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Groggy

Il y a ces moments dans la vie où on n’est pas à fond. Rien ne va mal, en fait tout va plutôt bien, mais il n’y a pas de grands mouvements. Pour un moment, la marée s’est retirée et le soleil éclaire un peu, mais ne réchauffe pas vraiment le sable, pas fort, pas au point qu’on arrache nos vêtements et qu’on coure vers le large parce que c’est là qu’est notre place. Mon amie Cédriane a trouvé un mot pour ça, hier : être émotionnellement groggy.

On peut accuser la lumière qui descend, la nuit qui tombe à dix-huit heures, ce début de crève qui pointe. On peut accuser la Résistance, la peur d’avancer, la peur de reconnaître tout ce qu’il y a de joli dans notre cercle en ce moment. On peut se dire qu’on nie les départs parce qu’on est encore en train de digérer les fins.

Il y a toutes sortes de fins. Il y a les fins qui sonnent comme des échecs mais résonnent plutôt comme des délivrances. Les fins qu’on voyait venir. Les fins qui finalement nous permettent de laisser le passé là où il est. Et toutes les fins qui essaient de vous rattraper sitôt que vous avez tourné les talons.

Et au milieu de tout ça, si tout n’est pas brillant et magnifique et intense et formidable au point d’en devenir effrayant, il nous arrive de l’identifier à du vide.

J’ai peur d’être en dépression si je ne sens pas l’adrénaline couler dans mes veines en permanence. Je me demande ce qui ne va pas chez moi. Je me dis : est-ce tout ? Tout ce que je peux faire, tout ce que je peux donner ? Peut-être que je suis arrivée au bout. Peut-être que j’ai tout vidé, que j’ai raclé les fonds, que j’ai offert tout ce que j’avais à offrir et à partager et qu’il est temps de reculer d’un pas pour rentrer dans les ombres. Peut-être que je me suis brûlée par les deux bouts en présumant de la quantité de matière qu’il y avait. Quantité de matière. Comme si tout se résumait à une réaction chimique. Et pourquoi pas ?

Mais peut-être que si la marée descend parfois et que le soleil ne brûle pas tout en permanence, c’est qu’il y a une raison. Peut-être que la question n’est pas celle de la quantité de matière et d’énergie à dépenser, mais de la même matière, qui mute, qui grandit, et qu’on réutilisera mais pas de la même façon parce qu’elle aura changé, et que notre regard aussi, et que le monde aussi.

Accepter ces moments de vide relatif. Accepter que je ne contrôle pas tout. Accepter que je ne contrôle pas mon intériorité, et que si je termine un projet qui me tenait à coeur, je passerai par mon post-partum personnel, et plutôt que de tout remettre en cause à chaque fois, remettre en question ce que je mets derrière cette nécessité d’être toujours la meilleure version de moi-même.

Si ça se trouve, la meilleure version de moi-même prend l’aide qu’on lui apporte, se repose quand elle en a besoin et fait en sorte de s’épanouir et de continuer à devenir elle-même sans pour autant partir en plein burn-out. Peut-être que la meilleure version de moi-même est consciente qu’après avoir sorti des morceaux de vie sous forme de websérie, des blessures et des secrets qui ne doivent plus en être mais devenir des conséquences sous forme de #MeToo, et des sentiments sous un tas de formes différentes pendant plusieurs semaines, un bain dans la fontaine de Barenton ne suffit pas à tout nettoyer. Et surtout, que le besoin n’est pas de nettoyer, mais de reconstituer.

Peut-être qu’elle fait tout ça, la meilleure version de moi-même.

« Tu vois, j’ai la sensation d’être là pour accompagner les changements, pour prendre soin d’eux, et à un moment, quand ils vont bien ou qu’ils ont le déclic qui leur manquait, ils partent et ne se rappellent plus jamais de moi », j’ai dit. « Qui part ? » « Tout le monde. » « Mais qui ? Donne-moi des noms. » Et je me suis soudain rendu compte que je ne trouvais à citer que des noms de personnes qui n’avaient pas voulu changer, ou aller bien, ou devenir la meilleure version d’elles-mêmes, ou même regarder en face ce qu’elle pourrait donner.

Et que les renards étaient toujours là, eux, comme les chats sauvages et les écureuils et tous les animaux de la forêt qu’on ne veut pas voir partir mais à qui on ne peut que faire confiance pour rester dans les parages parce qu’autrement qu’est-ce que cela vaudrait ?

Alors j’ai un peu refermé la porte de ma caverne et je me suis mise doucement au travail en attendant que tout se remette en route et que la sensation d’être vivante redevienne brûlante et exaltante, et en sachant qu’elle le redeviendrait bientôt si je lui laissais quelques jours de repos.

Accepter les cycles.

Je suis là. Je suis en vie. Tout avance, de façon trop fluide pour que je le remarque. Comme un travail en sous-sol qu’on n’entendrait jamais mais qu’on pourrait sentir si, juste une fois, on posait un verre sur le sol et on ressentait la très légère vibration de l’eau.

Peut-être que c’est ok.

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