« Ils sont économiquement négligeables, c’est-à-dire socialement oubliables » – Conférence aux Hôtels d’Agar

L’un de mes amis, avec qui j’ai fait ma philosophie (pour reprendre son heureuse formulation), est commissaire d’exposition à Cavaillon, dans son musée familial appelé l’Hôtel d’Agar. De fil en aiguille, il a lu mon livre, sa famille aussi, et j’ai été invitée à faire une conférence là-bas, en marge de leur exposition sur le travail de Joël-Peter Witkin et Bernard Faucon, ce qui était un cadre plus qu’idéal pour ce que j’avais décidé de raconter.

Ça reste seulement ma troisième conférence, je vois donc une grande marge de progression, mais je sens que je gagne en confiance. Cela dit, en plus de la vidéo, je vous donne le texte que j’avais préparé !

Quand on est modèle photo, on tombe juridiquement sous la même définition que les mannequins d’agence, mais aussi les modèles posant dans les écoles d’art. Cela pose un vrai problème de statut, puisque les règles qui englobent toutes ces activités sont bien évidemment plus adaptées à l’une qu’à l’autre, rendant quasiment impossible la facturation des séances photo à un modèle qui ne serait pas en agence, et lui interdisant donc d’en vivre légalement. Mais cela dit aussi quelque chose de notre société et de la façon dont on envisage la représentation des corps aujourd’hui.

Ce n’est pas de représentation des corps dans un domaine journalistique ou de reportage, telle qu’étudiée notamment par François Soulages, dont il est question ici, mais les problématiques présentes de façon évidente dans ces domaines le sont tout autant lorsqu’on aborde le corps représenté d’un modèle, c’est à dire d’une personne qui, volontairement, prend la pose avec le but de participer à la création d’une image, que celle-ci soit ensuite à vocation purement artistique ou commerciale.

Ce que nous dit l’absence de cadre légal adapté à tout un pan de l’activité de modèle qui, pourtant, existe depuis des siècles, et qui, en photographie, est en pleine expansion en ce moment même, c’est qu’on ne veut pas entendre parler des modèles d’art. Ils ne font pas, ou très minoritairement, l’objet de grosses transactions financières comme leurs cousins les mannequins d’agence et de publicité, ils sont donc économiquement négligeables, c’est à dire socialement oubliables. Pire : ils sont indésirables. En attestent les nombreux messages haineux d’internautes que la plupart reçoivent toutes les semaines.

Et s’ils sont indésirables, c’est parce qu’ils touchent à l’essence politique de la représentation des corps. Ce n’est pas tant le fait que beaucoup soient dénudés qui est un problème ici – c’est le fait qu’ils l’aient choisi d’eux-même, et, pour l’immense majorité, de façon gratuite.

Ce qui est politique, c’est tout à la fois ce qui est représenté, et qui représente avec quelle volonté.

Par définition, si j’utilise la représentation d’un corps en publicité, le corps en question a été choisi par un client, la création de l’image – incluant l’expression personnelle du modèle – aura été soumise à des exigences relevant du marketing. C’est particulièrement vrai pour ce qui concerne les corps nus.

Le corps nu en publicité répond principalement à deux fonctions, toutes deux remplies par des corps présentant une confirmation physique très spécifique – le “type agence” – qui est aussi ce que l’on trouve de plus proche du corps de l’industrie de la forme, concept développé par Jean-Louis Bischoff comme idéal artificiel dit parfait et, par essence, inatteignable, qui nous renvoie à notre propre imperfection. Nos propres défauts. “Comme si l’ébauche maladroite qu’est le corps n’attendait que le miracle de la science pour être enfin redressé” 

Ce corps, qu’il soit féminin ou masculin, et particulièrement sa sur-représentation, a pour double effet : d’associer le produit à un sentiment d’attirance, la norme ayant été construite comme parfaite et donc désirable, chez les consommateurs (ce qui a pour autre effet d’objectiver la nudité justement en la ramenant à ce seul effet d’attirance), et de faire culpabiliser ce même consommateur par rapport à sa propre inadéquation à cette norme ; l’objectif étant qu’en achetant ce produit, le consommateur tende à corriger cette inadéquation. Ce jeu de nourrissement du duo désir / culpabilité fonctionne très bien d’un point de vue commercial parce que la société de consommation se fonde justement sur le sentiment d’insuffisance des consommateurs : des gens parfaitement heureux et bien dans leur peau n’ont pas besoin de consommer pour compenser.

Mais, quand le corps représenté est celui d’un modèle photo, d’un modèle d’art, de toute personne posant dans un circuit alternatif en fait, alors le message envoyé est totalement différent. On peut faire de l’art avec des corps répondant aux normes préétablies par la société de l’industrie de la forme bien sûr, mais si le but de l’art est de tendre vers une forme d’universalité alors cette universalité devrait pouvoir se retrouver répercutée dans le choix de sa matière première – ici les modèles. Ce qui sous-entend que n’importe qui, quelle que soit la façon dont se présente son corps, peut être modèle photo, que ce soit pour une fois, une année ou une vie.

La réaction d’une part de la population à l’encontre des modèles, elle, est intéressante parce qu’elle nous dit précisément où le bât blesse, à quel endroit l’existence de modèles sans agences fait tension.

Quand je suis devenue modèle photo, j’ai été confrontée à beaucoup de critiques, allant de mon narcissisme supposé – qui es-tu pour oser poser sur cette photo ? – à des suppositions hasardeuses sur ma vie sexuelle. Quelques-uns de mes amis ont trouvé dérangeant de me voir prendre la pose en photo, dénudée ou non d’ailleurs, alors que j’étais “une vraie personne” de leur entourage. Une personne normale. Ergo, un mannequin, ça passe, parce qu’elles ne sont pas des personnes normales, peut-être même pas vraiment des personnes puisqu’elles ont une existence publique. En tout cas, elles faisaient partie d’une catégorie à part alors que moi, j’étais dans la même catégorie que ces amies qui, ne se donnant pas le droit de se considérer dignes d’être mises en avant en photo, me le refusaient par défaut.

Devenir modèle photo, c’est en fait d’abord faire fi des critères des agences, mais c’est surtout décider quoi faire, et de faire quelque chose, de son image. Et ce, sans avoir été choisie par une autorité dominante, la sacro-sainte agence. En tant que femme, c’est devenir pro-active dans ce qui est fait de la représentation de nos corps. C’est reprendre le pouvoir.

Et ça, au-delà du fait que cela devient une sorte de reproche aux yeux de celles et ceux qui, extérieurs à la norme qui leur a été posée et martelée, n’osent pas la remettre en question et s’assumer comme ils sont, ça ne plait pas du tout. On est en 2017 et ce sont encore principalement des hommes riches, blancs, cisgenres et âgés qui décident quel corps est acceptable et lequel ne l’est pas. La décision vient, encore et toujours, d’autres que les propriétaires des dits corps, et est prise en fonction d’intérêts qui ne sont pas les leurs.

Si j’ai commencé la photo, c’était, au départ, pour explorer comment me confronter à mon image pourrait me permettre de me sentir mieux avec celle-ci, et plus en confiance dans mon corps. Et puis j’ai réalisé que je pouvais raconter quelque chose avec ces images, que ce soit par les choix des projets dont je voulais être l’interprète ou carrément en prenant part à leur direction artistique. Enfin, j’ai réalisé que si je pouvais faire parler mon corps et son image, que si ce que j’en faisais pouvait dire des choses, alors ma pose pouvait devenir un acte militant à part entière.

Aujourd’hui je crois que le simple fait de travailler sur sa confiance en soi, dans le contexte qui est le nôtre, est devenu une forme de militantisme. Le premier pas. C’est priver cette industrie de la soumission des leviers qu’elle nous appliquait. Finalement, se mettre à poser quand on ne fait pas une taille 34 pour 1m75, qu’on n’est ni blanche ni jeune à la peau douce, c’est un acte de révolte, plus doux que de construire une barricade, mais c’est implicitement court-circuiter les ficelles de la société de consommation. Dans une société dominée par l’image, mettre la sienne en avant c’est réclamer la reconnaissance de sa légitimité à exister, telle que l’on est, sans avoir à demander la permission ou à compenser ces écarts signifiants par rapport à la norme que nous sommes devenues en achetant le produit idoine. Mais c’est aussi affirmer sa liberté à disposer de son corps, de son image, en tant qu’instruments politiques. Et c’est, enfin, contribuer à ce que la honte change enfin de camp.

Si je décide que c’est à moi de dire ce qui est acceptable ou non pour mon corps et si c’est moi aussi qui défini pourquoi ces choix, alors je fais dans le même temps un pied de nez à toutes ces cultures issues du patriarcat que sont le slut-shaming, le body-shaming, et finalement tout comportement consistant à faire sentir à une femme que, si elle subit des manques de respect dans l’espace public, c’est elle qui devrait avoir honte.

Finalement, on entend beaucoup parler de la banalisation des corps et de comment tout ça fait du mal à l’image des femmes et encourage le sexisme. C’est vrai, mais on oublie de dire que, si on banalisait les corps, tous les corps, sans toujours les ramener à l’idée de sexualité ; si on libérait les discours sur la sexualité au lieu d’encore entretenir l’idée que c’est quelque chose de sale, alors on ferait bien plus pour la cause des femmes qu’en les enfermant “pour leur bien” dans des représentations et comportements jugés acceptables. Il y a une étude menée par l’historienne Lisa Hilton qui montre que, dans l’histoire, les régressions des droits des femmes ont toujours été corrélées avec des mouvements de censure sur leurs corps dans l’art, illustrant encore la connexion intime entre la représentation des corps et le traitement politique réservé aux propriétaires des dits corps. Le jour où ce sera devenu aussi banal de voir des femmes nues dans l’art et dans la vie que de croiser des hommes torse nu à la plage, je doute que les détentrices de ces poitrines si choquantes se fassent autant insulter qu’elles le sont en ce moment.

Et, de plus en plus, je vois des modèles jusque-là minoritaires sortir de leur invisibilisation, commencer à poser, qu’ils soient en dehors des limites tracées par la norme de par leur poids, la teinte de leur peau, leur identité de genre. Et je trouve ça fantastique. Et c’est pour ça que j’ai envie qu’on se batte pour qu’il y aie une meilleure reconnaissance des modèles d’art en photographie : parce que même si ça ne suffira jamais, réclamer le droit d’occuper l’espace visuel, l’espace public, c’est marcher pour le respect de nos droits.

Et pour faire ça, il est essentiel qu’on prenne en compte la réalité du travail d’un modèle : trop de gens s’en tiennent encore à la dimension plastique de celui-ci, ou, pour le dire autrement, considèrent que le travail du modèle en photographie est simplement d’être là, généralement d’être beau, et de se comporter en matière brute attendant d’être animée par l’intention du photographe, un peu à la manière d’un Pygmalion. S’il ne faut pas oublier qu’un portrait est en réalité le portrait de deux personnes, et que le photographe n’est jamais uniquement un témoin mais raconte toujours une histoire avec les éléments de langage qui lui sont propres, le cadrage, l’angle, le choix de l’instant du déclenchement, le traitement, considérer que le rôle du modèle est purement d’être un support, c’est méconnaître la nature de la relation qui s’établit entre un photographe et son modèle.

Dire qu’un portrait est le portrait de deux personnes comme le fait Oscar Wilde est certes important, mais c’est plus que cela. Il y a un dialogue, généralement non-verbal, qui s’instaure entre les deux protagonistes de la prise de vues, l’énergie allant de l’un à l’autre et vice-versa. Ce que donne le modèle influe sur le regard du photographe qui lui-même influe sur la façon dont le modèle peut, et va, s’ouvrir. Photographier, c’est photographier un rapport, comme le rappelle François Soulages.

Tout comme le choix d’un acteur ou d’une actrice donnera une couleur différente et unique à un même personnage, écrit par un même scénariste et filmé par un même réalisateur, il est faux de croire qu’un modèle est un élément plastique interchangeable sans que cela affecte le discours de la photographie, et ceci même si le photographe est seul directeur artistique de la photo, ce qui est loin d’être systématique, parce qu’aucune interaction entre deux volontés ne ressemble à une autre.

La séance photo peut se concevoir au choix comme champ de bataille ou comme espace de collaboration, où photographe et modèle construisent une image et un discours ensemble, que ce soit de manière conjointe ou en se mesurant l’un à l’autre. Quoiqu’il en soit, la photographie finale est le résultat de ce dialogue.

Le modèle, pour habiter le cadre qui lui est donné, est obligé d’aller chercher le matériel émotionnel dont il a besoin en lui-même. Poser, ce n’est pas simplement disposer son corps dans une certaine configuration, c’est engager tout son corps dans une action et c’est utiliser des parts de son intimité émotionnelle afin de donner à voir l’intention choisie. Poser, c’est utiliser en conscience ce que Foucault appelle le corps-texte. C’est donc bien plus impliquant que simplement mettre l’image de son corps à disposition du photographe qui donne ou non ses indications, et on voit bien en quoi le dialogue entre modèle et photographe est une alchimie délicate.

Le modèle pose avec son physique, mais aussi avec son intériorité et son histoire. Si la conception traditionnelle du modèle à la merci du photographe qui aurait tout contrôle sur la séance et sur les images correspond à une réalité qui peut exister, il y a en fait autant d’interactions que d’acteurs et même que de séances photo, puisqu’au fil de la collaboration et du travail commun qui s’établissent entre eux, le rapport de confiance, la qualité du lâcher-prise, peuvent s’amplifier ou au contraire se détériorer. Un modèle est comme un acteur dont on ne gardera qu’une image du jeu, mais il est tout de même obligé d’être en jeu tout au long de la prise de vues.

Je pense que la pose et la pose indépendante cristallisent un certain nombre de problèmes présents dans notre société, qu’ils aient traits au rapport au corps, à l’image, ou plus généralement à l’autre. Je pense que l’art et la pratique artistique devraient conserver leur dimension politique et ne pas s’obliger à la neutralité ; et quand aux modèles, qu’ils soient dans une démarche de réappropriation de leur corps, de meilleure connaissance d’eux-mêmes, de catharsis ou d’engagement politique, leur statut et le regard qui leur est porté sont à examiner, ne serait-ce que par la loupe grossissante que cela nous offre.

Publié par

Florence Rivières

Autrice, comédienne, tête de mule. Aussi modèle, photographe, couteau suisse. Troubadour, hippie, féministe. Et d'autres mots encore.

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