Marilyn

Ce soir on est allées faire ce que personne avant moi n’avait réussi à obtenir: mettre MademoiselleCherie dans un lac.

Je ne vous le cache pas, cette performance me rend fière. On est allées se préparer chez elle après le bureau, on a raté l’arrêt de bus pour le lac aux pontons, on s’est rabattues sur l’étang du bord de route, il s’est avéré que celui-ci était à la fois le plus propre et le mieux exposé à cette heure-là, on s’est trouvé un petit coin un peu abrité par des arbres histoire de pouvoir avertir les passants et jeter une serviette sur Marie-Anne au besoin le temps qu’ils soient hors de vue. Bonheur quoi.

On s’inspirait d’un film avec Marilyn Monroe dont elle m’avait montré un extrait qui m’avait assez inspirée. Les premières feuilles d’automne flottaient sur le lac, la lumière était douce.

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Si le cadre était optimal, la fréquentation du lieu en revanche ne l’était pas. Je ne m’y attendais pas du tout, ayant passé des heures à poil dans différents coins aqueux ou non de la forêt de Meudon, mais ce soir en termes de beaufitude et de machisme Meudon la Forêt était une ZEP. Ça me fait d’autant plus mal que j’ai aimé y vivre et que je me sens toujours un peu liée à ces coins de forêt si proches de la ville. ZEP, j’édite mon article suite à un commentaire assassin sur Facebook, pour zone d’éducation prioritaire. On parle de pédagogie anti-machismte et sur les gens qu’on a croisés hier soir tout est à faire. Je suis un peu choquée qu’on puisse m’accuser (moi à qui on a reproché tout récemment d’être trop engagée politiquement sous prétexte que je shootais des manifs de gauche) de faire du bashing anti-banlieue et cités mais bon voilà, si j’ai heurté des sensibilités je m’en excuse, y’a eu incompréhension, que j’espère avoir dissipée. Sinon j’habite dans une zone dite déshéritée de Paris et je passe mon temps à dire et constater que les gens y sont bien plus gentils et aimables, ne vous inquiétez plus, sourire.

Comme je suis en mission civilisatrice j’avais écrit un manifeste il y a quelques temps, au sujet de ces gens qui ne te harcèlent pas sexuellement mais qui t’expliquent que si ça t’arrive c’est ta faute. Ce soir c’était à l’autre face du problème que nous avons eu affaire: les beaufs.

Ça avait pourtant commencé comme d’habitude: les gens s’arrêtent, demandent ce qu’on fait, et c’est pour quel magazine, et vous n’avez pas froid, etc. Sauf que là, il s’est produit un fait inhabituel. Les gens sont restés. Florilège de comportements inacceptables.

« Excusez-moi mais vous pouvez nous laisser travailler maintenant? On a besoin de se concentrer » « Oh bah non, je regarde, c’est agréable! » « … Et si ce n’est pas agréable pour nous de nous faire mater? » « Je mate si je veux, on est en France ou bien? »

Oh, oui, on y est. Et précisément parce qu’on y est notre non-consentement explicitement exprimé devrait suffire à te faire t’éloigner ou au moins à faire preuve de discrétion. Espace public ou pas.

Le mec en question s’est vite mis à être agressif, à parler d’appeler la police. J’ai dû le prendre en photo pour la dite police, une passante lui crier de nous laisser en paix et ses amis (pas beaucoup moins machistes mais au moins pas agressifs) l’éloigner pour nous en débarrasser. Il voulait savoir en vertu de quoi il devrait nous lâcher la grappe, après tout on n’avait qu’à pas se mettre dans un lac, je lui ai parlé de respect, je l’ai entendu me répondre qu’en tant que sale djeuns j’avais pas à lui parler de respect. Classe. Pour vous le situer, la soixantaine bien tassée, aisée, enfin le cliché du retraité dégueulasse qui s’emmerde quoi.

« Vous voulez pas prendre notre ami en photo? C’est un grand black! Il est très bien foutu vous savez! » « Ah… C’est gentil mais on a fini, et puis ça m’intéresse pas les hommes en photo. » « Oui, vous je m’en serais douté! Vous êtes lesbiennes? »

Je ne sais même pas par où commencer. Je prends mon amie nue donc c’est forcément sexuel entre nous? Ça me rappelle un commentaire qui avait été fait à Marie-Anne lors du salon de la photo en 2009: « puisque vous êtes une femme pourquoi vous ne photographiez pas des hommes? » C’est salir tous les photographes et modèles que de penser ainsi. On ne photographie pas les choses uniquement par attirance sexuelle envers elles et au fait, une femme, ce n’est pas un homme mais à l’envers. Ou c’est le fait qu’on n’aie pas envie de voir la b*te de ton ami le grand black qui t’amène à penser qu’aucune b*te ne nous intéresse dans l’intimité parce que, sinon, on sauterait sur l’occasion? Au passage, il n’y a que moi qui suis choquée de la façon dont tu décris ton ami? « Grand black bien foutu », ça ne m’évoque pas une belle série de photos mais un cliché porno. Je ne l’ai pas vu, ton pote, mais je te propose d’abandonner tout de suite l’idée de lui servir d’agent artistique si tout ce que tu as à dire le concernant se situe en dessous de la ceinture.

Une autre chose qui m’a fortement déplu c’est leur tendance à m’exclure de la conversation. Je n’étais pas la fille nue dans le lac, je n’étais donc pas digne d’intérêt – qu’importe la possibilité que j’aie pu initier la situation. Et je suis certaine que, si j’avais été un homme, on n’aurait même pas eu à gérer cette situation. À un moment, j’ai voulu me mettre dans la peau de la photographe expérimentée et faire comme si MelleCherie était une débutante timide, et ça a donné ça:

« Excusez-moi mais c’est pas pour rien si elle a choisi unE photographe, elle a besoin d’être un peu seule pour se détendre, sinon ça se voit. » « Oh mais moi je peux la détendre! Ça me dérangerait pas DU TOUT de vous détendre mademoiselle, vous avez une poitrine tellement attirante… »

Et il a répété sa blague TROIS FOIS. Vous savez comme un enfant qui, voyant que vous n’avez pas ri à la première, va vous la spammer encore et encore jusqu’à obtenir le résultat escompté. Honnêtement j’avais juste envie de lui dire sur mon ton le plus cinglant « Elle est vraiment drôle ta blague, tu l’as trouvé tout seul? » mais pour des raisons de pédagogie on est restées aussi courtoises que possible compte tenu de la situation. Quoique je pense qu’en ce qui me concerne ils soient restés sur une idée de lesbienne acariâtre et détestant les hommes.

Et le dernier mais non le moindre: « Faut nous comprendre, on est des hommes ». What? Seriously? On est bien d’accord que ce que tu viens de dire, là, c’est qu’en tant que mâle tu n’as pas accès à la partie de ton cerveau qui gère tout ce qui est self contrôle? Que tu te caches derrière une prétendue faiblesse attachée à ton genre pour justifier un comportement qui n’est PAS acceptable?

Je voudrais comprendre pourquoi tous ces hommes pensent que « Elle est bandante » ou « Quelle poitrine » sont des compliments, et si dans ce cas ils font les mêmes à leur mère. Je suis choquée de voir que le mec ne m’a pas répondu « je ne mate pas, je regarde », mais bien « je mate si je veux ». Est-il au courant de la connotation éminemment péjorative attachée à ce mot? Si oui, pourquoi l’employer sur lui-même? Pense-t-il que son regard lubrique va nous souiller, nous, et laisser son âme aussi pure que du lin puisque lui n’était que la victime de sa nature et de nos vils efforts pour l’attirer? Quel est le fucking fuck? Pourrait-on arrêter la connerie juste cinq minutes?

Je crois que je ne vais même pas essayer d’analyser toute cette merde parce que c’est juste trop primaire pour mes neurones. Et je me fiche d’avoir l’air pédante en disant ça. Ici je témoigne, voilà tout. Je pense que les faits parlent d’eux-mêmes. A quel moment, devant une fille que manifestement on regard dérange, parce que TOUT dans son attitude disait « Je reste polie afin que tu constates que je suis nue mais pas hystérique mais tu m’emmerdes », un être humain peut se dire que la chose à faire c’est de continuer à mater?

Vous me direz, on a eu de la chance, personne ne nous a touchées. Ha ha ha. Mais non.

Non, ce ne sont pas que des mots et des regards. Ces mots et ces regards sont symptomatiques d’un problème de fond bien plus grave, le même problème qui font que certains passent aux actes. Je suis désolée mais il va falloir à un moment arrêter de minimiser ce qui se passe dans vos rues et arracher les racines d’où tous ces trucs partent. Je pense que si deux copines ont envie de se faire plaisir en prenant des photos dans un lac elles devraient pouvoir le faire sans s’assurer de la présence d’un Homme. Je pense que si des gens ont des remarques à faire sur la poitrine de mon amie ils ne sont pas obligés de les HURLER pour qu’on les entende de l’autre bout du lac. Je pense que chaque type qui pense que c’est gentil de dire à une fille qui a le tiers de son âge qu’elle est bandante devrait suivre une psychothérapie d’urgence – ou un avortement très, très tardif.

Sinon je comptais profiter de ce post pour vous donner des nouvelles de moi mais pour ce soir je suis un peu trop énervée. Marrant comme le fait de m’être retrouvée dans la position du tiers et non de la cible m’a finalement bien plus touchée que l’inverse. J’ai jamais eu de problèmes comme ça et c’est limite moi qui me sens coupable de l’avoir foutue à la flotte pour qu’il lui arrive ces choses. Enfin bref, je vous donnerai des nouvelles très vite, en attendant sachez juste que même si je suis très énervée contre le genre humain ma vie va bien ^^

En attendant vous pouvez aussi lire l’article de MademoiselleCherie, qui a attendu que la pression retombe avant d’écrire, le mien sur toutes ces questions, ou encore celui-ci sur l’excellent blog « Les Questions Composent ».

Publié par

Florence Rivières

Autrice, comédienne, tête de mule. Aussi modèle, photographe, couteau suisse. Troubadour, hippie, féministe. Et d'autres mots encore.

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8 réflexions au sujet de « Marilyn »

  1. Les photos sont très belles, j’adore les couleurs. J’ai découvert ton (je me permet de te tutoyer, désolée mais je ne suis pas à l’aise avec le vouvoiement) travail il y a une petite semaine et j’attendais déjà avec impatiente la suite.

    Je suis admirative devant ta patiente avec ces gars au lac, je sais que je n’aurais pas été aussi pédagogue. J’espère que ça ne bloquera pas MademoiselleCherie pour rentrer dans un lac à l’avenir, car ce serait vraiment dommage: les photos sont sublimes.

  2. C’est dingue.
    Vous avez bien agi face à eux: respect pour votre calme et tout…

    Je leur aurais claqué la gueule contre un arbre. Même si ça ne changerait rien, quand un abruti croit qu’il a raison, qu’il en est persuadé, taper dessus ne le rendra pas plus intelligent…

    Mais où sont les parents qui ont éduqué cette génération de beaufs? Est-ce que les parents eux-mêmes sont aussi arriérés, ou est-ce que c’est nouveau, que ça a empiré, ‘fin ça m’énerve.

  3. Cela fait un moment que je suis votre travail, vos articles et malheureusement vos « coups de gueules » sur ce blog qui trahissent chaque fois des situations aussi improbable qu’impardonnable. Je crois que celle-ci est la plus parlante et je ne peux qu’applaudir devant le calme que vous avez gardé malgré la situation.

    J’ignore s’il est possible d’ajouter quoique ce soit à la lecture d’un tel article. La seule choses qui me vient à l’esprit c’est simplement ceci: « Merci pour ces articles qui font honneur au véritable esprit de la photographie ». En vous lisant l’on réalise qu’il existe des personnes encore censé dans ce monde improbable 🙂

    Une jeune photographe passionné

  4. Je suis photographe et j’avoue que les remarques des gens sont très souvent dans les clichés (est-ce qu’il se passe des choses entre photographe et modèle sur les shootings ? etc.).

    Où les amis qui se proposent d’être assistant, mais quand l’on voit la manière de regarder le modèle et de ne pas être concentré sur la manière de tenir les accessoires, que l’on se dit que ça sera mieux de bosser seul, ou de trouver UNE assistance.

    J’ai vraiment du mal à comprendre ce genre de comportement, alors que je suis souvent plus gêné que la modèle quand elle est en lingerie ou nue…

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