La culture du viol, milieu naturel du prédateur ?

Aujourd’hui je ressens le besoin (n’ayons pas peur des mots), de vous parler de culture du viol sous un certain angle, et pour ça on va devoir ressortir les cours de philosophie de terminale. Statistiquement, selon l’identité de votre professeur•e à l’époque, soit j’ai votre attention soit je viens de la perdre, il n’y a guère d’entre-deux. Pour mettre tout le monde à égalité, voici la photo d’une jeune fille nue (mais consentante, au moins en ce qui concerne l’utilisation de son image pour le bien de cet article) :

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Et vous voyez c’est ça le problème. Juste comme ça, je viens de vous montrer une des applications de ce qu’est la culture du viol : je viens d’utiliser le corps d’une jeune fille nue pour m’assurer d’avoir votre attention. C’est un peu nul, hein ? L’illustration par l’exemple. Mais on verra ça plus tard ; pour le moment, je voudrais expliquer ce qu’est la culture du viol. On vous en a peut-être rebattu les oreilles, mais dernièrement, me prouvant que rien n’est évident la première fois qu’on nous en parle, un ami plissait les yeux d’un air sceptique en me faisant cette réponse :

« Hum, ça me gêne que tu dises que le viol c’est de la culture, tout de même… »

Lui avait fait le lien avec les représentations de viols dans des supports culturels (livres, films, clips musicaux peu importe) et avait compris le terme « culture du viol » comme un terme qui engloberait le regroupement de ces œuvres, comme on pourrait parler de culture du thé ou même de pop-culture, l’adjonction du terme culture éminemment mélioratif (être cultivé, c’est mieux qu’être ignare) créant alors une forme d’esthétisation fort malvenue de la chose. Bien tenté, mais non. Cette anecdote aura eu le mérite de me faire prendre conscience d’à quel point les bases sont une chose importante.

Quand on parle de culture du viol donc, on ne parle pas de la culture validée par le ministère du même nom, mais du concept de culture par rapport à celui de nature. Et c’est d’autant plus essentiel de faire cette distinction qu’un des fondements de cette culture du viol, c’est d’édicter des différences dites naturelles entre le comportement qu’on est en droit d’attendre de, disons, un homme ou une femme. C’est aussi l’une des bases du sexisme, c’est gratuit c’est cadeau.

Nature vient du latin nascor, qui signifie « naître ». La nature d’une chose est alors ce qu’elle était à la « naissance », ontologiquement, indépendamment de toute intervention extérieure, « à l’origine de son propre mouvement » pour reprendre les termes d’Aristote. La culture, par opposition, est ce qui croît et se construit sous l’effet d’une action extérieure, en l’occurrence celle de notre société.

Vous voyez à quel point cette distinction est importante pour le sujet précis qui nous occupe ?

Vous voyez à quel point le fait de dire que naturellement un homme aura davantage de mal à contrôler ses pulsions sexuelles qu’une femme est différent de l’affirmation selon laquelle les hommes sont en général éduqués de façon à croire qu’ils n’ont pas à réprimer leurs pulsions sexuelles car celles-ci passent avant tout ?

Vous voyez à quel point la problématique change selon qu’on se dise que les photos de jeunes filles nues attirent naturellement l’attention, ou que la société considère, et nous conditionne donc à considérer, les photos de jeunes filles nues comme particulières et attirant donc l’attention sur elles ?

Félicitations, alors. Vous venez de commencer à comprendre ce qu’est la culture du viol et pourquoi on doit – et peut – l’éradiquer.

Ben oui, parce que si c’était juste inhérent à la nature de l’être humain de violer ses femelles et d’ensuite leur expliquer que c’est de leur faute, on serait sur un combat vain. Fort heureusement, on est face à un « simple » problème d’éducation. Profondément ancré, ancien, bien trop répandu, formidablement difficile à en faire prendre conscience à ceux qui ne le subissent pas au quotidien et même à certaines d’entre celles qui le subissent sans l’identifier comme tel, mais un. Simple. Problème d’éducation.

Et ça tombe bien, parce que les causes perdues ça a l’air romantique quand on a quinze ans, mais passé vingt-cinq on commence à s’en lasser.

La culture du viol c’est tout cet environnement dans lequel nous baignons tou•te•s depuis notre naissance (ben oui, nous naissons environnés par la société, donc bon courage pour éviter la corruption, c’est pas gagné. Ayons tous une pensée émue pour notre ami Jean-Jacques et son homme bon à l’état de nature qui, lui, était une jolie idée parfaitement inatteignable par contre) et qui nous fait croire que les viols sont acceptables.

La culture du viol c’est ce qui se passe à chaque fois qu’un policier demande à une victime de viol comment elle était habillée, chaque fois que l’une d’elles entend dire que bon violer c’est mal mais qu’elle a quand même dû l’avoir bien cherché, chaque fois qu’une victime est culpabilisée ou sa parole remise en doute. La culture du viol ce sont tous ces violeurs condamnés puis relâchés dans la nature parce que vous comprenez on ne va pas ruiner leur vie en les foutant en prison pour un simple coup de bite au mauvais endroit les pauvres. La culture du viol c’est la croyance selon laquelle un viol conjugal n’est pas un viol, merde quoi, on est ensemble alors c’est normal qu’on baise. La culture du viol c’est chaque phrase qui minimise l’agression subie par une jeune fille, parce qu’après tout si ce n’est pas un inconnu la nuit dans une ruelle sombre avec un couteau ce n’est pas vraiment un viol et pensons aux vraies victimes et n’exagérons rien et nique les stats au passage, hein, tant qu’on y est, et quitte à ce qu’on en soit encore à penser qu’un viol c’est un rapport sexuel.

Mais la culture du viol, telle l’univers étendu d’une licence connue, s’étend bien, bien au-delà des seules circonstances d’un viol effectif.

La culture du viol c’est ce qui agit à chaque fois qu’on apprend à une jeune fille qu’elle doit faire attention à la façon dont elle s’habille avant de sortir pour se protéger, et pas à un jeune homme qu’il n’a aucun droit sur les êtres humains de sexe féminin qu’il croisera dans l’espace public. C’est ce qui fait croire à pas mal d’hommes qu’en étant assez gentils assez longtemps avec une fille, ils auront le droit à du sexe, c’est ce qui pousse l’opinion commune à croire qu’il est acceptable d’essayer d’obtenir des rapports sexuels par l’insistance, la négociation ou la culpabilisation. C’est cette tendance qu’on a à ne jamais aborder la question du consentement quand on fait l’éducation sexuelle des jeunes à l’école ou à la maison alors que ça devrait être la première chose qu’on leur explique vu qu’apparemment ça non plus ce n’est pas évident.

La culture du viol ce sont toutes ces « œuvres » qui nous font croire qu’être poursuivies par un type qui nous fait la cour c’est sexy et que s’il insiste suffisamment longtemps il aura bien mérité une récompense, ces livres, ces films et ces clips qui esthétisent, non plus seulement le viol lui-même, mais le harcèlement, le stalking, l’ignorance totale des mots « non » et « stop » au nom de la passion, mais attention, seulement si le type est beau et ou riche et ou célèbre, hein, parce que sinon c’est un épisode d’Esprits Criminels et non plus un film qu’on sort pour la Saint-Valentin. Ne confondons pas tout.

La culture du viol, c’est tout ça, et ce n’est ni normal, ni naturel, ni automatique. C’est, comme son nom l’indique, le résultat, certes intériorisés par tou•te•s depuis des générations, de matraquage éducatif assené par un patriarcat qui ferait bien de se remettre en question et plus vite que ça. Et s’il leur faut un argument de plus (autre que le fait que violer c’est mal, j’entends), je peux même donner dans le mannsplaining : moi, à la place d’un homme, je pense que ça me traumatiserait si un jour j’apprenais que j’ai été un violeur sans le vouloir, par ignorance.

On est en 2017. Cette partie de l’humanité dotée d’utérus fait désormais suffisamment de bruit pour que l’ignorance ne soit plus une excuse, si elle en a jamais été une.

La culture du viol est une construction sociale. Et les constructions sociales, ça se détricote

Auteur : Florence Rivières

"Hold my tea." • Autrice, comédienne et photographe. Addictions : le thé et l'auto-stop.

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