurrence le fait d’avoir un mot à poser sur cette posture qui collait tellement à mes propres ressentis m’a énormément aidée à remettre les schémas dans lesquels j’ai été élevée en question. Même si on sait qu’on ne placera pas toujours exactement la même chose que notre voisin dans un concept, je pense sincèrement qu’on a besoin de les créer, ne serait-ce que pour essayer d’ouvrir l’esprit des gens. Quand on n’accepte pas la création et l’utilisation d’un mot pour désigner une certaine pratique, alors, de façon implicite, on invalide la pratique elle-même. On en fait quelque chose de marginal, d’anormal, quand pas quelque chose de mal. Le fait d’avoir le mot “polyamour” à comparer à ce que je pouvais ressentir m’a ainsi permis de commencer à questionner la place du couple exclusif comme mode “par défaut” des relations, qui n’est finalement qu’une construction sociale.

Vous allez me dire, peut-être, que j’exagère et que les couples libres par exemple sont bien mieux acceptés qu’auparavant. Sauf que dans le cadre d’un couple libre, on reste en couple avec une personne, qui fait office de relation “primaire”, et les autres sont donc des relations “secondaires”, sans compter que la hiérarchisation se fait en fonction d’une différenciation relation amoureuse / relations sexuelles, et que l’on reste toujours sur une seule relation amoureuse. Dans le polyamour, ce n’est pas le cas : chaque relation est unique, il n’y a pas de hiérarchisation à faire. Pour autant, on n’est pas au débat d’entre-deux tours : ne pas hiérarchiser les relations ne veut pas forcément dire qu’on chronomètre si chacun•e de nos partenaires passe l’exact même nombre d’heures ensemble avec nous. Comme chaque relation amoureuse est unique, on ne partage pas forcément les mêmes choses, et on ne fonctionne pas forcément de la même façon ensemble – l’essentiel, c’est de s’assurer qu’aucun•e ne se sente mis•e de côté.

Je me rappelle être passée par une phase où j’étais de plus en plus intéressée par le polyamour – ça cadrait avec mes idées, mes principes, mes ressentis, même mes besoins – mais je n’osais pas encore l’assumer et passer à l’application. Mon discours à cette époque était passé de “j’aime beaucoup ce concept, c’est très bien mais je pense que je suis naturellement mono” à “bon, ok, je me sens poly, mais je pense que ça me blesserait trop que l’autre personne aille voir ailleurs, donc je reste mono”, dans une forme de marchandage avec moi-même qui n’aurait trompé personne s’il avait eu lieu devant témoins.

On reste des humains avec des difficultés d’humains

Ce qui m’amène au sujet de la jalousie. Il se trouve qu’à l’époque je fréquentais un pur monogame, qui était aussi dans une forme de contrôle assez malsain. Et, entre autres choses, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi, dans cette relation, j’étais très jalouse alors que dans la plupart des relations j’étais complètement détendue avec l’idée que mes partenaires fréquentent d’autres gens, voire soient attirés par elleux. Et puis j’ai réalisé que c’était en fait le regard que portait mon partenaire sur ces autres personnes qui me posait un problème. Pour lui, engager une relation sentimentale ou sexuelle avec un•e autre que moi revenait à retrancher cette même quantité d’engagement de notre relation. Ç’aurait été “me tromper” au sens où il percevait sa capacité d’amour comme une quantité limitée qu’il distribuerait à la plus méritante, ce qui revenait à dire que voir d’autres personnes, c’était m’assener que j’avais baissé dans son estime. Alors que, quand on considère que l’amour qu’on porte à chaque personne qu’on aime au cours de notre vie est unique et essentiellement différent, on est plus à même de voir que ce n’est pas parce qu’on aime aussi une seconde personne que la première est laissée sur le carreau. C’est juste qu’au lieu d’avoir différents amours les uns après les autres, certains d’entre eux arrivent simultanément.

Gérer cette jalousie, c’est d’abord en admettre l’existence, communiquer avec notre partenaire à ce sujet, sans tomber dans les reproches. C’est se rappeler que nous sommes (sauf relation toxique évidemment) responsables de ce que nous ressentons, même si on a le droit de dire “Là, j’ai peur que tu m’abandonnes”. Parce que, même si ce ressenti en dit finalement plus sur vous que sur l’autre, celui-ci aura du mal à vous rassurer si vous ne le mettez pas au courant ! L’un des premiers mythes dont j’ai dû me débarrasser, c’est l’idée selon laquelle “la bonne personne” (ou l’une d’entre elles) me comprendrait sans que j’aie besoin de parler. Ce sont des conneries. Et, la plupart du temps, connaître le•la nouve•lle•au venu•e dans la vie de votre partenaire, peut-être se lier d’amitié avec elle, désamorce la situation – ielle n’est plus cet•te inconnu•e mystérieu•x•se dont notre partenaire semble penser tant de bien, mais une personne qu’il est probable que vous ayez plus de raisons d’apprécier que l’inverse, puisqu’elle est aimée de quelqu’un que vous aimez. L’un•e des partenaires d’un de mes amoureux, par exemple, a pour habitude de m’appeler “sister-wife”.

Bien sûr, tout serait merveilleux si le fait de fréquenter uniquement des gens ayant une approche saine des relations – ne pas considérer son•sa partenaire comme un objet, ne pas chercher dans l’autre membre du couple une forme de complétion comme les hommes-sphères du Banquet de Platon – effaçait totalement les problèmes d’insécurité et de jalousie. Pour ne citer que mon exemple, j’ai à la fois des problèmes d’engagement (je suis terrorisée à l’idée de me faire enfermer, que ce soit dans une relation, un travail, un endroit…) et d’abandon. Vous voyez un peu le tableau. Or, la jalousie, quand elle n’est pas nourrie par la possessivité, c’est surtout la peur de perdre ce à quoi on tient. Après être “devenue” polyamoureuse, ou plutôt après avoir décidé d’assumer ça chez moi et d’y accorder mon mode de vie, je me suis, paradoxalement, croyais-je, sentie beaucoup plus en sécurité. Mais c’était normal : j’assumais enfin qui j’étais et comment je voyais les choses, j’avais arrêté d’essayer de rentrer dans un moule qui n’avait pas été fait pour moi. Pour autant, il m’est arrivé de ressentir une forme de jalousie à l’arrivée d’autres partenaires dans la vie de certains des miens, de craindre être abandonnée, de m’imaginer mille choses qu’elles devaient être et faire mieux que moi – et au final, je me suis rendu compte que c’était ok de ressentir ce que je ressentais, tant que je ne le laissais pas me dévorer de l’intérieur.

Quand le polyamour nous force à devenir la meilleure version de nous-mêmes

Une autre chose à laquelle j’ai dû me mettre à faire attention, c’est à non seulement respecter les limites de mes partenaires, mais également à être vigilante à ce qu’elleux ne les élargissent pas volontairement en croyant me faire plaisir. On voit trop de cas de personnes au fonctionnement exclusif qui disent pouvoir accepter la non-exclusivité par amour pour un poly, et au final n’en retirer que de la souffrance – pour les deux partenaires. De la même façon, j’ai bien conscience que beaucoup de gens sont tentés de se dire poly et d’utiliser ce statut pour, au final, “simplement” faire ce qu’ielles veulent. Je n’ai aucun problème avec le fait de coucher à droite à gauche à l’occasion – mais j’essaie de toujours être claire avec tous les partis. Le concept d’anarchie relationnelle illustre bien cela : on peut avoir des amoureu•ses•x, des amoureu•ses•x et des amant•e•s, des amant•e•s et des ami•e•s pour qui on a du désir. Gérer tout cela demande d’être très conscient de soi, de ses propres émotions et de ses besoins – mais rien que pour cela, ce sont autant d’occasions de grandir et de croître.

Le truc avec le polyamour que je trouve magnifique, c’est qu’on a exactement les mêmes faiblesses que des mono, parce qu’on est tous des êtres humains et parce qu’on peut toujours avoir peur de n’être pas assez ceci, trop cela, d’être abandonnés, indépendamment de la façon dont nous envisageons l’amour. Mais, parce que la contrainte logistique dans le fait d’avoir plusieurs relations est si présente – c’est généralement l’une des premières questions qu’on me pose, et j’admets que ce n’est pas pour rien -, nous sommes obligés de gérer des problèmes qu’il nous serait facile de laisser pourrir en couple exclusif, le couple continuant plus facilement par inertie. Les outils principaux pour gérer ces problèmes sur la route ? Communication, Empathie et Transparence. Ça vous semble sonner comme des qualités qui aideraient n’importe quelle relation, pas forcément poly, pas même forcément sentimentale, non ? Eh bien vous avez raison. Appliquer le polyamour à ma vie amoureuse ne m’as pas juste fait me sentir mieux dans mes baskets à ce niveau, ç’a été, et c’est toujours, une formidable école du rapport à l’autre sous toutes ses formes. J’aime dire que j’ai réalisé que j’étais poly un jour où le barrage de mes peurs et des normes sociales a explosé sous les impacts de beaucoup de petits indices accumulés, et que depuis lors, j’ai appris, et je continue à apprendre, comment le faire.

Comme le disait un de mes amis récemment, je serai heureuse le jour où, au moment où deux lycéens entameront leur première relation, ils discuteront automatiquement d’exclusivité ou non, se demanderont, non pas ce qu’ils sont l’un pour l’autre, mais le mot qu’ils ont envie de mettre dessus, plutôt que de partir par défaut dans ce que la société leur a défini comme étant “le couple”. Je serai heureuse quand on se sera débarrassé du terme de “fidélité” qui est juste moralisateur et culpabilisant, au profit des deux concepts qu’il porte qui sont celui d’exclusivité (qui est un choix que l’on peut faire ou non) et d’honnêteté (qui, pour le coup, est à mon sens la seule vraie exigence morale que l’on devrait appliquer à toute relation).

Mais encore une fois, tout ça c’est le point de vue d’une personne. Outre l’importance donnée à la communication et à l’honnêteté qui est prégnante dans le polyamour, l’intérêt pour moi d’en parler c’est de commencer à remettre en question le couple monogame imposé comme forme établie, “normale” de relation sentimentale, et qui est de plus en plus perçue comme un carcan. Si on veut le questionner, faire connaître d’autres façons de vivre nos amours, ce n’est pas pour imposer un autre modèle tout aussi rigide. Ce que j’ai envie de promouvoir avant tout, c’est l’idée que chaque relation est unique, et devrait être discutée comme telle dans ses modalités, avec ouverture et empathie, plutôt qu’on y applique un ensemble de normes “par défaut” et qui finalement sont loin de convenir à tout le monde.

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2 réflexions sur “ Notes sur le polyamour ”

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