#MeToo

J’ai posté moi aussi, sur les réseaux sociaux. Mon #. Mon #MeToo. Ben oui, moi aussi j’ai été victime de harcèlement, d’agressions sexuelles à divers degrés.

Et puis j’ai vu d’autres posts – des textes, de longueurs et de niveaux de détails divers. Des textes écrits par des humaines, avec un coeur et des mains et des yeux. Et puis je me suis dit que juste balancer mon hashtag, ce n’était pas assez – ça montrait l’effet de groupe, l’ampleur des choses. Mais pas leur réalité. Le hashtag seul est un indice statistique. Le texte qui l’accompagne, c’est la libération de la parole pour laquelle on s’est tellement battues, et pour laquelle on se bat encore.

Alors voilà pourquoi #MoiAussi :

Parce que c’est pas normal, à onze ans, d’être coincée par les grands du collège contre un mur, et qu’ils te disent qu’ils te laisseront partir si tu es capable de leur expliquer ce que c’est qu’une branlette espagnole, et que, si tu sais pas, t’es une simplette, et si tu sais, t’es une pute. C’est pas normal d’en vomir pendant des jours à l’idée d’aller à l’école.

C’est pas normal de passer toute ton enfance à, à partir d’une certaine heure, ne pas oser sortir de ta chambre même pour aller pisser parce que ton père se change en silence pile devant ta porte et que t’as pas envie de tomber dessus.

C’est pas normal d’apprendre la peur avant même de savoir de quoi.

C’est pas normal qu’on t’explique que t’as pas pu être violée à dix-sept ans, la preuve, merde, tu avais fait un compliment à ton agresseur un jour. Ou à son frère. Ou tu poses nue. Ou en lingerie. Ou, juste, t’étais même pas vierge de toute façon alors franchement, qu’est-ce qu’on s’en cagne.

C’est pas normal qu’à seize, ton frère ait simulé un viol sur toi à deux mètres de ta mère pour t’expliquer ce qui t’attendait si tu parlais de nouveau à ce garçon sur Guild Wars qui se trouve être ton premier copain au lieu de farmer. Parce que te rouer de coups depuis des semaines pour te « protéger » n’a pas été assez efficace à son goût. Ta mère en train de faire la vaisselle qui t’intime en riant « écoute ton frère, il a raison », c’est pas normal ça non plus.

C’est pas normal d’apprendre la honte sans savoir pourquoi.

C’est pas normal de pas oser rentrer en métro le soir, de dépenser ton découvert déjà vide d’étudiante dans un taxi juste pour être sûre, juste pour lâcher la peur trente minutes, ni de te faire juger pour avoir dépensé tes thunes aussi légèrement quand tu sais que s’il t’était arrivé un truc on t’aurait immanquablement sorti « Bah oui mais pourquoi tu rentres en métro aussi ».

C’est pas normal que ton père se permette de t’immobiliser sur le lit pour t’enfourner un suppositoire de force malgré tes larmes parce que tu comprends il a pas confiance. C’est pas normal que le médicament se retrouve dans ta chatte à la place. C’est pas normal qu’il t’explique que c’est ta faute et que t’avais qu’à ne pas gigoter.

C’est pas normal qu’à treize ans on t’aie suffisamment traitée de folle parce que tu voulais pas qu’on te touche, qu’on te force à faire la bise, parce que tu vis dans une telle peur du viol, permanente, que t’as même pas encore les mots pour nommer, que ton kiné s’en inquiète, que tu surprennes ces mots que tu n’aurais pas dû entendre parce qu’adressés à ta mère : « Florence me fait peur. Dès qu’on la touche c’est comme si elle désinvestissait totalement son corps. C’est pas sain. Et si quelqu’un en profitait ? Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose ? »

C’est pas normal d’apprendre à disparaître, un peu plus, tous les jours, sans trouver d’autre voie.

C’est pas normal que les mecs – OUI CERTAINS MECS ON A COMPRIS, PAS TOUS LES MECS, sérieux c’est vraiment ça qui vous choque le plus dans ce sujet ? – se sentent à ce point autorisés à insister, et insister, et insister, qu’on en arrive à se laisser faire. Comme ça. Pour avoir la paix. Parce que c’est plus simple.

C’est pas normal que le jour où tu arrives à dire non fermement tu te fasses culpabiliser et qualifier de violente.

C’est pas normal que quand tu parles du fait qu’il t’a fallu du temps pour arriver à enfin le sortir, ce « non », on en arrive le traduire par : « T’étais une fille facile, quoi. »

C’est pas normal que quand tu poses, des fois, tu sois obligée de te défendre à coups de pieds et que l’excuse du pauvre type qui te prenait en photo à ce moment-là c’est « Ah là là désolé mais t’es tellement belle ».

C’est pas normal de se sentir à poil quand nos écouteurs cessent de fonctionner au milieu de la rue. C’est pas normal de les garder quand même dans les oreilles pour pouvoir faire semblant de ne pas entendre plus facilement.

C’est pas normal d’être obligée de regarder les photos intimes que le type a prises de toi à ton insu et qu’il tient absolument à te montrer parce que si tu lui dis ce que tu en penses tu as peur qu’il s’énerve, et qu’est-ce qui se passera alors ?

C’est pas normal quand ton cousin, après t’avoir croisée à l’enterrement de ton frère, te sort sur MSN que t’as bien changé et que les circonstances ne s’y prêtaient pas mais quand même il t’aurait bien baisée.

C’est pas normal qu’un vieux de 60 ans te montre sa bite au milieu d’une gare déserte en agitant la langue, comme ça, juste parce qu’il peut.

C’est pas normal qu’on t’apprenne que c’est bon, tu l’as l’égalité, oh et tous ces gens que tu n’arrives plus à voir que comme des menaces potentielles ? Des détraqués, ou alors c’est toi qui les imagines, ou alors c’était un compliment, ne sois pas si susceptible.

C’est pas normal de te faire traiter de parano parce que tu refuses de dormir dans le même lit qu’un gars, et de passer la nuit à essayer de lui échapper sans avoir l’air vexante parce qu’il habite au fond de la forêt, et que tu savais pas.

C’est pas normal quand au milieu d’une session de shibari, on te propose de faire dévier les choses à coups de dildos, et que quand tu dis non, on te laisse tomber, en mode « Du coup tu comprendras bien que tu n’es plus rien pour moi », en plein milieu de la session.

C’est pas normal que ton cousin (un autre), mais aussi ton pote, ton frère pourquoi pas soyons fous, te raconte au calme la dernière « pute » qu’il a « baisée » en la faisant « boire qu’elle s’en rappelle sans doute même plus – dommage pour elle », en semblant très content de lui. C’est pas normal que des mecs puissent raconter LEUR PUTAIN DE VIOLS qu’ils ont COMMIS sans sembler se rendre compte que non non le viol c’est pas ok.

C’est pas normal les « meilleurs amis » qui soudain décident qu’ils ne seront plus jamais heureux à moins de te baiser dès lors que tu montres la moindre petite faille. C’est pas normal qu’ils se sentent autorisés à employer n’importe quels moyens, y compris chimiques, pour que tu les laisses te « consoler ». C’est pas normal que derrière, tu apprennes qu’ils n’avaient pas le choix, tu allais tellement mal, fallait bien faire quelque chose.

C’est pas normal qu’un de tes potes envoie des photos de toi sur le 15-18 de JVC pour te rapporter les réactions à base de « put » et de « salop », de « viande à viol » qu’elles ont suscitées. Pour ton bien. On t’en fait des choses pour ton bien.

C’est pas normal que ton numéro se retrouve en libre-service à fins de harcèlement téléphonique dans ton lycée. Ou ta ville. Ou ton groupe d’amis. Ou à n’importe lequel de ces groupes de gens à qui on a pu dire que tu couchais facilement.

C’est pas normal d’avoir peur de porter plainte, ou même juste de PARLER, parce que tu sais qu’il y a une chance sur dix peut-être que ta parole soit reçue de façon bienveillante et qu’on n’ira pas fouiller le moindre de tes mots plus haut que l’autre pour le jeter en pâture à l’arbitraire en oubliant totalement les faits.

C’est pas normal quand tu apprends à faire du vélo sur un chemin caillouteux enfant, qu’on te demande « si ça masturbe bien au moins ».

C’est pas normal que quand tu pleures après un viol conjugal on te reproche de faire « du drama ».

C’est pas normal de te retrouver à boire, régulièrement, au cas où il aurait envie et pas toi, parce que t’as remarqué que ça rendait les choses plus faciles.

C’est pas normal de devoir baisser les yeux dans l’espace public, et ne pas sourire, et marcher plus vite, et faire des détours en rentrant chez toi, et changer de trottoir et surtout, surtout faire tout ça en ayant l’air d’avoir une toute autre raison de le faire que le mec qui te harcèle depuis déjà cinq minutes.

C’est pas normal de préférer marcher que prendre le métro quand c’est blindé parce que dans ce cas tu n’as aucune certitude de pouvoir garder tes fesses et ton sexe hors de portée de mains. N’importe quelles mains. C’est bien le problème.

C’est pas normal que tu sois potentiellement en train de te demander comment je m’habille pour prendre le métro, pour avoir peur de ça. C’est pas normal que je crève d’envie de te répondre que je passe ma vie en jean, parce que bordel, quand est-ce que vous allez comprendre que ce n’est pas mes vêtements qui causent ça, mais les agresseurs, en… agressant ?

Mais vous savez ce qu’il y a de pire dans tout ça ?

C’est que je ne m’en rappelle pas de la moitié.

J’ai lu aussi d’autres choses. Des voix qui s’élevaient, condamnant « l’impudeur », condamnant tous ces détails « intimes » qui devraient selon elles rester « personnels ».

Non.

Mon agression n’est pas « personnelle », elle ne fait pas partie de mon « intimité », et l' »impudeur » dans cette affaire n’est certainement pas à chercher de mon côté. Et c’est pareil pour celles de mes amies, des amies de leurs amies, de leurs mères, leurs soeurs, leurs cousines, leurs collègues, leurs profs.

Oh, et une dernière chose.

Nous ne sommes pas « des » victimes, mais nous sommes victimes. Toutes, et à des degrés divers. Oubliez ces mythes de la victime-type, des vraies victimes, des victimes convenables. Victimes, nous l’avons toutes été, à un moment ou un autre.

Mais nous refusons d’être des cibles. Nous ne sommes pas « ce genre de femmes » à qui il arrive, ou il n’arrive pas, d’être agressées. Aucune de nous ne l’est. Nous ne sommes pas agressées parce que nous étions habillées de telle ou telle façon, parce que nous avons envoyé tel ou tel signal, parce que nous avons commis telle ou telle erreur. Nous le sommes parce que nous sommes des femmes dans une société patriarcale, où le rapport de domination fait de nous des cibles faciles. Mais nous n’en serons plus, plus maintenant.

Il y en a marre de se cacher dans le noir et de se taire en craignant les conséquences si nous parlons. À partir de maintenant, c’est nous qui devons être les conséquences. La parole se libère, de plus en plus. Les victimes sont partout, et vous l’avez lu. Ce sont vos amies, vos soeurs, vos collègues, vos camarades, vos mères, vos compagnes. Nous sommes trop nombreuses pour être juste les victimes de quelques psychopathes en marge de la société. Statistiquement, il faut donc bien que les coupables, ce soient vos collègues, vos amis, vos pères, vos frères, vos employés, ceux qui vous vendent votre pain, ceux qui vous conduisent, même ceux qui vous soignent – et peut-être même vous, à un moment ou à un autre.

Il serait sérieusement temps que la honte change de camp, et que toustes, nous nous interrogions sur ce que nous faisons pour faire perdurer cet état de fait, et ce que nous ne faisons pas alors que ça pourrait changer, petit à petit, les choses.

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Publié par

Florence Rivières

"Hold my tea." • Autrice, comédienne, modèle et photographe.

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