Ma fiction

-So…, remember that girl I murdered two years ago ?

Elle avait dit ça en anglais, tout en écrasant le mégot de sa clope sur le dessus de la poubelle couverte d’une fine couche de glace d’un geste paisible. Le premier détail aurait pu ne pas m’alerter, le second aurait dû le faire : elle ne fumait jamais, ou plutôt il n’y avait qu’elle qui le faisait.

-Well, I finally came to Belarus and I buried her.

Et je sentais que c’était – il me semble que j’aurais dû savoir que c’était faux, ce jour-là. Mais je ne m’en suis rendu compte qu’en rentrant à la maison, quand le thé parasité par le goût persistant de la nicotine me l’a rappelé.

-I fuckin’ need to write.

Cette fois c’était moi qui parlais – je le sais parce qu’elle n’aurait jamais attrapé l’ordinateur pour se mettre au travail, elle se serait assise dans un coin en écoutant de la musique et elle aurait pensé à ce qu’elle aurait dû écrire – elle se serait perdue, sans doute, dans les pages et les pages de notes déjà existantes pour s’émerveiller de leur présence. Pas moi. Je n’ai pas eu besoin de les ouvrir – je savais très bien qu’elle existait cette note, je savais de quand elle datait, je savais qu’elle avait été prémonitoire sans avoir besoin de la relire – je savais qu’on l’avait tournée puis perdue, et que c’était mieux, parce que ce thème-là serait mieux à sa place plus tard, pas en passant depuis les deux côtés d’une porte de salle de bains verrouillée. Dont acte.

Et je me suis mise à écrire parce que tu as beau te dépouiller de toutes tes protections une à une, un coup de ciseaux après l’autre – il y en a toujours. Elle est toujours là et ce soir elle délire au point de croire s’être tuée elle-même, alors qu’elle ne fait que retomber au fond, à l’intérieur, toutes les fois où j’arrive à sortir du puits. Ce n’est pas l’escalade qui est dure – c’est de savoir qu’au terme de l’escalade il y a la lumière qui m’aveugle et qui me fait perdre l’équilibre, ou alors c’est elle qui me tire en arrière. Mais je me dis que c’est la lumière. Ou que ce n’est pas ce qu’elle croit. Elle pense bien faire, elle croit me protéger – elle pense qu’il y a autre chose et que c’est contre ça qu’on se bat, elle et moi, main dans la main. Mais ce n’est pas le cas parce que – ma Résistance – ma bête – c’est elle.

J’écrivais et je ne savais pas ce que je racontais mais je continuais comme si je faisais la course – avec elle. Parce que je savais qu’à l’instant où je m’arrêterais d’écrire, je l’entendrais. Peut-être même me parlerait-elle en français maintenant qu’on n’était plus que toutes les deux. Elle me répéterait tout ce dont je pourrais me souvenir – et tout prendrait tellement plus de sens. Et j’écrivais et je me raccrochais à d’autres mots en anglais mais qui ne venaient pas d’elle, pas de ma monstruosité protectrice, mais de mon amie – emotional security is no ice cream.

J’aurais bien envie d’une glace, là, tout de suite.

Ça fait un moment que j’ai envie d’une glace et que je transforme mes propres mantras de travail en cheat codes – nothing that sitting my ass down and write won’t solve. True dat, but not specific enough.

Il faut écrire sans contourner, parce que plus je contourne et moins j’ai de chances de réussir à craqueler cette armure d’ego que je me suis construite jour après jour à coups d’affirmations d’autant plus dangereuses qu’elles sont toutes vraies. Je suis assez forte pour me remettre de tout. Assez forte pour ne pas avoir besoin de nouvelles relations. Assez forte pour me détacher de la poursuite de la romance. Assez forte pour briser mes addictions – mais pas les siennes. Je ne sais p – si. Je sais très bien ce qu’il y a au milieu et ça me terrifie parce que je n’ai jamais vraiment appris à lui faire autre chose que face. Je sais l’exposer au monde et ne pas en avoir honte, je sais le sublimer en photo, en texte, en vidéo – mais je suis incapable de le serrer contre moi et de le rassurer et de lui dire que je l’aime. Et il est là à faire ce que moi, je rêve de faire trente fois par jour certaines semaines – à se rouler en boule en pleurant doucement en attendant que l’épuisement lui donne un peu de répit.

Et de savoir ça – bien sûr que l’armure ne fonctionne pas, mais à aucun moment je n’ai été assez stupide pour y croire – c’est moi qui me sens comme un enfant de cinq ans en train de pleurer juste parce qu’il n’a pas eu la glace qu’il demandait – mais apparemment ce n’est pas d’une glace qu’il s’agit, et définitivement je ne l’ai pas demandée.

Une poussière au coin de l’oeil. Elle est de retour. Elle panique même si elle tente de le cacher. La clope, elle n’aurait pas dû se le permettre – ou peut-être que c’est tout le reste. Mais elle est découverte et elle le sait, alors il ne lui reste plus que la violence – elle ne peut pas rationaliser avec moi quand je sais qu’elle est là.

-You’re better off without them. Without anyone. Et puis c’est trop tard.

Elle est passée à l’adresse directe alors. Et au français. Elle ne prend même plus la peine de se distancier. Elle sait que je sais qu’elle n’est plus sous terre, qu’elle n’y a peut-être jamais été.

Je crois que je me force à la regarder. Elle est entre lui et l’armure – peut-être qu’elle est l’armure. Mais pas seulement. Elle est l’eau autour, aussi. C’est un scaphandre ? Je me force – je la force à prendre figure humaine. Ce n’est pas la mienne qu’elle choisit, bien sûr. Je dois croire qu’elle me veut du bien – sans doute m’en veut-elle. Mais ce n’est pas ce qu’elle fait. Ses mains – je dois détacher mon regard de ses mains. Ses yeux sont emplis de larmes, comme les miens. Eux, elle n’a pas réussi à les changer. Elle est plus mince – plus jeune. Mes yeux retombent sur ses bras. Je connais ces poignets. Je peux dater cette maigreur. Et je sais à quoi correspondent ces tremblements. Et je comprends qu’avant de parvenir jusqu’à lui – elle sera sur mon chemin jusqu’à ce que je puisse – je ne veux pas réaliser que je sais comment faire et elle me sourit d’un air triomphant.

Elle s’avance vers moi et je fais un pas en arrière. Instinctivement, je renifle mes doigts. Rien. L’odeur est face à moi. Et si je me trompais ? Je ne peux pas m’asseoir. Mes cuisses sont paralysées. Je peux seulement m’enfuir, ou…

J’avance vers elle. Elle se fige et bon sang, en quoi sont mes pieds maintenant ? On est dans son monde, mon thé a dû refroidir – j’avance vers elle et elle recule, mais son monde m’appartient si je le décide. J’avance vers elle, je pourrais presque la toucher – la frapper.

Je l’enserre de mes bras. Je pourrais l’étrangler. Elle tomberait au fond du puits. Ça me donnerait du répit. Peut-être que je me sentirais vivante d’une autre façon que la sienne, de nouveau. Quelques temps. Puis tout s’effacerait et je me dirais que rien n’en vaut la peine, mais ça serait arrivé – je la serre doucement contre moi et plus moins étreinte est douce moins elle arrive à se débattre et plus ça se déchire à l’intérieur de nous deux. Et ça brûle, et il y a trop de sel dans mes yeux maintenant – elle a mal et je me demande si c’est de ma faute. Elle a mal et elle est comme lui, comme moi qui ne l’admets pas – elle n’a pas besoin de me détruire, mais elle a besoin de moi pour cesser d’exister.

-Je t’aime, je lui dis. Laisse-moi s’il te plaît.

Mes bras glissent sur le vide et je trébuche en avant sous mon propre poids. Elle a disparu. Je me demande où elle est passée.

Je me demande si elle est au fond du puits.

J’ai peur de la revoir. J’ai peur de ne plus jamais la revoir.

Je n’ose pas regarder.

Publié par

Florence Rivières

Autrice, comédienne, tête de mule. Aussi modèle, photographe, couteau suisse. Troubadour, hippie, féministe. Et d'autres mots encore.

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