You don’t own me

C’est marrant la vie. J’ai rêvé de toi cette nuit. Exactement, j’ai rêvé que je rencontrais quelqu’un et que cette personne me parlait de toi, et que ça me contrariait. J’ai rêvé du sentiment inconfortable de me sentir en danger à la pensée que tu existes toujours quelque part. Un peu comme dans la vie, en fait. Je ne lui ai pas dit, mais ce matin Elle m’a envoyé la chanson parfaite à l’instant parfait, exactement comme si elle savait. Depuis quelques jours, son article tourne en boucle dans ma tête. Et hier soir, un copain m’expliquait qu’il ruinait toutes ses relations parce que sa dernière copine s’était mise à l’insulter et le rabaisser mais quand même s’il avait fait un effort ce ne serait sans doute pas arrivé, et je lui ai dit « Il faut qu’on aie une conversation toi et moi ».

C’est trop de signes en une dizaine d’heures et je n’ai aucune intention de continuer à gaspiller de l’espace disque à penser à ce que tu m’as fait. Tout comme il est évident, pour tous ceux qui me connaissent et surtout pour moi-même, que je suis sur la bonne route, il m’apparaît clair que je dois gérer cette dernière chose pour la prendre vraiment et laisser ce qui m’a alourdie derrière moi.

Ce ne sera pas « gentil », ni poli, ni doux. Peut-être même que ce ne sera pas empathique. Mais peu m’importe que ces mots te parviennent ou pas. Ce qui compte c’est de libérer ma parole, mes mots, ma voix. Vider mon sac une bonne fois pour toutes, en laisser le contenu sur le bord du chemin et m’en aller sans me retourner.

Bien sûr, ça ne se fait pas. On ne parle pas de ces choses-là. Ça ne regarde personne. Il y a ce consensus mou en société qui veut que si ça arrive dans un couple, c’est privé et ça ne regarde personne. En couple, tu peux frapper, piétiner, violer, instrumentaliser, manipuler, rabaisser, ça ne sera jamais qu’une « querelle de couple. » « Ah, les ex », dira-t-on. Tant pis.

Ces mots-là sont ceux que j’ai besoin de dire et que tu refuseras d’entendre. Et c’est ok.

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Photo : Anaïs Novembre – MUA : Angbryn – Robe : Voriagh – Écharpes : Tatz Miki – DA : J.G for Japan Lifestyle

Tu m’as fait du mal.

J’ai eu mal souvent par le passé, mais dans toutes mes blessures et dans toutes mes souffrances, j’ai toujours réussi à continuer à avancer. En trébuchant, en prenant des détours, en me perdant dans des marécages et en allant droit dans les ronces jambes nues comme par un fait exprès, mais j’avançais. Tu es le premier à m’avoir fait reculer.
J’ai la sensation que j’ouvrais à peine enfin mes ailes et qu’un filet s’est brutalement refermé sur moi. Et ce filet c’était toi.

Tu t’es posé en sauveur non sollicité alors qu’en fait tu attendais d’être toi-même sauvé, en perdant de vue le fait que dans un sens comme dans l’autre la seule personne à pouvoir nous sauver c’est nous-mêmes.

Oui, tu as réussi à faire pire que tous les autres avant toi, parce que tu étais le plus vieux et le plus triste de tous.

Je t’ai laissé faire, bien sûr. Tes mots étaient ceux d’un semblable mais ta peur de changer a fait écho à la mienne, l’a décuplée, s’est transformée en excuse pour moi. « Je ne peux pas, je suis bloquée ». Bullshit. J’ai choisi de laisser faire. Je n’avais pas peur de l’abandon, j’y étais accro. Pourtant, la vieille excuse du « J’ai mal agi avec toi mais tu as appris quelque chose alors c’est ok » ne fonctionne pas plus aujourd’hui que dans le cadre du management. Tu as réussi à me convaincre que tout ce que j’avais accompli sans toi n’était rien, que je n’étais rien sans toi, et à l’instant où je t’ai cru je me suis arrêtée de vivre. Je suis en colère, en colère pour cette jeune fille encore fragile qui aurait eu besoin d’espace et de soutien et qui n’avait pas mérité tout ça, d’être objectivée, instrumentalisée, utilisée comme soupape, comme défouloir. En colère pour ce temps de vie qu’elle a perdu et pour des dégâts que tu as occasionnés dans sa vie. Oh, aujourd’hui elle a grandi et elle va bien, mais pour autant,ça n’efface pas ce que tu lui as fait. J’ai envie de faire ce dont tu aurais été incapable : la défendre. Et j’ai besoin de faire ça avant de gérer la suite.

Le truc avec les gens qui ont peur d’être abandonnés c’est qu’on peut littéralement les paralyser de culpabilité, instantanément, avec cette simple phrase : « Tu m’abandonnes ». Pour peu qu’ils ne soient pas encore très avancés dans le respect d’eux-mêmes, on peut s’accrocher à cette faille, l’élargir, en faire une brèche, les tirer vers le bas, les détourner de leur chemin. On peut faire tout ça, à moins qu’ils n’arrivent à un moment en capacité de nous dire :

C’est ma vie.

Et tu n’as pas à la choisir pour moi.

Il ne t’appartient pas de décider quels vêtements je devrais porter ni comment je devrais couper ou coiffer mes cheveux ni à quelle fréquence je devrais me maquiller ni à qui je devrais parler ou tenir et tu n’as certainement pas la légitimité nécessaire pour m’en vouloir si je fais autrement.

C’est ma vie, et ce n’est pas à toi de dire quel travail je devrais faire, ce qui est bon pour moi et comment je devrais essayer d’atteindre les objectifs que tu auras choisis pour moi, ni de me dire quoi faire pour devenir humble et encore moins comment je devrais gagner ma vie, et le simple fait que tu emploies cette expression montre la crevasse qui existe entre nous.

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La vérité c’est que tu n’aimes pas. Tu vois quelque chose à aimer chez une personne, tu l’évalues en fonction de ce qu’il pourrait t’apporter et tu te l’attaches comme un fétiche au poignet en attendant que ses qualités passent en toi. Puis ça n’arrive pas, et tu te mets en colère, par jalousie, et tu essaies de changer l’autre pour qu’il te ressemble, pour que ses avancées cessent d’être un reproche à tes peurs.

Et voilà comment ces mêmes choses que tu disais aimer et admirer chez moi sont devenus l’objet de tes plus virulents reproches.

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Je ne suis pas une labradorite ou une améthyste. Je ne suis pas un trophée. Je ne suis pas ta boule anti-stress.

Je suis moi. Et c’est à prendre ou à laisser. À vrai dire, ce n’est pas à prendre. C’est à accompagner ou à laisser.

Je suis moi, et j’ai besoin de m’entourer de personnes assez fortes pour respecter mon besoin de liberté et assez humbles pour accepter que je prenne soin d’elles quand elles en ont besoin et assez indépendantes pour se débrouiller sans moi quand j’ai besoin de me retrouver.

Je suis moi, avec mon franc-parler, mon impulsivité, mon côté obsessionnelle, mon snobisme, mon désintérêt total pour mon apparence en dehors du travail, ma radicalité, ma sensibilité, ma façon de foncer, mon idéalisme, ma fierté, ma manie de m’asseoir par terre, mon besoin de repousser mes limites. Deal with it.

Je suis moi, avec mon chemin.

Je ne suis pas un bloc de glaise que tu peux façonner à ta guise pour en faire une réplique conforme de l’objet de tes fantasmes. Je l’ai oublié pendant un certain temps. No more.

Je n’aime pas me rappeler que tu existes parce qu’avec ça vient le souvenir de tout ce que j’ai accepté, les crises de jalousie, l’enfermement, les reproches, les moments où tu ne savais même plus si tu parlais à toi ou ton père ou ton ex et où moi j’encaissais, les menaces de coups puis le mannsplaining, les moments où tu disais à mes collaborateurs que mes projets étaient en fait tes idées et où je te laissais faire, trop abasourdie pour réagir, la foutue manipulation depuis le début sur comment tu pourrais faire de moi ta soumise, ou plutôt devrais-je dire : ta chose. Et tous ces moments où je vivais juste dans la peur parce que je ne savais pas ce qui risquait de déclencher la prochaine crise, où j’avais peur de respirer, où je craignais le moindre mouvement de mon visage. Quand tu as même réussi à me faire croire que c’était ma faute, que je l’avais bien cherché. Je n’aime pas repenser au comportement de femme battue que j’ai adopté alors ni à comment je me suis étouffée moi-même en te cherchant des excuses. J’ai honte de me souvenir des regards de pitié de mes amis quand ajouter à mon sac une robe que j’aimais mais pas toi m’apparaissait comme un acte d’émancipation et que je refusais de voir à quel point cette simple phrase va contre ma nature.

Je me rappelle de ce jour chez le maître de thé où il m’a posé une question sur le genre de choses que je souhaitais écrire, et où la crainte dans mon regard et le coup d’oeil automatique que je t’ai jeté avant d’ouvrir la bouche ne lui ont pas échappé.
« Vous avez le droit de vous exprimer par vous-même, ou c’est lui qui décide de tout ? » Violence de la vérité assenée.
Et le pire c’est que ça n’aie même pas suffi sur le coup.

Mais je me rappelle aussi de la douceur dans son regard, de la chaleur et de l’empathie qu’il a mises à me prendre les mains pour me souhaiter bon courage. Je me rappelle de tous ces gens qui me faisaient remarque que ça n’allait pas, que ce qui se passait n’était pas normal. Je me rappelle que je n’étais pas seule même si je le croyais.

Je me sens salie par tous ces moments où je savais et où je n’ai pas voulu voir. Je n’aime pas savoir que tu es toujours là, dehors, rôdant près de mes cercles. Je me sens en danger. Je ne veux pas de toi dans mon monde.

Pour autant, je ne te souhaite pas de mal. Je te veux simplement le plus loin possible de moi.

Puisses-tu trouver le chemin qui mène à qui tu pourrais être, et non à qui tu penses que tu devrais être. Parce que tes faiblesses, tes lâchetés, je les connais par coeur. Tes violences, je sais d’où elles viennent. Et je te souhaite, sincèrement, d’arriver à sortir un jour de tes frustrations et de t’autoriser à t’abstraire de cette projection pseudo-viriliste que tu t’es construite. Parce que tu ne te sentiras jamais mieux en te cachant à toi-même l’étendue des dégâts.

Steven Pressfield écrit dans Turning pro qu’on se rappellera toujours à quel moment précis on a vaincu la Résistance, à quel moment on est devenu un pro. Comme ce jour où j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps et où je suis arrivée dans la serre et où j’ai simplement posé. Je n’avais pas encore les mots à mettre dessus à l’époque, mais ce jour-là j’ai su que je posais vraiment.

Je ne suis plus ta victime. Depuis toi, je ne serai plus une victime, du tout. J’ai brisé un cycle.

Depuis toi, j’ai connu des amours et des blessures et des tristesses bien plus grandes et belles. J’ai même été bouleversée, à un moment très précis. Trois ascenseurs émotionnels à la suite. Le terrain idéal pour se laisser abattre, pour retomber dans un blocage émotionnel, pour vouloir abandonner. Et ce qui s’est passé ce jour-là c’est que j’ai continué à avancer.

J’ai fait le plus dur.
Je me suis assise, et j’ai écrit.
Après ça j’ai continué à écrire jusqu’à avoir fini mon livre.
Et je me suis rendu compte de ce qui était vraiment arrivé ce jour-là.
Non seulement tu n’avais pas réussi à me prendre mon livre, mais plus rien ni personne ne pourrait me prendre quoi que ce soit.
J’avais gagné.
J’avais vaincu la Résistance.

Puisses-tu un jour vaincre la tienne et cesser d’être ta propre victime.

Moi, ce n’est plus mon problème.

Ces femmes qui reproduisent le sexisme ambiant

Qui sont-elles ? Quels sont leurs réseaux ?

Vous voyez il n’y a pas très longtemps on m’a dit que j’étais perçue comme étant condescendante. Je n’ai pas réussi à savoir si ça venait du fait que j’avais osé dire que j’écrivais un livre, du fait que j’avais déplacé plusieurs conversations portant sur des sujets bénins vers des sphères politico-sociologiques ou de mon tic verbal consistant à citer Doctor Who à chaque fois que se présente l’occasion de placer un « anyway », mais l’essentiel c’est que du coup, suite à cette révélation, quand une discussion sur le sexisme s’est lancée je n’ai pas osé intervenir.

Et je vous prie de croire que quand le contenu de la conversation peut se résumer par « On n’a pas besoin du féminisme, on a le droit de vote », se taire c’est douloureux à un niveau physique. La conversation était globalement partie du fait que quelqu’un avait dit que le patron était gentil, en effet il avait offert des fleurs à toutes les filles de la boîte pour la « journée de la femme » (sic), et qu’une autre personne avait fait remarquer que ça aurait été cool… n’importe quel autre jour. Et que c’était la journée internationale des droits des femmes, bordel.

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S’en est suivi un dialogue de sourdes où personne ne pouvait comprendre l’autre puisque les deux parties ne parlaient pas de la même chose. On a tout de même eu droit à quelques perles telles que « Je suis d’accord, on mérite des fleurs tous les jours, mais dans ce cas les hommes aussi » (ce n’est pas le propos mais ok) ou encore « Franchement dans des pays en voie de développement je comprends, mais ici à part l’écart des salaires (sic) c’est bon, on a déjà les mêmes droits ».

D’un point de vue normatif ce n’est pas faux, mais on a l’affirmation de la DDHC « Les hommes naissent libres et égaux en droits » qui a valeur constitutionnelle depuis l’arrêt du conseil constitutionnel de 1971 concernant la liberté d’association qui étendait le bloc de constitutionnalité à la préface de la Constitution de 1946 et aux textes auxquels celle-ci référait, et pour autant je n’ai pas l’impression qu’on étouffe sous l’égalité dans ce pays. Quand à l’argument selon lequel « c’est pire ailleurs », j’ai envie de dire que c’est du nivellement par le bas et qu’on pourrait tout aussi bien argumenter pour dire qu’il faut d’abord balayer devant sa porte et qu’on n’a rien à dire contre l’excision forcée alors qu’on pratique encore le slut-shaming dans nos rues. Ce qui me semble légèrement contestable.

Dans la mesure où je ne suis pas très douée pour la maïeutique et où leur expliquer tout de bon qu’elles se faisaient l’instrument de leur propre asservissement n’aurait pas arrangé nos problèmes relationnels, je me suis contentée d’écouter en faisant un bingo du sexisme intériorisé à l’intérieur de ma tête. Mais cette scène a eu un mérite certain : grâce à elle, j’ai une occasion de vous parler de cette intériorisation du sexisme par des femmes, qui en pousse certaines à manifester contre l’IVG (Simone de Beauvoir, si tu es réincarnée dans quelqu’un qui me lit, je pense à toi tous les jours) et d’autres à propager des clichés issus de la culture du viol (parce que je ne veux pas dire mais c’est vrai qu’elle était quand même habillée un peu court), ou plus simplement, comme mes ex-collègues, à totalement ignorer le problème comme si toutes les marques du sexisme ordinaire qu’elles subissent tous les jours ne comptaient pas.

Alors, pourquoi ? J’ai plusieurs pistes.

Déjà, on vit et on a été élevées dans une société patriarcale. Je pense qu’on peut relativement tou•te•s tomber d’accord sur ce point. Il y a une caste dominante, et c’est celle des hommes. Plus exactement, celle des hommes cis blancs hétéros et de préférence riches, mais à part « blanc », tout ça n’est pas écrit sur leur tête.

Nous côtoyons cet environnement et ses conséquences depuis notre naissance. Les choses commencent à un peu changer, certaines familles sont plus progressistes que d’autres, mais moi j’ai grandi dans un monde où les petites filles jouaient à la poupée, portaient des robes roses et n’avaient pas le droit d’aller vendre des jonquilles aux voisins pour se faire de l’argent de poche alors que leurs frères au même âge si. Or, je voulais porter des pantalons, grimper aux arbres et gagner de l’argent, j’ai donc passé des années à me cacher dans la file des garçons pour entrer en classe et à ramener des pantalons en douce à l’école pour me changer dans les toilettes. Je voulais absolument être un garçon. Un jour j’ai découvert qu’être une fille ne m’obligeait pas à être faible et superficielle mais que c’était simplement une image projetée par la société et que c’était aussi de la société que découlaient les différences flagrantes entre mes droits et ceux de mes frères (toujours à âges équivalents attention), et à la place je suis devenue féministe.

C’est triste à dire, mais s’il existe un terme comme « sexisme ordinaire », c’est bien parce que, via un dévoiement de notre capacité naturelle d’adaptation à notre environnement, on s’habitue à tout. (Fonctionne aussi avec « racisme ordinaire », « homophobie ordinaire », « transphobie ordinaire » et « connerie ordinaire ») Pourquoi remettrions-nous en cause la façon dont nous avons été élevées ? Quand on a été traitée toute sa vie d’une certaine façon, c’est difficile de remettre en cause les patterns qui sont devenus les nôtres par appropriation. C’est inconfortable. Ça implique d’accepter la pensée que toute notre vie on a été conditionnées à nous considérer nous-même d’une façon qui n’est ni logique ni juste, que notre propre logique est faussée. Vous n’y croyez pas ? Combien d’entre vos amis voyez-vous reproduire le même schéma relationnel encore et encore, et combien d’entre ces schémas rappellent quelque chose de leur enfance ou de la relation entre leurs parents ?

Ça fait mal à l’ego de se dire qu’on agit par conditionnement, mais c’est le cas. Et il est important de s’en rendre compte afin de tout déconstruire. Évidemment, déconstruire ne suffit pas, il faut encore reconstruire autre chose derrière. Reconnaître qu’on est victime de sexisme, c’est le premier pas pour aller vers une situation où, à terme, on refusera d’être victimes, parce qu’on osera se défendre, et peut-être même qu’après, un jour, on n’aura plus à se positionner sur notre rapport au sexisme parce que l’égalité entre les sexes de fait sera atteinte. Bon, on a encore du travail.

Si les conditionnements dus à notre éducation expliquent en partie pourquoi certaines d’entre nous ne voient pas le problème quand elles se font siffler et harceler (pardon, « complimenter maladroitement ») dans la rue ou quand leur collègue est payé 6 à 30% de plus qu’elles à compétences et diplôme égaux, ça ne me convainc pas tout à fait quand il s’agit de reproduire ces comportements oppressifs.

Un des arguments principaux des masculinistes pour dire que c’est ok d’être sexistes, c’est que « c’est bon les filles entre vous vous êtes pires ». Une forme de compétition intra-genre entre toutes les filles, les poussant à se tirer dans les pattes et justifiant le fait qu’on leur reproche la longueur de leur jupe puisque c’est pas sexiste les filles le font aussi.

Sans parler du fait que dire ça c’est à peu près du même niveau que de dire que c’est ok si en tant que blanche (donc privilégiée) j’appelle mon voisin « négro » sous prétexte que certains noirs entre eux utilisent ce terme, que ce soit dans une démarche de réappropriation et détournement de celui-ci (comme dans le cas du manifeste des 343 salopes pour revenir à mon propre sujet) ou juste parce qu’ils auraient eux-mêmes intégré ce racisme ordinaire (j’ai menti, je viens d’en parler), je voudrais proposer un semblant d’explication sur pourquoi on rencontre des femmes qui, non contentes de refuser de se défendre, tapent sur les droits d’autres femmes apparemment sans se rendre compte qu’elles jouent contre leur propre intérêt.

C’est un mécanisme de défense très courant dans les cours de récréation. J’aime beaucoup les cours de récréation parce que ce sont de parfaits petits laboratoires sociaux, et je les déteste pour la même raison. Comme les enfants ont moins d’inhibitions que les adultes mais qu’ils n’ont eu le temps de rien déconstruire, c’est souvent très violent.

Moi quand j’étais petite, je cherchais la merde. J’étais le mouton noir (en même temps, on élevait des moutons dans mon jardin donc ça faisait sens), non contente de me ranger toujours dans la mauvaise file et de mal m’habiller, j’ai porté très tôt des lunettes et je lisais des livres pendant les récréations, donc laisse tomber, c’était mort. Bon et en plus ma maman m’avait dit que les autres ne m’aimaient pas parce que j’étais plus intelligente qu’eux donc bon, ma maman m’avait dit ça, je la croyais, et pour le coup j’étais condescendante, il faut le reconnaître.

Tout ça pour vous dire que, conséquence logique de ces éléments, j’ai été victime de harcèlement scolaire pendant des années. Insultes, moqueries, coups, vols de cahiers, pom’potes répandues dans mes affaires à l’internat, tout y est passé.

Et je crois qu’une fois ou deux, il y a eu un nouveau ou une nouvelle dans la classe. Quelqu’un de plus bizarre, d’encore moins dans les canons de ce que la micro-société de la cour de récréation accepte que moi, quelqu’un qui portait sur son visage « j’ai été harcelé•e scolairement là où j’étais avant ». Nous sommes des adultes avec de la logique et des notions de morale, en plus maintenant je suis une militante de l’acceptation de soi et de l’autre, on serait naturellement portés à s’attendre à ce que je me sois rapprochée de ces personnes parce qu’à plusieurs on est plus fort, vous voyez.

Mais j’étais une enfant absolument pas déconstruite en situation de lutte permanente pour sa survie, et ce n’est pas ça que j’ai fait.

Je me suis payé leurs têtes avec les autres.

Comme les autres, les bullys réguliers, ne pouvaient vraiment pas me blairer, ça n’a jamais duré longtemps, mais très souvent, vous verrez des victimes se transformer en bourreaux à leur tour quand bien même ce n’est pas dans leur intérêt. Parce qu’agir comme ça, c’est agir comme le chœur des privilégiés et essayer d’être acceptés par eux par imitation. Et surtout, de façon encore plus primaire, c’est détourner l’attention des prédateurs de nous, ne serait-ce que pour une minute.

C’est lâche et improductif, mais c’est très courant. Même une fois parvenu à l’âge adulte. C’est juste que les adultes sont moins cash que les enfants, donc c’est moins évident à discerner. Mais ça arrive tout le temps.

Je crois sincèrement que derrière chaque femme qui en slut-shame une autre, il y a ce mécanisme de défense qui veut que, tant que la meute est occupée à harceler un élément plus faible qu’elle-même, elle ne s’attaque pas à elle. Dire qu’en effet, elle était très courte cette jupe, à cette salope, c’est en outre se positionner en opposition à l’autre. C’est dire « c’est vrai, regardez, je suis d’accord avec vous, je suis dans votre camp, les femmes, toutes des connasses, sauf moi, hein ». Et puis, c’est qu’on a associé que la caste dominante – les hommes, notamment sexistes, puisque les hommes « trop féministes » peuvent être harcelés à leur tour – à la force, au pouvoir. Forcément : personne ne les harcèle, eux. Agir comme eux, c’est essayer de s’approprier une partie de ce pouvoir.

Bon, le problème c’est que si vous prenez un marteau et que vous tapez sur votre pied avec, vous êtes certes en position de pouvoir puisque vous utilisez le marteau, mais vous vous faites quand même mal au pied ce faisant. Sans jugement de valeur aucun sur les personnes qui aiment se donner des coups de marteaux sur les pieds, si votre but c’est d’éviter la souffrance je pense qu’il y a des solutions plus efficaces.

La culture du viol, milieu naturel du prédateur ?

Aujourd’hui je ressens le besoin (n’ayons pas peur des mots), de vous parler de culture du viol sous un certain angle, et pour ça on va devoir ressortir les cours de philosophie de terminale. Statistiquement, selon l’identité de votre professeur•e à l’époque, soit j’ai votre attention soit je viens de la perdre, il n’y a guère d’entre-deux. Pour mettre tout le monde à égalité, voici la photo d’une jeune fille nue (mais consentante, au moins en ce qui concerne l’utilisation de son image pour le bien de cet article) :

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Et vous voyez c’est ça le problème. Juste comme ça, je viens de vous montrer une des applications de ce qu’est la culture du viol : je viens d’utiliser le corps d’une jeune fille nue pour m’assurer d’avoir votre attention. C’est un peu nul, hein ? L’illustration par l’exemple. Mais on verra ça plus tard ; pour le moment, je voudrais expliquer ce qu’est la culture du viol. On vous en a peut-être rebattu les oreilles, mais dernièrement, me prouvant que rien n’est évident la première fois qu’on nous en parle, un ami plissait les yeux d’un air sceptique en me faisant cette réponse :

« Hum, ça me gêne que tu dises que le viol c’est de la culture, tout de même… »

Lui avait fait le lien avec les représentations de viols dans des supports culturels (livres, films, clips musicaux peu importe) et avait compris le terme « culture du viol » comme un terme qui engloberait le regroupement de ces œuvres, comme on pourrait parler de culture du thé ou même de pop-culture, l’adjonction du terme culture éminemment mélioratif (être cultivé, c’est mieux qu’être ignare) créant alors une forme d’esthétisation fort malvenue de la chose. Bien tenté, mais non. Cette anecdote aura eu le mérite de me faire prendre conscience d’à quel point les bases sont une chose importante.

Quand on parle de culture du viol donc, on ne parle pas de la culture validée par le ministère du même nom, mais du concept de culture par rapport à celui de nature. Et c’est d’autant plus essentiel de faire cette distinction qu’un des fondements de cette culture du viol, c’est d’édicter des différences dites naturelles entre le comportement qu’on est en droit d’attendre de, disons, un homme ou une femme. C’est aussi l’une des bases du sexisme, c’est gratuit c’est cadeau.

Nature vient du latin nascor, qui signifie « naître ». La nature d’une chose est alors ce qu’elle était à la « naissance », ontologiquement, indépendamment de toute intervention extérieure, « à l’origine de son propre mouvement » pour reprendre les termes d’Aristote. La culture, par opposition, est ce qui croît et se construit sous l’effet d’une action extérieure, en l’occurrence celle de notre société.

Vous voyez à quel point cette distinction est importante pour le sujet précis qui nous occupe ?

Vous voyez à quel point le fait de dire que naturellement un homme aura davantage de mal à contrôler ses pulsions sexuelles qu’une femme est différent de l’affirmation selon laquelle les hommes sont en général éduqués de façon à croire qu’ils n’ont pas à réprimer leurs pulsions sexuelles car celles-ci passent avant tout ?

Vous voyez à quel point la problématique change selon qu’on se dise que les photos de jeunes filles nues attirent naturellement l’attention, ou que la société considère, et nous conditionne donc à considérer, les photos de jeunes filles nues comme particulières et attirant donc l’attention sur elles ?

Félicitations, alors. Vous venez de commencer à comprendre ce qu’est la culture du viol et pourquoi on doit – et peut – l’éradiquer.

Ben oui, parce que si c’était juste inhérent à la nature de l’être humain de violer ses femelles et d’ensuite leur expliquer que c’est de leur faute, on serait sur un combat vain. Fort heureusement, on est face à un « simple » problème d’éducation. Profondément ancré, ancien, bien trop répandu, formidablement difficile à en faire prendre conscience à ceux qui ne le subissent pas au quotidien et même à certaines d’entre celles qui le subissent sans l’identifier comme tel, mais un. Simple. Problème d’éducation.

Et ça tombe bien, parce que les causes perdues ça a l’air romantique quand on a quinze ans, mais passé vingt-cinq on commence à s’en lasser.

La culture du viol c’est tout cet environnement dans lequel nous baignons tou•te•s depuis notre naissance (ben oui, nous naissons environnés par la société, donc bon courage pour éviter la corruption, c’est pas gagné. Ayons tous une pensée émue pour notre ami Jean-Jacques et son homme bon à l’état de nature qui, lui, était une jolie idée parfaitement inatteignable par contre) et qui nous fait croire que les viols sont acceptables.

La culture du viol c’est ce qui se passe à chaque fois qu’un policier demande à une victime de viol comment elle était habillée, chaque fois que l’une d’elles entend dire que bon violer c’est mal mais qu’elle a quand même dû l’avoir bien cherché, chaque fois qu’une victime est culpabilisée ou sa parole remise en doute. La culture du viol ce sont tous ces violeurs condamnés puis relâchés dans la nature parce que vous comprenez on ne va pas ruiner leur vie en les foutant en prison pour un simple coup de bite au mauvais endroit les pauvres. La culture du viol c’est la croyance selon laquelle un viol conjugal n’est pas un viol, merde quoi, on est ensemble alors c’est normal qu’on baise. La culture du viol c’est chaque phrase qui minimise l’agression subie par une jeune fille, parce qu’après tout si ce n’est pas un inconnu la nuit dans une ruelle sombre avec un couteau ce n’est pas vraiment un viol et pensons aux vraies victimes et n’exagérons rien et nique les stats au passage, hein, tant qu’on y est, et quitte à ce qu’on en soit encore à penser qu’un viol c’est un rapport sexuel.

Mais la culture du viol, telle l’univers étendu d’une licence connue, s’étend bien, bien au-delà des seules circonstances d’un viol effectif.

La culture du viol c’est ce qui agit à chaque fois qu’on apprend à une jeune fille qu’elle doit faire attention à la façon dont elle s’habille avant de sortir pour se protéger, et pas à un jeune homme qu’il n’a aucun droit sur les êtres humains de sexe féminin qu’il croisera dans l’espace public. C’est ce qui fait croire à pas mal d’hommes qu’en étant assez gentils assez longtemps avec une fille, ils auront le droit à du sexe, c’est ce qui pousse l’opinion commune à croire qu’il est acceptable d’essayer d’obtenir des rapports sexuels par l’insistance, la négociation ou la culpabilisation. C’est cette tendance qu’on a à ne jamais aborder la question du consentement quand on fait l’éducation sexuelle des jeunes à l’école ou à la maison alors que ça devrait être la première chose qu’on leur explique vu qu’apparemment ça non plus ce n’est pas évident.

La culture du viol ce sont toutes ces « œuvres » qui nous font croire qu’être poursuivies par un type qui nous fait la cour c’est sexy et que s’il insiste suffisamment longtemps il aura bien mérité une récompense, ces livres, ces films et ces clips qui esthétisent, non plus seulement le viol lui-même, mais le harcèlement, le stalking, l’ignorance totale des mots « non » et « stop » au nom de la passion, mais attention, seulement si le type est beau et ou riche et ou célèbre, hein, parce que sinon c’est un épisode d’Esprits Criminels et non plus un film qu’on sort pour la Saint-Valentin. Ne confondons pas tout.

La culture du viol, c’est tout ça, et ce n’est ni normal, ni naturel, ni automatique. C’est, comme son nom l’indique, le résultat, certes intériorisés par tou•te•s depuis des générations, de matraquage éducatif assené par un patriarcat qui ferait bien de se remettre en question et plus vite que ça. Et s’il leur faut un argument de plus (autre que le fait que violer c’est mal, j’entends), je peux même donner dans le mannsplaining : moi, à la place d’un homme, je pense que ça me traumatiserait si un jour j’apprenais que j’ai été un violeur sans le vouloir, par ignorance.

On est en 2017. Cette partie de l’humanité dotée d’utérus fait désormais suffisamment de bruit pour que l’ignorance ne soit plus une excuse, si elle en a jamais été une.

La culture du viol est une construction sociale. Et les constructions sociales, ça se détricote

Women’s March

Le truc avec les manifs, c’est que c’est un creuset. Le motif de la manifestation lui sert de catalyseur. Les humains présents en sont la matière. Et ce qui est catalysé, ce sont les énergies individuelles de chacun, pour en faire sortir cette grande onde commune. On peut la sentir vibrer. Elle monte depuis le sol, s’accroche à vos muscles, accompagne les battements de votre coeur et crée l’unisson.

Les gens se mettent en phase les uns avec les autres et peut-être même avec la planète, allez savoir. Chacun se sent à sa place. On y fait partie d’une communauté au vrai sens de ce terme.

Les gens sont vivants. Ils deviennent des personnes.

Je trouve fou que quiconque s’étant déjà trouvé au milieu d’une manif puisse nier la force créatrice de la pensée, le poids d’une idée. Ce n’est même plus une théorie, ça devient un fait observable.

La même mécanique se retrouve dans tous les rassemblements humains, quand on y pense. Tous les très grands groupes rassemblés dans un objectif commun ont leur vibration. Elle ne fait pas la différence entre le bien et la mal, l’amour et la haine, d’ailleurs. Elle se contente d’être, comme un phénomène naturel. Ce qui explique que les manifestations fondées sur le « contre » et le rejet de l’autre, type manif pour tous en son temps ou anti-IVG, nous blessent l’énergie quand nous croisons leur route.

Une manif, c’est moins cher qu’un concert et plus utile qu’un match de foot, mais ça reste une structure semblable.

Ensuite, une fois qu’on a réalisé le potentiel du regroupement, il reste évidemment à trouver dans quelle direction canaliser toute cette énergie. Décider quoi faire du temps qui nous est imparti. Et c’est bien là que le bât blesse trop souvent.

Oh, je suis aux États-Unis, by the way. Ça, ce sont les images que j’ai eu l’occasion de prendre lors des Women’s March de Sacramento et San Francisco, et la veille lors d’une pré-manifestation à Angel’s Camp.

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Et parce que tout de même, aller à une manifestation aux États-Unis à bord d’un bus hippie, ça se fête, l’un de nos compagnons, Nicholas aka Captain Encouragement, m’a gentiment pris ce souvenir à l’aller, vers 7h du matin (heure locale).

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Le « Vrai art » et l’art tiré de ton utérus

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Ce matin, une amie m’envoie ça.

C’est une capture d’écran du tumblr Paye ta Fac, qui recense les remarques sexistes entendues par ses contributeurs•trices au joyeux pays du monde estudiantin. Normalement, je refuse de cliquer parce que la nécessaire colère préexistant au combat est déjà là chez moi et que j’ai l’impression que ça va juste me déprimer. Ça me déprime, d’ailleurs. Pas tant l’absurdité du verbe que sa banalisation, et pire, la banalisation de l’absurdité.

Et donc, soudain, cette capture d’écran illustrant brillamment (non) les différences fondamentales entre la créativité masculine et la créativité féminine. Ben oui. Tout le monde sait que la présence ou non d’un utérus change radicalement la vision du monde (non) et que nos hormones nous gouvernent (non), principalement les femmes, les hommes ayant plus naturellement tendance à se tourner vers des centres d’intérêts intellectuels, philosophiques et universels (non).

Le pire c’est que le professeur d’histoire de cette capture d’écran n’est pas seul, il est le produit d’un système qui normalise cette pensée. Pour lui, c’était banal. Il avait certainement oublié sa propre phrase dix minutes plus tard. Je repense à Virginie Despentes qui écrivait « Car le désespoir grandiose lui aussi a un sexe, nous,ce qu’on pratique, c’est le gémissement plaintif » dans King Kong Théorie, et bon sang, elle est en colère mais elle a raison, elle est en colère parce qu’elle a raison, elle a raison d’être en colère.

Quand Araki (que j’adore, ce n’est pas le problème) est encensé parce qu’il photographie « tout, tout le temps » sous forme de « journal intime photographique » (selon les affichettes du musée Guimet qui exposait récemment une rétrospective de son travail), on s’extasie devant les couilles de cet homme qui ose foutre son intimité devant les yeux du monde et sur à quel point ça rend cette intimité universelle, mais une femme qui fait la même chose est juste en train de vous raconter sa vie. Un homme, c’est fort, c’est viril, ça ne raconte pas sa vie, à moins d’être célèbre et dans ce cas-là c’est du courage. Mais qu’une femme ose ne serait-ce que parler de son expérience propre pour étayer son propos, et elle est dans le pathos et dans la plainte et dans la généralisation abusive.

Les double-standards. L’amour passionné d’un homme est grandiose, celui d’une femme, maladif. On nous raconte que les hommes utilisent leur pénis en lieu et place du cerveau histoire de nous justifier que les pauvrets ne savent pas se contrôler et que c’est à nous de faire attention à ne pas provoquer leur intérêt, mais en termes de création artistique ce n’est pas leur pénis qui entre en jeu, nooooon, c’est toujouuuurs leur intellect. Leur art est utile à l’autre. Nous, il nous reste notre cerveau pour esquiver les agressions (verbales, sexuelles, systémiques) de tous les jours et notre utérus pour créer nos petits trucs dans notre coin.

C’est amusant d’ailleurs parce qu’il y a quelques années, une photographe nommée Nath-Sakura qui est transgenre et a largement construit son image, et même sa stratégie commerciale, autour de sa transition, postait les clichés qu’elle prenait pendant celle-ci accompagnés de ses taux d’hormones, en nous invitant à faire le lien entre ceci et cela. « Regardez comme je change, mon travail change avec moi. » À ce jour je suis incapable de dire avec certitude si ce procédé tenait du sexisme ou simplement de la catharsis – sa créativité d’alors puisant nettement à la source de son combat pour son identité -, mais ce qui est sûr c’est que beaucoup des commentaires qu’elle suscitait allaient dans le premier sens. « Tu es de plus en plus femme, de plus en plus sensible. » Le plus drôle c’est que depuis que sa transition est terminée, ses images me font l’effet d’être un pur produit de l’oppression machiste, alors qu’en tant que femme à part entière, elle « devrait » réaliser des images inspirées, douces et poétiques, et surtout non sexualisées, non ? Ben non.

Oh, et en reparlant d’utérus : on représente plus de 50% de la population. Si d’aventure une artiste femme a envie de s’intéresser à des problématiques d’utérus, ça concernera la moitié de la population. On sera donc plus proches d’une thématique universelle que de mon journal intime quand j’avais quinze ans, en fait. Déso, pas déso, comme disent les jeunes. À moins, bien sûr, que les femmes ne constituent pas une population à qui l’on a besoin de s’adresser par l’Art, n’est-ce pas. Sans compter que… c’est quoi cette idée de merde qui sous-entendrait que n’ayant pas d’utérus, les hommes ne seraient pas concernés / touchés / intéressés par un travail à ce sujet ? Sérieusement ? Quoi ?

Typiquement, il y a quelques années je posais la première pierre de mon féminisme assumé et signais la fin de ma période pasféministemais en postant une sorte de manifeste sur mon blog, sur comment partir du principe qu’une fille est bête parce qu’elle est nue via un processus de sexualisation et de réduction à cette sexualisation, le tout contre son gré, c’était quand même moyen. « Épargne-moi tes chagrins de jeune fille trop belle », m’a alors assené une internaute, alors même que plusieurs centaines de partages de mon article témoignaient assez du fait qu’il y avait plus que mon seul cas particulier en jeu. Ben oui, parce que c’est ça aussi le patriarcat : quand tes victimes sont convaincues que là est leur vraie place et qu’en fait elles ne sont victimes de rien, que tout est normal, c’est plus facile de les y tenir.

« Vous les femmes, c’est difficile de vous écouter parler de sexisme parce que vous n’êtes pas objectives », entend-on souvent. « Et puis, tu as été victime de sexisme, on est désolés pour toi, mais tu ne peux pas être sûre que c’est comme ça pour tout le monde ». Et qui va témoigner pour moi de façon objective et universelle ? Un membre de la caste dominante et privilégiée ? « L’histoire est écrite par les vainqueurs », ça vous dit quelque chose ?

Maintenant je vous invite à regarder cette vidéo, à remplacer « racism » par « sexism », « persons of color » par « women », et à reprendre un peu de convergence des luttes.

Bisous. <3

Comment être modèle photo a sauvé ma vie sexuelle

J’étais en train d’écrire un sous-chapitre de mon livre qui concerne la façon de communiquer en séance photo, et comme on ne se refait pas, je parlais de consentement. La réflexion m’est venue qu’une séance photo, c’est simple comme une tasse de thé, ou autrement dit qu’on peut transposer tout ce qu’on dit du sexe aux séances photo. Sans pour autant que ça place la séance photo dans un cadre sexuel, d’ailleurs. Mais comme au lit, et comme dans la préparation du thé, on a le droit de dire non, on a le droit d’avoir dit oui mais de finalement se sentir mal à l’aise et de dire non, on a le droit de demander le respect de notre zone de confort, on a le droit de dire stop. Ca semble évidemment plus compliqué dans le cadre d’une séance de commande, mais ça ne devrait pas l’être, quand on y réfléchit, puisque ça reviendrait à dire qu’on se fout des séances de collab. Ou que l’argent peut acheter le fait de se passer de notre consentement. Dans les deux cas, ça semble problématique.

Bon, et donc j’écrivais globalement ça, quand mon esprit a divagué via le parallèle sexe – thé – séance photo sur des problématiques d’évolution personnelle. Si j’ai appris “à la dure” que je pouvais dire non et envoyer paître un photographe indélicat lors d’un shooting, je n’ai appris que plus tard, bien plus tard, que j’avais le droit de faire de même dans l’intimité.

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Photo : Paul von Borax

Parce qu’un jour, j’ai cessé d’agir comme mon éducation m’y prédisposait, cessé de croire que dire “non, je n’ai pas envie maintenant”, c’était violent et mal de ma part, cessé de croire que “laisser faire parce que c’est plus simple et ça m’évitera une discussion houleuse”, c’était acceptable, et surtout totalement assumé le fait que quand je disais “non”, c’était “non”, et que sur quinze “non, je n’ai pas envie de monter chez toi”, il y en avait quatorze de trop, point. Et que si les gens n’étaient pas contents, c’était bien leur problème.

Et tout ça a commencé un jour, avec un moment de malaise qui m’en a rappelé un autre, et avec cette pensée :

“Mais au fait, la dernière fois que j’ai ressenti ça j’ai foutu mon pied dans la poitrine du mec qui essayait de me tripoter. Pourquoi “excuse-moi mais tu es trop belle” serait une excuse pour n’importe quel autre type qu’un photographe ? Pourquoi je serais légitime à dire non à un photographe, mais pas à mon mec ? Est-ce à dire que tous les hommes ont des droits sur mon corps, sauf les photographes ? C’est quand même ballot.”

Et puis, un photographe qui empiète sur ton espace et piétine ton consentement, ce n’est pas forcément un pervers. Déjà parce que l’empiètement ne se produit pas forcément sur du sexualisé (je ne suis pas concernée par cette phrase mais insister très fort pour que tu ailles dans la cascade alors que tu ne te sens pas de le faire, c’est aussi empiéter sur ton consentement), et ensuite parce que parfois, on ne leur a juste pas dit qu’insister lourdement se marie mal avec le respect d’autrui. (Qu’on aie à apprendre ça à des adultes est un problème, mais ça, c’est un sujet de thèse, à ce niveau.)

L’apprentissage du respect de mon consentement a pris racine en séance photo et ne s’est déplacé dans la sphère privée que bien plus tard.

J’ai failli trouver ça dérangeant quand la pensée m’est venue il y a quelques jours, et puis je me suis rendu compte que j’avais juste construit ma confiance en moi dans le cadre professionnel avant de la déplacer dans le cadre personnel, là où plein de gens prennent des schémas personnels et les transposent dans leur vie professionnelle.

Et donc, j’ai appris en posant que si mon corps n’était pas en libre-service pour les photographes, il ne l’était pas non plus pour le reste de l’espèce humaine.

Forte de cette constatation, j’en ai peu à peu profité pour appliquer à ma vie privée les choses que j’avais apprises en posant. Un ami proche m’a dit un jour “Quand on te regarde poser, tu n’es plus la même personne, on dirait que tu te libères et que pendant ce laps de temps tu es au courant de ta force.” Au-delà du caractère ouvertement flatteur de la phrase, j’ai analysé cette observation via ce qui se passe quand je pose : je me plonge dans un état semi-méditatif, qui me permet d’oublier de penser et d’être dans le “faire” pur. Ce qui implique entre autres : sortir de la boîte dans laquelle, en tant que femme, je me mets tous les jours pour éviter les interactions non désirées dans la rue, laisser vivre le corps, assumer qu’à certains moments, on a envie de faire une pose, une expression, de sortir quelque chose, même si pour ça on doit rentrer dans la personne en face. Avec une forme de violence, parfois, mais qui représente une forme d’inversion du duo stéréotypique voyeur / vu qu’on associe souvent à la photographie de modèle. Et généralement, les photographes sont contents qu’on leur rentre dedans. Je pense que les gens de la vraie vie aussi, une fois la surprise passée.

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Photo : Quentin Caffier – MUA : Juliette Delassalle – Robe : IKKS

Je crois que j’ai tout fait à l’envers, mais ce que j’essaie de vous dire, c’est qu’en posant j’ai accepté pour la première fois que j’avais ma place là où j’étais, que mon existence était légitime, et que je pouvais être en position de puissance sans pour autant écraser l’autre, que je n’avais pas à me laisser marcher dessus. Et que ça m’a fait grandir en tant que personne, y compris dans des domaines totalement inattendus.

Et je pense que quelque part, si je vous raconte mon histoire, c’est parce que j’ai envie que ça vous apporte la même chose.

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Ce soir on est allées faire ce que personne avant moi n’avait réussi à obtenir: mettre MademoiselleCherie dans un lac.

Je ne vous le cache pas, cette performance me rend fière. On est allées se préparer chez elle après le bureau, on a raté l’arrêt de bus pour le lac aux pontons, on s’est rabattues sur l’étang du bord de route, il s’est avéré que celui-ci était à la fois le plus propre et le mieux exposé à cette heure-là, on s’est trouvé un petit coin un peu abrité par des arbres histoire de pouvoir avertir les passants et jeter une serviette sur Marie-Anne au besoin le temps qu’ils soient hors de vue. Bonheur quoi.

On s’inspirait d’un film avec Marilyn Monroe dont elle m’avait montré un extrait qui m’avait assez inspirée. Les premières feuilles d’automne flottaient sur le lac, la lumière était douce.

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Si le cadre était optimal, la fréquentation du lieu en revanche ne l’était pas. Je ne m’y attendais pas du tout, ayant passé des heures à poil dans différents coins aqueux ou non de la forêt de Meudon, mais ce soir en termes de beaufitude et de machisme Meudon la Forêt était une ZEP. Ça me fait d’autant plus mal que j’ai aimé y vivre et que je me sens toujours un peu liée à ces coins de forêt si proches de la ville. ZEP, j’édite mon article suite à un commentaire assassin sur Facebook, pour zone d’éducation prioritaire. On parle de pédagogie anti-machismte et sur les gens qu’on a croisés hier soir tout est à faire. Je suis un peu choquée qu’on puisse m’accuser (moi à qui on a reproché tout récemment d’être trop engagée politiquement sous prétexte que je shootais des manifs de gauche) de faire du bashing anti-banlieue et cités mais bon voilà, si j’ai heurté des sensibilités je m’en excuse, y’a eu incompréhension, que j’espère avoir dissipée. Sinon j’habite dans une zone dite déshéritée de Paris et je passe mon temps à dire et constater que les gens y sont bien plus gentils et aimables, ne vous inquiétez plus, sourire.

Comme je suis en mission civilisatrice j’avais écrit un manifeste il y a quelques temps, au sujet de ces gens qui ne te harcèlent pas sexuellement mais qui t’expliquent que si ça t’arrive c’est ta faute. Ce soir c’était à l’autre face du problème que nous avons eu affaire: les beaufs.

Ça avait pourtant commencé comme d’habitude: les gens s’arrêtent, demandent ce qu’on fait, et c’est pour quel magazine, et vous n’avez pas froid, etc. Sauf que là, il s’est produit un fait inhabituel. Les gens sont restés. Florilège de comportements inacceptables.

« Excusez-moi mais vous pouvez nous laisser travailler maintenant? On a besoin de se concentrer » « Oh bah non, je regarde, c’est agréable! » « … Et si ce n’est pas agréable pour nous de nous faire mater? » « Je mate si je veux, on est en France ou bien? »

Oh, oui, on y est. Et précisément parce qu’on y est notre non-consentement explicitement exprimé devrait suffire à te faire t’éloigner ou au moins à faire preuve de discrétion. Espace public ou pas.

Le mec en question s’est vite mis à être agressif, à parler d’appeler la police. J’ai dû le prendre en photo pour la dite police, une passante lui crier de nous laisser en paix et ses amis (pas beaucoup moins machistes mais au moins pas agressifs) l’éloigner pour nous en débarrasser. Il voulait savoir en vertu de quoi il devrait nous lâcher la grappe, après tout on n’avait qu’à pas se mettre dans un lac, je lui ai parlé de respect, je l’ai entendu me répondre qu’en tant que sale djeuns j’avais pas à lui parler de respect. Classe. Pour vous le situer, la soixantaine bien tassée, aisée, enfin le cliché du retraité dégueulasse qui s’emmerde quoi.

« Vous voulez pas prendre notre ami en photo? C’est un grand black! Il est très bien foutu vous savez! » « Ah… C’est gentil mais on a fini, et puis ça m’intéresse pas les hommes en photo. » « Oui, vous je m’en serais douté! Vous êtes lesbiennes? »

Je ne sais même pas par où commencer. Je prends mon amie nue donc c’est forcément sexuel entre nous? Ça me rappelle un commentaire qui avait été fait à Marie-Anne lors du salon de la photo en 2009: « puisque vous êtes une femme pourquoi vous ne photographiez pas des hommes? » C’est salir tous les photographes et modèles que de penser ainsi. On ne photographie pas les choses uniquement par attirance sexuelle envers elles et au fait, une femme, ce n’est pas un homme mais à l’envers. Ou c’est le fait qu’on n’aie pas envie de voir la b*te de ton ami le grand black qui t’amène à penser qu’aucune b*te ne nous intéresse dans l’intimité parce que, sinon, on sauterait sur l’occasion? Au passage, il n’y a que moi qui suis choquée de la façon dont tu décris ton ami? « Grand black bien foutu », ça ne m’évoque pas une belle série de photos mais un cliché porno. Je ne l’ai pas vu, ton pote, mais je te propose d’abandonner tout de suite l’idée de lui servir d’agent artistique si tout ce que tu as à dire le concernant se situe en dessous de la ceinture.

Une autre chose qui m’a fortement déplu c’est leur tendance à m’exclure de la conversation. Je n’étais pas la fille nue dans le lac, je n’étais donc pas digne d’intérêt – qu’importe la possibilité que j’aie pu initier la situation. Et je suis certaine que, si j’avais été un homme, on n’aurait même pas eu à gérer cette situation. À un moment, j’ai voulu me mettre dans la peau de la photographe expérimentée et faire comme si MelleCherie était une débutante timide, et ça a donné ça:

« Excusez-moi mais c’est pas pour rien si elle a choisi unE photographe, elle a besoin d’être un peu seule pour se détendre, sinon ça se voit. » « Oh mais moi je peux la détendre! Ça me dérangerait pas DU TOUT de vous détendre mademoiselle, vous avez une poitrine tellement attirante… »

Et il a répété sa blague TROIS FOIS. Vous savez comme un enfant qui, voyant que vous n’avez pas ri à la première, va vous la spammer encore et encore jusqu’à obtenir le résultat escompté. Honnêtement j’avais juste envie de lui dire sur mon ton le plus cinglant « Elle est vraiment drôle ta blague, tu l’as trouvé tout seul? » mais pour des raisons de pédagogie on est restées aussi courtoises que possible compte tenu de la situation. Quoique je pense qu’en ce qui me concerne ils soient restés sur une idée de lesbienne acariâtre et détestant les hommes.

Et le dernier mais non le moindre: « Faut nous comprendre, on est des hommes ». What? Seriously? On est bien d’accord que ce que tu viens de dire, là, c’est qu’en tant que mâle tu n’as pas accès à la partie de ton cerveau qui gère tout ce qui est self contrôle? Que tu te caches derrière une prétendue faiblesse attachée à ton genre pour justifier un comportement qui n’est PAS acceptable?

Je voudrais comprendre pourquoi tous ces hommes pensent que « Elle est bandante » ou « Quelle poitrine » sont des compliments, et si dans ce cas ils font les mêmes à leur mère. Je suis choquée de voir que le mec ne m’a pas répondu « je ne mate pas, je regarde », mais bien « je mate si je veux ». Est-il au courant de la connotation éminemment péjorative attachée à ce mot? Si oui, pourquoi l’employer sur lui-même? Pense-t-il que son regard lubrique va nous souiller, nous, et laisser son âme aussi pure que du lin puisque lui n’était que la victime de sa nature et de nos vils efforts pour l’attirer? Quel est le fucking fuck? Pourrait-on arrêter la connerie juste cinq minutes?

Je crois que je ne vais même pas essayer d’analyser toute cette merde parce que c’est juste trop primaire pour mes neurones. Et je me fiche d’avoir l’air pédante en disant ça. Ici je témoigne, voilà tout. Je pense que les faits parlent d’eux-mêmes. A quel moment, devant une fille que manifestement on regard dérange, parce que TOUT dans son attitude disait « Je reste polie afin que tu constates que je suis nue mais pas hystérique mais tu m’emmerdes », un être humain peut se dire que la chose à faire c’est de continuer à mater?

Vous me direz, on a eu de la chance, personne ne nous a touchées. Ha ha ha. Mais non.

Non, ce ne sont pas que des mots et des regards. Ces mots et ces regards sont symptomatiques d’un problème de fond bien plus grave, le même problème qui font que certains passent aux actes. Je suis désolée mais il va falloir à un moment arrêter de minimiser ce qui se passe dans vos rues et arracher les racines d’où tous ces trucs partent. Je pense que si deux copines ont envie de se faire plaisir en prenant des photos dans un lac elles devraient pouvoir le faire sans s’assurer de la présence d’un Homme. Je pense que si des gens ont des remarques à faire sur la poitrine de mon amie ils ne sont pas obligés de les HURLER pour qu’on les entende de l’autre bout du lac. Je pense que chaque type qui pense que c’est gentil de dire à une fille qui a le tiers de son âge qu’elle est bandante devrait suivre une psychothérapie d’urgence – ou un avortement très, très tardif.

Sinon je comptais profiter de ce post pour vous donner des nouvelles de moi mais pour ce soir je suis un peu trop énervée. Marrant comme le fait de m’être retrouvée dans la position du tiers et non de la cible m’a finalement bien plus touchée que l’inverse. J’ai jamais eu de problèmes comme ça et c’est limite moi qui me sens coupable de l’avoir foutue à la flotte pour qu’il lui arrive ces choses. Enfin bref, je vous donnerai des nouvelles très vite, en attendant sachez juste que même si je suis très énervée contre le genre humain ma vie va bien ^^

En attendant vous pouvez aussi lire l’article de MademoiselleCherie, qui a attendu que la pression retombe avant d’écrire, le mien sur toutes ces questions, ou encore celui-ci sur l’excellent blog « Les Questions Composent ».

Petit manifeste à l’usage des bien-pensants

Plus jeune, j’étais passionnée. Je le suis toujours; mais ça se voyait davantage. Là où je tapais du poing sur la table, aujourd’hui je hausse les épaules. On appelle ça la maturité, ou encore savoir répartir son énergie. Bon, soyons honnêtes, je tape toujours du poing sur la table, juste moins. D’ailleurs, je vais le faire – mais calmement -, là. Il n’y a aucun intérêt à essayer d’expliquer à un idiot en quoi il est idiot dès lors qu’il est enfoncé et légitimé -croit-il!- dans sa petite morale bien-pensante, et croyez-moi, j’ai essayé. Vous pouvez donner tous les arguments, toutes les preuves tangibles du monde à quelqu’un, si cette personne n’a pas l’esprit ouvert elle ne se remettra PAS en question. C’est mathématique. Le plus beau, c’est que les gens qui ne se donnent pas la peine de réfléchir mais persistent à vous expliquer en quoi leurs préjugés sont en fait non pas des préjugés, non pas des opinions, mais des FAITS, mais la VÉRITÉ, rien que ça, le font souvent à coups de contresens et de sophismes, dans un discours qui dit blanc et noir à la fois, avec des structures argumentatives telles que celle-ci:

p  (¬p  q)

Rien qu’avec ça, sans savoir ce qui est dit, vous pouvez être sûrs que le raisonnement de votre interlocuteur est invalide. p ET non-p steuplais. Comme disait Biff Tannen dans Retour vers le futur: « Allô! Il y a quelqu’un au bout du fil?! » En logique propositionnelle ça s’appelle une contradiction, si vous faites ça je suis désolée mais toute votre autosatisfaction gonflante et dégoulinante ne changera pas ce fait: vous aurez perdu.

Pourquoi je vous dis tout ça? A la base, les gens me font peur. Ils me font peur parce que je ne les comprends pas, je ne les comprends pas parce qu’ils agissent de façon illogique, ou plus précisément, sans saisir la logique inhérente à leurs propres motivations. Ce que je veux dire par là c’est que les gens sont hypocrites. Cela dit, dans la vie, il faut survivre, et moi quand je ne comprends pas, ça ne va pas. Les humains qui m’entourent et surtout ceux qui ne m’entourent pas sont donc devenus un sujet d’études et j’ai petit à petit appris à reconnaître quand tenter d’élever le débat est inutile et à lâcher du lest.

Sinon, oui, j’ai des amis. Je les choisis juste capables de se remettre en question et d’avoir une réflexion de fonds sur les problématiques psychologiques et sociales.

Il y a deux ans, j’ai posté sur un réseau social ce petit montage, à la portée intellectuelle limitée, mais drôle. Pas mal de memes sur ce modèle tournaient à l’époque sur internet, ça m’a fait rire de faire le mien, bref. Par la suite des gens m’ont expliqué, avant de me le montrer, que tout le monde n’était pas beau et gentil, et dernièrement, en retombant sur cette image, j’ai été saisie d’un malaise diffus parce que… Ce montage est tellement vrai qu’il en devient symptomatique d’un problème de fond dans la société, appliqué à la pratique de la photo.

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Voilà pourquoi j’ai eu finalement envie de vous parler de culture du viol, de slut-shaming, de sexisme ordinaire et de bêtise humaine, des sujets qui ont largement été abordés déjà, mais sous l’angle particulier de la photo et à partir d’anecdotes que j’ai vécues mais dont, j’en suis sûre, des tas de modèles dans mon entourage ont eu à pâtir.

Le coup du « Tu poses à poil alors TG. »

C’est un classique. On m’a fait le coup plusieurs fois. Cet argument consiste à te dire que puisque la moitié d’Internet a accès à des photos de tes seins, ton cerveau a perdu tout aspect fonctionnel, donc retourne à ta cuisine, gourgandine.

Alors perso chacun fait ce qu’il veut mais moi la photo, en plus d’être une passion ça me paie mes études de droit et de philosophie, juste, un peu. Sans jouer au concours de qui a le plus gros cerveau (qui est à peu près aussi élévateur que le concours de qui a la plus grosse… cuisse), je ne pense pas être un exemple de déficience intellectuelle, loin de là. Parfois je partage une actualité qui m’a touchée, comme cet article d’une photographe sur le sexisme ambiant dans le monde de la photo, l’histoire de cette fille qui a défoncé la gueule au mec qui l’agressait dans le métro, en a parlé, et s’est pris insulte sur insulte parce que, oh la sa***, elle portait une jupe, ou je me contente de (oh là là) donner mon opinion sur un sujet. Et là, c’est le drame.

« Retourne poser, c’est ce que tu sais faire » (un illustre inconnu qui, au moins, a eu la délicatesse de me reconnaître un talent (rire, humour, drôle))
« C’est bizarre que tu partages cette histoire, vu ton activité, tu ne te sens pas visée? » (Mais oui bien sûr, je pose nue donc c’est ma faute si les invités aux mariages peuvent être de gros beaufs et si les mecs se promènent avec leur téléobjectif au salon de la photo!)
« Ah je vois que tu poses nue alors la discussion ne sera pas possible! » (Celle-là, ce n’est pas moi qui l’ai reçue, mais rien qu’en partageant cette histoire j’ai eu droit à plus de 300 commentaires de trollage sur la tête, dont du très haut niveau et même un « Mal baisée, va! », donc je me sens fondée à la partager avec vous.)
« Non, mais toi, on voit bien que tu es une garce narcissique qui ne pense qu’à elle-même, sinon pourquoi tu aurais toutes ces photos de toi? » (Ben punaise, si pour être modèle on devait obligatoirement être une pimbêche qui se regarde le nombril je pense que beaucoup de photographes de ma connaissance se seraient mis à la photo animalière depuis longtemps… Attention, je ne dis pas qu’il n’y a pas une petite dose de narcissisme dans la démarche de base qui consiste quand même à décider qu’on sera le support, ou le sujet, de ce qui est destiné à être une oeuvre d’art, mais ceci est un autre débat. Ce que je dénonce ici c’est la généralisation de l’axiome Modèle = fille un peu décérébrée qui s’Âîîîîîme. Et qui, en tout cas, n’a pas son mot à dire dans une discussion entre grandes personnes.)
Et ma favorite, reçue en pleine poire alors que je me défendais d’une attaque ad hominem particulièrement violente au sujet de mon physique (j’étais jeune, ça fait un moment que j’ai arrêté de faire ça) (l’orthographe est d’origine): « C bon depuis ke ta posè pr 3 photographes pédophiles tu t prend tro pr 1 reine de beauté 1 jour tu te fera violer é abandoner ds 1 fossé et se sera bien fait ».

Oui, pour être crédible, il n’y a pas que les bases de la logique, il y a celles de la grammaire aussi. Ce que j’aime dans cette dernière réplique c’est qu’il y a l’essence de la culture du viol ET des préjugés du « grand public » au sujet des modèles mesurant moins d’un mètre soixante-quinze et des photographes dedans. Pour info, l’adjonction subtile du « pédophiles » c’est parce que j’étais très (trop) maigre à l’époque et que j’ai toujours fait jeune pour mon âge. Du coup si quelqu’un trouvait mon visage intéressant c’était malsain tavu.

Je pense que le postulat de base du « Tu poses nue, t’as rien à dire » est double: premièrement, les gens aiment les cases. Dès qu’ils peuvent mettre quelque chose dans une case, ils sont ravis. Je reviendrai d’ailleurs sur ce point. Deuxièmement, les gens ont pour caractéristique principale de ne pas assumer.

Dans l’imaginaire général des gens non familiers avec la photo, la fille un peu dévêtue, voire nue (sacrilège!!!) est associée à l’image de la bimbo: souvent blonde, jamais très intelligente, souvent pourvue de grands attributs par la nature ou son chirurgien, la bimbo apparaît dans des contextes (souvent télévisuels) peu flatteurs intellectuellement; pour résumer, la bimbo est bonne, mais conne. Je me rappelle avoir dit un jour que j’avais un trop joli fondement pour que les gens prêtent attention à ce que j’écrivais. C’était cruellement vrai malheureusement.

Sauf que les mecs, la taille du décolleté d’une fille n’est pas inversement proportionnelle à son quotient intellectuel en fait. (Je viens d’imaginer un monde de science-fiction où les gens ne pourraient pas se déshabiller sans devenir bêtes comme des radis et devraient, en été, résoudre le dilemme perpétuel du confort ou de l’intellect. C’est profond, il faut que je fasse breveter ça.) Genre Adam et Eve ils étaient au stade animal au Paradis alors comme ils étaient bêtes  c’était pas grave qu’ils soient nus mais après ils ont pris conscience alors ils ont eu honte parce qu’être nu c’est mal tu sais. Du coup pour être à l’aise nu faut être bête. (Ceci était un exemple de sophisme ainsi qu’une interprétation particulièrement réductrice de l’ancien testament, mais le pire est quand même qu’il y a VRAIMENT des gens dans le monde qui pensent comme ça.) Donc non. C’est une excuse. Pire, c’est un argument ad hominem qui, très commodément, vous permet de ne pas avoir à argumenter en emportant (au moins dans votre esprit) la bataille, car vous avez mis votre adversaire face à ses vices, et, grand prince, vous lui avez même indiqué l’adresse du confessionnal le plus proche afin qu’elle puisse se laver de ses péchés.

Regardez-vous en face. Vous avez certainement un tas de qualités. Mais à l’instant où vous faites ça, vous vous comportez juste en gros beauf.

webnoncensur
Juste pour être sûre que tout le monde suive: ce dont on parle c’est ce genre de choses, hein. Même pas de la dernière pub du casque Sennheiser. Et quand bien même d’ailleurs…

Le conformisme, ou le poison de notre époque.

L’autre truc avec les filles nues c’est que ça met les gens mal à l’aise. Et on en vient au second problème. On vit dans une société où on voit de plus en plus de centimètres carrés de peau dans la pub, le cinéma, partout, et je m’en moque éperdument, mais par contre on fait culpabiliser les gens sur leur physique, en leur vendant des régimes, des abonnements aux clubs de sport, des épilations totales, de la chirurgie plastique, des push-up, MAIS STOP! Une fille qui était à la une de Vogue il y a soixante ans, aujourd’hui on dirait, par respect du politiquement correct, qu’elle est ronde, pulpeuse, enfin pas mince. Et les femmes à la mode à la cour de Louis XIV n’en parlons pas. Je n’ai rien contre les filles très minces au contraire, mais si on ne nous montre que ça (et qu’on surligne « régime » avec le nouveau stabilo boss pour elle, tant qu’on y est), il ne faut pas s’étonner que les gens aient honte (tellement souvent à tort) de leur corps et en veuillent à celles et ceux qui, sans correspondre aux critères de beauté « actuels » assument le leur. C’est quoi votre problème avec la nudité des autres? C’est votre fuite par rapport au problème que VOUS avez avec VOTRE corps, parce que la nudité d’autrui NE VOUS FAIT PAS DE MAL. A la limite si visuellement vous n’aimez pas, personne ne vous oblige à regarder, mais qu’est-ce qui vous donne une hauteur morale pour juger d’autres filles et pour leur expliquer que ce qu’elles font est mal et que, si elles se font insulter, c’est logique? Que les gens ne sont pas respectueux mais bon, ils sont nombreux, alors vous devez faire pareil?

Oui oui, je n’invente rien, quelqu’un m’a vraiment dit un jour « Je sais que les gens ont tort de t’insulter pour le simple fait d’être toi-même, mais ils sont en majorité, donc tu dois renoncer à ton individualité pour rentrer dans le moule ». Je vais marquer une pause dans l’écriture pour vous laisser le temps d’aller vomir. Mon opinion est celle-ci: ce qui fait la richesse de l’espèce humaine, c’est sa diversité. Si tout le monde doit se ressembler que devient l’intérêt de la vie? Out, exit, kapputt. Le fun de la vie tué par la morale judéo-chrétienne. J’en profite pour vous coller une ou deux répliques de Doctor Who parce que le ton de ce post est un peu trop sérieux, et ne saurais trop vous renvoyer aux travaux du Dr Erich Fromm en matière de conformisme pour plus de détails. De façon très résumée: le malade, n’est-ce pas celui qui est parfaitement adapté à une société malade, plutôt que celui qui ne s’y retrouve pas? A méditer.

« Am I… funny? Am I sarcastic? Sexy? Right old misery? Life and soul? Right-handed, left-handed, a gambler, a fighter, a coward, a traitor, a liar, a nervous wreck? »

« You know what? In nine hundred years of time and space and I’ve never met anybody who wasn’t important before. »

Les gens qui m’aiment parlent de jalousie, mais ils le disent parce qu’ils m’aiment, moi je suis profondément convaincue que le vrai moteur, le plus profond, à l’oeuvre ici, c’est la peur de la différence. Et l’ignorance, mais pas que. L’ignorance est bien commode, elle tend à devenir constitutive d’une excuse. Je ne connais aucune modèle qui ne se soit un jour fait traiter, à des degrés divers, de puterelle ou de gourgandine, pour rester dans du désuet vaguement correct. Je ne sais pas ce que les gens s’imaginent qu’il se passe pendant une séance photo mais je dois mal faire les choses, il ne m’y est jamais rien arrivé de sexuel. Pourtant, si poser doit faire de moi une sal***, il faut bien que je doive passer à l’acte à un moment…, non? Ah, quoi? On me souffle dans l’oreillette que les gens transposent leurs propres motivations au fait d’autrui et ce faisant se plantent totalement sur l’interprétation à donner à celui-ci? Vous me rassurez…

 L’autre chose que les gens n’ont pas l’air en mesure d’assumer ce sont leurs propres réactions. C’est d’ailleurs ce qui les pousse à se montrer aussi incohérents. Et violents verbalement. Et voilà pourquoi la première réaction qu’on obtient quand on parle d’une fille qui s’est fait agresser c’est, dans 80% des cas « Comment elle était habillée? ». Personnellement il ne me suffit pas de voir un homme en caleçon (ou sans caleçons, mais restons prudes et droits) pour me faire dissoudre ma petite culotte, ça a d’ailleurs plus de chances d’arriver si le sujet de mon  observation conserve ses vêtements dans un premier temps. J’attends donc des membres du reste de l’espèce humaine la même retenue, à savoir, ne pas se mettre à baver convulsivement en mode « fi-fiiiiille » dès qu’ils aperçoivent un téton. C’est un dérivé de la culture du viol en fait. On te voit nue. Des gens te trouvent désirable. C’est donc forcément pour allumer ces gens que tu t’es mise nue, ça ne peut pas être pour l’art (ou pour ne pas mettre ta robe en dentelle neuve dans un marais puant)! De la même façon: tu portais une jupe. Un mec s’est excité et t’a agressée. Attends mais tu l’as cherché, c’est évident que tu ne portais pas ta jupe pour toi ou ton confort ou simplement te trouver jolie, c’était pour te faire désirer. Tu as été violée? Ta faute. Tu ne vas pas EN PLUS te plaindre, c’est plutôt flatteur, non? (Je ne reviendrai pas sur le fait que ce genre de raisonnements est AUSSI insultant pour euh, bah les hommes, qui ont un cerveau aussi, enfin je crois) Les gens sont, certes, stupides et méchants quand ils tiennent ce genre de raisonnements, mais leur vrai problème c’est qu’ils confondent l’effet avec la cause. « Elle met du rouge à lèvres, c’est pour attirer l’attention sur ses lèvres, suceuse ». Non. Elle a mis du rouge à lèvres pour (probablement) se sentir jolie. TU as eu l’attention attirée sur ses lèvres et TU as fait le choix de penser non pas « joli sourire » mais « suceuse ». Si tu as pensé ainsi, c’est probablement parce que tu es formaté par la société, qui t’a également appris que les jupes au dessus du genou c’était pour les filles de mauvaise vie, et que la fâme doit rester chez elle, et qu’il est normal qu’à défaut, elle soit payée 30% moins à diplôme égal. C’est très patriarcal quand on y pense. La fâme ne peut avoir agi qu’en fonction du regard de l’Homme qui va la voir, elle ne peut pas juste s’être fait belle pour elle. Moi j’avoue que hors shoot ça me gonfle considérablement de m’apprêter, j’estime que les gens n’ont pas à me trouver jolie pour m’apprécier, ou alors ce sont des connards. C’est aussi probablement la raison qui me rend transparente dans la rue et qui fait que je ne me suis jamais de ma vie fait agresser et très rarement emmerder: de loin, j’ai l’air d’un mec. Pour autant, je comprends le concept du « se faire belle pour se sentir bien soi-même », ce serait bien que le reste du monde en fasse autant. C’est très égocentrique finalement, non?, de penser que le moindre mouvement de hanche d’une fille est fait à votre attention alors qu’elle a peut-être juste mal aux pieds. De la même façon, si une modèle est à moitié nue, peut-être qu’il y a une histoire derrière. Un symbolisme. Peut-être que c’est cohérent avec une démarche philosophique. Peut-être que c’est une étape dans une démarche d’acceptation de son corps.  Peut-être qu’elle et le photographe ont juste pensé que ce serait joli. Dans tous les cas, si elle s’est déshabillée je peux vous assurer qu’en AUCUN CAS ce n’était pour déclencher une érection chez tous les pervers du net.

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Outre ça, nous devons arrêter de penser que notre corps est ce que nous avons de plus intime. Ce serait franchement triste. Notre corps est infiniment fragile. Il peut être détruit dans un accident. Des gens peuvent le modifier à grands renforts de scalpels. Les publicitaires lui imposent un espèce de diktat sordide pour nous dire à quoi il doit ressembler. Relisez cette phrase. Des gens se permettent de nous dire à quoi notre corps devrait ressembler. Et vous n’avez pas envie de les rouer de coups pour leur apprendre à vivre? Chacun est libre d’avoir son propre rapport au corps, mais pour moi ma nudité n’est qu’une tenue supplémentaire. Parfois je mets une robe de princesse, parfois un blouson en cuir, parfois je mets juste ma peau. C’est tout. Si des gens veulent y voir autre chose je refuse d’en être responsable.  Un studio photo, un plateau de tournage, ne sont pas une boîte de nuit, et même en boîte de nuit il serait inacceptable (de mon point de vue, mais j’admets que mon expérience de ces endroits est limitée) qu’une jeune fille dévêtue soit traitée comme une catin à ce seul motif.

Le problème plus large qui se pose -je dis qu’il est plus large parce qu’il englobe tous les rapports humains-, c’est que les gens ont tendance à penser à la place des autres, mais sans se repositionner dans leur point de vue. Ce qui fait que même en cherchant les motivations des autres on a tendance à leur calquer les nôtres même quand il n’y a pas lieu. C’est de l’anthropomorphisme à petite échelle. Ca fait des ravages.

Et je vis un truc vraiment rigolo en photo, qui est un peu le contraire de ça, c’est quelque chose qui m’a sauté aux yeux alors que je réfléchissais à la perception que l’on a du travail d’autrui, plus que d’autrui lui-même. Un jour, une amie me disait un peu ce qu’elle voulait obtenir comme rendu et m’a dit « Fais-moi ton expression glamour que tu fais si bien ». Je lui ai dit « Euh le glamour c’est juste le truc que je sais le moins faire au monde alors il va falloir être plus spécifique là. » Elle m’a dit « Mais si, tu le fais tout le temps », je lui ai dit « Bon, montre-moi ». Elle a cherché dans mes albums et en avait parcouru environ la moitié, comme je l’avais prévu, avant de trouver quelque chose qui corresponde. Ce n’était pas méchant de sa part; mais c’est très symptomatique d’une tendance qu’ont les gens à ne retenir que ce qui les arrange pour, justement, nous coller dans une case. Objectivement, je n’ai pas de case. Je navigue dans tous les milieux sans appartenir à aucun et en me fichant de ce qu’on pense. Pourtant, pour les gens qui font de la mode (et les gens hors du milieu de la photo… tout simplement), je suis la fille qui pose nue (alors que pas tant que ça), pour les gens qui font du fetish je suis la fille qui pose en nymphe, pour les gens qui font des nymphes je suis la fille qui pose en latex… Et j’ai même eu des gens qui m’ont dit (toujours gentiment) de ne pas changer de couleur de cheveux parce que ça tuerait mon côté femme fatale.

Mon côté femme fatale. J’ai cru avaler de travers. J’ai un visage XVIIIème, des traits doux, des formes assez neutres et des expressions éthérées. Je n’ai pas un côté femme fatale. Ne venez pas me dire que je me déprécie ou quoi que ce soit, j’ai un tas de qualités mais je n’ai pas un côté femme fatale. Je peux éventuellement m’en donner un parce que je travaille mes expressions et que je ne reste pas figée dans un personnage mais je suis désolée, ce à quoi je ressemble au naturel, sans effort, ce n’est pas ça:

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C’est plutôt ça:

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Ca a l’air anecdotique comme ça, mais si je vous en parle c’est que je suis convaincue que la plupart des gens ont intériorisé tout un tas de symboles et les appliquent pour justement classifier les gens comme si c’était une recette magique et ce sans tenir compte de leur personnalité. Alors les blondes c’est doux, les rousses c’est femme fatale et les brunes c’est domina. Oui, mais non. Les choses ne sont pas si simples. Les gens non plus. Les jupes ça peut être excitant comme ça peut être confortable, une fille nue ça peut être excitant comme ça peut être poétique, une fille dans un lac ça peut être Ophélia tout comme ça peut être n’importe quoi d’autre. Les objets ne sont pas cantonnés à un seul rôle, les gens non plus, et le monde serait beaucoup plus agréable à vivre si les gens cessaient d’avoir peur de ce qu’ils ne peuvent pas réduire à une fonction connue. Soit dit en passant, en tant qu’êtres humains, il me semblait acquis depuis les Lumières au moins que nous étions des fins en soi et non des moyens. Je dis ça comme ça…

Pour conclure ce déjà trop long post, quelques généralités qui vont de soi, mais qui vont mieux en le rappelant: rien ne justifie qu’on agresse qui que ce soit, que ce soit physiquement ou verbalement. Si vous soutenez le contraire vous salissez tout le monde, vous compris, pas que la victime. Les gens n’ont pas forcément le même mécanisme de pensée que vous, et le meilleur moyen de vous faire une opinion sur eux, c’est encore de parler avec eux. Encore que le plus sain soit selon moi de ne pas avoir d’opinion sur les gens qu’on n’a pas eu l’occasion de rencontrer. Je parle ici bien sûr des gens, non du travail de ceux-ci. La nuance est de taille et mérite d’être soulignée.

Je suis toujours en jean.

« Notre intégrité est facile à ignorer, mais elle est vitale. C’est une force invisible qui coule dans nos veines. C’est grâce à elle… Que nous sommes libres.
(…) Et différent devint dès lors synonyme de dangereux. Je n’ai toujours pas compris…,
pourquoi ils nous haïssaient autant. »
Valery’s letter, V for Vendetta.

Edit du 23 novembre 2015 : Si tu as lu cet article jusqu’au bout, tu seras probablement intéressé de savoir que je travaille en ce moment sur un projet de livre sur toutes ces problématiques et bien plus autour de la pose, l’image, le corps… Et que tu peux soutenir et partager le projet jusqu’au 9 janvier 2016 en cliquant là :