Le vent se lève

Défi d’écriture lancé par le collectif Écris Simone sur Instagram. Contrainte : employer la 1ère personne du singulier ou du pluriel. Photo d’illustration : Mathieu Westmat.

Nous avons bougé. Nous bougions depuis longtemps sans que la terre en gémisse, nous remuions parce que quelque chose au fond de nous restait humide et moite. Mais cette fois nous avons bougé toutes ensemble et craquelé les linceuls que nous n’aurions plus à vomir pour devenir nymphes. Des parts d’entre nous s’étaient envolées, avant de s’affoler contre les parois poisseuses, elles avaient empli l’air et chassé l’espace.

Nous nous sommes prêtées les unes aux autres ; un bras. Une main. Les restes d’une nuque. La porte s’était depuis longtemps faite humus et des racines avaient descellé les pierres pour nous enlacer, bien après que nous soyons devenues incapables de les nourrir. Nous nous sommes ébrouées de la gangue dont on nous avait laissées couvertes, la gangue qui peut-être nous avait préservées, nous gardant de la sécheresse totale. Nous avions perdu connaissance avant que tout s’achève et ainsi nous avions pu nous éveiller les unes les autres. Nous avons vomi la terre et la poussière et avant peu c’est de sang séché que nous tapissions le sol sous vos pieds. Nous avons creusé et creusé et le sang est venu de nos ongles. Nous étions confiantes ; il en resterait toujours le moment venu.

L’une de nous se cogne contre l’inutile clé suspendue entre les parois de pierre et qui lui fêle deux dents. Le sol s’est effondré de haut en bas et maintenant c’est lui qui les maintient, qui nous conserve dans le souvenir. Nous ne creusons pas vers la grande porte. Nous avons décidé de fuir par la tour. Une famille de musaraignes s’y est établie, voilà plusieurs générations d’hommes. Ils ont oublié, ils ont négligé de vérifier ce que nous devenions une fois la porte fermée et la bâtisse enterrée. Aucun ne nous voit nous extirper une à une, nul témoin pour la sarabande de bras et de jambes et les voiles usés des cheveux qui désormais s’élèvent vers les étoiles. Le vent s’est levé pour nous accueillir, et peut-être avertir ceux qui nous ont oubliées. Mais ils ont cessé d’écouter le vent.

Nous nous sommes prêtées les unes aux autres et maintenant nous sommes entières. Nous continuons à vomir et le sable et le gravier, et les dissimulations. Nous nous vidons et le ciel nous imite, et entre deux haut-le-cœur nous levons nos visages pour les laver de pluie. Nous ignorons à quel moment la chair nous est revenue, nous doutons même qu’elle soit jamais partie. Mais alors nous tombons une dernière fois à genoux et les branches enragent en chœur de ce gâchis. Une foule d’estomacs se soulève à l’unisson et nous la trouvons au sol, la petite clé brillante tâchée de rouille. Mais l’argent ne rouille pas, et alors nous savons que nous n’avons ni rêvé ni imaginé. Au loin, les lumières d’un village nous appellent sans le savoir.

Le vent se lève et nul n’y guette nos odeurs. Nous nous mettons en route. Nous sommes le souvenir, et nous deviendrons plus encore. Nos mains se trouvent et ne se lâcheront plus ; au bout de la chaîne, un poing serré la protège – notre preuve.

Nous nous laisserons porter jusqu’à notre prochaine étape. Nous sommes le souvenir.

Publié par

Florence Rivières

"Hold my tea." • Autrice, comédienne et photographe. Addictions : le thé et l'auto-stop.

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