« Ils sont économiquement négligeables, c’est-à-dire socialement oubliables » – Conférence aux Hôtels d’Agar

L’un de mes amis, avec qui j’ai fait ma philosophie (pour reprendre son heureuse formulation), est commissaire d’exposition à Cavaillon, dans son musée familial appelé l’Hôtel d’Agar. De fil en aiguille, il a lu mon livre, sa famille aussi, et j’ai été invitée à faire une conférence là-bas, en marge de leur exposition sur le travail de Joël-Peter Witkin et Bernard Faucon, ce qui était un cadre plus qu’idéal pour ce que j’avais décidé de raconter.

Ça reste seulement ma troisième conférence, je vois donc une grande marge de progression, mais je sens que je gagne en confiance. Cela dit, en plus de la vidéo, je vous donne le texte que j’avais préparé !

Quand on est modèle photo, on tombe juridiquement sous la même définition que les mannequins d’agence, mais aussi les modèles posant dans les écoles d’art. Cela pose un vrai problème de statut, puisque les règles qui englobent toutes ces activités sont bien évidemment plus adaptées à l’une qu’à l’autre, rendant quasiment impossible la facturation des séances photo à un modèle qui ne serait pas en agence, et lui interdisant donc d’en vivre légalement. Mais cela dit aussi quelque chose de notre société et de la façon dont on envisage la représentation des corps aujourd’hui.

Ce n’est pas de représentation des corps dans un domaine journalistique ou de reportage, telle qu’étudiée notamment par François Soulages, dont il est question ici, mais les problématiques présentes de façon évidente dans ces domaines le sont tout autant lorsqu’on aborde le corps représenté d’un modèle, c’est à dire d’une personne qui, volontairement, prend la pose avec le but de participer à la création d’une image, que celle-ci soit ensuite à vocation purement artistique ou commerciale.

Ce que nous dit l’absence de cadre légal adapté à tout un pan de l’activité de modèle qui, pourtant, existe depuis des siècles, et qui, en photographie, est en pleine expansion en ce moment même, c’est qu’on ne veut pas entendre parler des modèles d’art. Ils ne font pas, ou très minoritairement, l’objet de grosses transactions financières comme leurs cousins les mannequins d’agence et de publicité, ils sont donc économiquement négligeables, c’est à dire socialement oubliables. Pire : ils sont indésirables. En attestent les nombreux messages haineux d’internautes que la plupart reçoivent toutes les semaines.

Et s’ils sont indésirables, c’est parce qu’ils touchent à l’essence politique de la représentation des corps. Ce n’est pas tant le fait que beaucoup soient dénudés qui est un problème ici – c’est le fait qu’ils l’aient choisi d’eux-même, et, pour l’immense majorité, de façon gratuite.

Ce qui est politique, c’est tout à la fois ce qui est représenté, et qui représente avec quelle volonté.

Par définition, si j’utilise la représentation d’un corps en publicité, le corps en question a été choisi par un client, la création de l’image – incluant l’expression personnelle du modèle – aura été soumise à des exigences relevant du marketing. C’est particulièrement vrai pour ce qui concerne les corps nus.

Le corps nu en publicité répond principalement à deux fonctions, toutes deux remplies par des corps présentant une confirmation physique très spécifique – le “type agence” – qui est aussi ce que l’on trouve de plus proche du corps de l’industrie de la forme, concept développé par Jean-Louis Bischoff comme idéal artificiel dit parfait et, par essence, inatteignable, qui nous renvoie à notre propre imperfection. Nos propres défauts. “Comme si l’ébauche maladroite qu’est le corps n’attendait que le miracle de la science pour être enfin redressé” 

Ce corps, qu’il soit féminin ou masculin, et particulièrement sa sur-représentation, a pour double effet : d’associer le produit à un sentiment d’attirance, la norme ayant été construite comme parfaite et donc désirable, chez les consommateurs (ce qui a pour autre effet d’objectiver la nudité justement en la ramenant à ce seul effet d’attirance), et de faire culpabiliser ce même consommateur par rapport à sa propre inadéquation à cette norme ; l’objectif étant qu’en achetant ce produit, le consommateur tende à corriger cette inadéquation. Ce jeu de nourrissement du duo désir / culpabilité fonctionne très bien d’un point de vue commercial parce que la société de consommation se fonde justement sur le sentiment d’insuffisance des consommateurs : des gens parfaitement heureux et bien dans leur peau n’ont pas besoin de consommer pour compenser.

Mais, quand le corps représenté est celui d’un modèle photo, d’un modèle d’art, de toute personne posant dans un circuit alternatif en fait, alors le message envoyé est totalement différent. On peut faire de l’art avec des corps répondant aux normes préétablies par la société de l’industrie de la forme bien sûr, mais si le but de l’art est de tendre vers une forme d’universalité alors cette universalité devrait pouvoir se retrouver répercutée dans le choix de sa matière première – ici les modèles. Ce qui sous-entend que n’importe qui, quelle que soit la façon dont se présente son corps, peut être modèle photo, que ce soit pour une fois, une année ou une vie.

La réaction d’une part de la population à l’encontre des modèles, elle, est intéressante parce qu’elle nous dit précisément où le bât blesse, à quel endroit l’existence de modèles sans agences fait tension.

Quand je suis devenue modèle photo, j’ai été confrontée à beaucoup de critiques, allant de mon narcissisme supposé – qui es-tu pour oser poser sur cette photo ? – à des suppositions hasardeuses sur ma vie sexuelle. Quelques-uns de mes amis ont trouvé dérangeant de me voir prendre la pose en photo, dénudée ou non d’ailleurs, alors que j’étais “une vraie personne” de leur entourage. Une personne normale. Ergo, un mannequin, ça passe, parce qu’elles ne sont pas des personnes normales, peut-être même pas vraiment des personnes puisqu’elles ont une existence publique. En tout cas, elles faisaient partie d’une catégorie à part alors que moi, j’étais dans la même catégorie que ces amies qui, ne se donnant pas le droit de se considérer dignes d’être mises en avant en photo, me le refusaient par défaut.

Devenir modèle photo, c’est en fait d’abord faire fi des critères des agences, mais c’est surtout décider quoi faire, et de faire quelque chose, de son image. Et ce, sans avoir été choisie par une autorité dominante, la sacro-sainte agence. En tant que femme, c’est devenir pro-active dans ce qui est fait de la représentation de nos corps. C’est reprendre le pouvoir.

Et ça, au-delà du fait que cela devient une sorte de reproche aux yeux de celles et ceux qui, extérieurs à la norme qui leur a été posée et martelée, n’osent pas la remettre en question et s’assumer comme ils sont, ça ne plait pas du tout. On est en 2017 et ce sont encore principalement des hommes riches, blancs, cisgenres et âgés qui décident quel corps est acceptable et lequel ne l’est pas. La décision vient, encore et toujours, d’autres que les propriétaires des dits corps, et est prise en fonction d’intérêts qui ne sont pas les leurs.

Si j’ai commencé la photo, c’était, au départ, pour explorer comment me confronter à mon image pourrait me permettre de me sentir mieux avec celle-ci, et plus en confiance dans mon corps. Et puis j’ai réalisé que je pouvais raconter quelque chose avec ces images, que ce soit par les choix des projets dont je voulais être l’interprète ou carrément en prenant part à leur direction artistique. Enfin, j’ai réalisé que si je pouvais faire parler mon corps et son image, que si ce que j’en faisais pouvait dire des choses, alors ma pose pouvait devenir un acte militant à part entière.

Aujourd’hui je crois que le simple fait de travailler sur sa confiance en soi, dans le contexte qui est le nôtre, est devenu une forme de militantisme. Le premier pas. C’est priver cette industrie de la soumission des leviers qu’elle nous appliquait. Finalement, se mettre à poser quand on ne fait pas une taille 34 pour 1m75, qu’on n’est ni blanche ni jeune à la peau douce, c’est un acte de révolte, plus doux que de construire une barricade, mais c’est implicitement court-circuiter les ficelles de la société de consommation. Dans une société dominée par l’image, mettre la sienne en avant c’est réclamer la reconnaissance de sa légitimité à exister, telle que l’on est, sans avoir à demander la permission ou à compenser ces écarts signifiants par rapport à la norme que nous sommes devenues en achetant le produit idoine. Mais c’est aussi affirmer sa liberté à disposer de son corps, de son image, en tant qu’instruments politiques. Et c’est, enfin, contribuer à ce que la honte change enfin de camp.

Si je décide que c’est à moi de dire ce qui est acceptable ou non pour mon corps et si c’est moi aussi qui défini pourquoi ces choix, alors je fais dans le même temps un pied de nez à toutes ces cultures issues du patriarcat que sont le slut-shaming, le body-shaming, et finalement tout comportement consistant à faire sentir à une femme que, si elle subit des manques de respect dans l’espace public, c’est elle qui devrait avoir honte.

Finalement, on entend beaucoup parler de la banalisation des corps et de comment tout ça fait du mal à l’image des femmes et encourage le sexisme. C’est vrai, mais on oublie de dire que, si on banalisait les corps, tous les corps, sans toujours les ramener à l’idée de sexualité ; si on libérait les discours sur la sexualité au lieu d’encore entretenir l’idée que c’est quelque chose de sale, alors on ferait bien plus pour la cause des femmes qu’en les enfermant “pour leur bien” dans des représentations et comportements jugés acceptables. Il y a une étude menée par l’historienne Lisa Hilton qui montre que, dans l’histoire, les régressions des droits des femmes ont toujours été corrélées avec des mouvements de censure sur leurs corps dans l’art, illustrant encore la connexion intime entre la représentation des corps et le traitement politique réservé aux propriétaires des dits corps. Le jour où ce sera devenu aussi banal de voir des femmes nues dans l’art et dans la vie que de croiser des hommes torse nu à la plage, je doute que les détentrices de ces poitrines si choquantes se fassent autant insulter qu’elles le sont en ce moment.

Et, de plus en plus, je vois des modèles jusque-là minoritaires sortir de leur invisibilisation, commencer à poser, qu’ils soient en dehors des limites tracées par la norme de par leur poids, la teinte de leur peau, leur identité de genre. Et je trouve ça fantastique. Et c’est pour ça que j’ai envie qu’on se batte pour qu’il y aie une meilleure reconnaissance des modèles d’art en photographie : parce que même si ça ne suffira jamais, réclamer le droit d’occuper l’espace visuel, l’espace public, c’est marcher pour le respect de nos droits.

Et pour faire ça, il est essentiel qu’on prenne en compte la réalité du travail d’un modèle : trop de gens s’en tiennent encore à la dimension plastique de celui-ci, ou, pour le dire autrement, considèrent que le travail du modèle en photographie est simplement d’être là, généralement d’être beau, et de se comporter en matière brute attendant d’être animée par l’intention du photographe, un peu à la manière d’un Pygmalion. S’il ne faut pas oublier qu’un portrait est en réalité le portrait de deux personnes, et que le photographe n’est jamais uniquement un témoin mais raconte toujours une histoire avec les éléments de langage qui lui sont propres, le cadrage, l’angle, le choix de l’instant du déclenchement, le traitement, considérer que le rôle du modèle est purement d’être un support, c’est méconnaître la nature de la relation qui s’établit entre un photographe et son modèle.

Dire qu’un portrait est le portrait de deux personnes comme le fait Oscar Wilde est certes important, mais c’est plus que cela. Il y a un dialogue, généralement non-verbal, qui s’instaure entre les deux protagonistes de la prise de vues, l’énergie allant de l’un à l’autre et vice-versa. Ce que donne le modèle influe sur le regard du photographe qui lui-même influe sur la façon dont le modèle peut, et va, s’ouvrir. Photographier, c’est photographier un rapport, comme le rappelle François Soulages.

Tout comme le choix d’un acteur ou d’une actrice donnera une couleur différente et unique à un même personnage, écrit par un même scénariste et filmé par un même réalisateur, il est faux de croire qu’un modèle est un élément plastique interchangeable sans que cela affecte le discours de la photographie, et ceci même si le photographe est seul directeur artistique de la photo, ce qui est loin d’être systématique, parce qu’aucune interaction entre deux volontés ne ressemble à une autre.

La séance photo peut se concevoir au choix comme champ de bataille ou comme espace de collaboration, où photographe et modèle construisent une image et un discours ensemble, que ce soit de manière conjointe ou en se mesurant l’un à l’autre. Quoiqu’il en soit, la photographie finale est le résultat de ce dialogue.

Le modèle, pour habiter le cadre qui lui est donné, est obligé d’aller chercher le matériel émotionnel dont il a besoin en lui-même. Poser, ce n’est pas simplement disposer son corps dans une certaine configuration, c’est engager tout son corps dans une action et c’est utiliser des parts de son intimité émotionnelle afin de donner à voir l’intention choisie. Poser, c’est utiliser en conscience ce que Foucault appelle le corps-texte. C’est donc bien plus impliquant que simplement mettre l’image de son corps à disposition du photographe qui donne ou non ses indications, et on voit bien en quoi le dialogue entre modèle et photographe est une alchimie délicate.

Le modèle pose avec son physique, mais aussi avec son intériorité et son histoire. Si la conception traditionnelle du modèle à la merci du photographe qui aurait tout contrôle sur la séance et sur les images correspond à une réalité qui peut exister, il y a en fait autant d’interactions que d’acteurs et même que de séances photo, puisqu’au fil de la collaboration et du travail commun qui s’établissent entre eux, le rapport de confiance, la qualité du lâcher-prise, peuvent s’amplifier ou au contraire se détériorer. Un modèle est comme un acteur dont on ne gardera qu’une image du jeu, mais il est tout de même obligé d’être en jeu tout au long de la prise de vues.

Je pense que la pose et la pose indépendante cristallisent un certain nombre de problèmes présents dans notre société, qu’ils aient traits au rapport au corps, à l’image, ou plus généralement à l’autre. Je pense que l’art et la pratique artistique devraient conserver leur dimension politique et ne pas s’obliger à la neutralité ; et quand aux modèles, qu’ils soient dans une démarche de réappropriation de leur corps, de meilleure connaissance d’eux-mêmes, de catharsis ou d’engagement politique, leur statut et le regard qui leur est porté sont à examiner, ne serait-ce que par la loupe grossissante que cela nous offre.

Le masque du Mouton Noir

Mon amie Margaux, aka Le Mouton Noir, a un projet de série de photos accompagnées de textes de sa plume, appelée Le Masque. Ça parle des femmes, toutes les femmes, de toutes ces façons dont elles sont empêchées, contraintes, limitées, depuis la nuit des temps. C’est féministe, bien sûr. C’est beau, aussi. Et j’ai eu le bonheur qu’elle me demande de poser sur l’un des clichés.

Le texte qui suit est le sien. Les cordes rouges ce sont les miennes, et les mains qui posent les cordes ce sont celles de mon amie Armony.

EVE

EVE

« La femme qui aura un flux, un flux de sang en sa chair, restera 7 jours dans son impureté. Quiconque la touchera restera impur jusqu’au soir ».

Enfant d’Eve, engendrée dans la douleur, couverte de sang, tu es venue au monde et les hurlements de ta mère se sont mélangés aux tiens dans un ensemble sordide et funeste. 

« Tout lit sur lequel elle couchera pendant son impureté, sera impur et tout objet sur lequel elle s’assiéra sera impur ».

Une fois par mois tu mourras puis renaîtras. Tu auras honte d’être femme.
Ta pureté ne sera que facette, cette flamme qui te consume de l’intérieur réduira tes organes jadis féconds en cendres, et donnera à ton coeur la dureté et la froideur du diamant.

« Si un homme couche avec elle et que l’impureté de cette femme vienne sur lui, il sera impur pendant sept jours et tout lit sur lequel il couchera sera impur. »

Une fois par mois, succube au visage d’ange, l’éclat de ta chevelure couleur feu sur ta peau laiteuse fera vaciller le plus dévôt des hommes. Tu couvriras donc ton corps dans la honte, afin de préserver la dignité de ton mari.

Une fois par mois, tu auras peur. tu auras mal, tu auras honte. Bel oiseau de malheur enchaîné à la terre, la mort s’échappera de ta toison comme le sang des stigmates du Christ.

Une fois par mois, comme le martyr à la couronne d’épine, tu expieras le péché de tes ancêtres.
Pour Eve qui osa se laisser séduire par les belles paroles d’un serpent, tu paieras ainsi que tes descendantes.

Ainsi tu resteras prisonnière entre terre et ciel, paralysée par les chaînes de ta culpabilité. Tu te tordras le cou pour apercevoir la lumière, sans pouvoir l’atteindre.

Amen.

Direction artistique/ histoire /coiffure : Le mouton noir
photographe : Vincent Ducard
Rigger : Armony Kinbaku
Lieu : Place des Cordes

+Vicious+

J’étais très heureuse, il y a quelques mois, d’avoir l’occasion de donner un coup de patte à Ludovic Winterstan en figurant dans sa dernière vidéo. J’aime l’homme, j’aime sa marque, j’ai son esprit, j’aime sa créativité, j’aime ses valeurs, et ça depuis des années.

J’ai été encore plus contente quand je suis arrivée sur le plateau et qu’il a expliqué de quoi parlait sa vidéo, à savoir : la place des femmes dans le milieu de la mode.

C’est brillant. Je vous laisse découvrir.

Ludovic Winterstan : + VICIOUS + from Bastien Sablé on Vimeo.

Et si banaliser les corps n’était pas le problème, mais la solution ?

La représentation des corps a toujours été un sujet aux enjeux complexes. Représenter un corps, c’est représenter l’Autre dans son altérité mais aussi dans ce qu’il a de commun avec moi. Autant dire que les façons dont je peux en être touché•e sont multiples.

On a dit, et répété – à raison – que la sur-représentation de corps correspondant à une norme inatteignable par la plupart engendrait un sentiment d’insuffisance et de mal-être propice à la surconsommation compensatoire. On a dit aussi que la mise en scène généralisée de corps féminins dénudés et sexualisés – que ce soit dans le contexte de la vente de produits ou dans un contexte de fiction – imprimait, dans l’inconscient collectif, l’idée selon laquelle un corps féminin était à traiter comme un objet et non comme un sujet.  Je pense que c’est vrai.

Mais, pour moi, ce n’est pas la banalisation des corps qui est à blâmer. C’est la façon dont ils sont banalisés, et surtout, c’est qui décide quoi banaliser, et pourquoi.

Quand j’utilise un corps comme argument de vente, que j’associe le corps – sexualisé, donc désirable – à un produit, j’attends de mon consommateur-cible qu’il associe mon produit au sentiment de désir qu’il a eu, et donc qu’il transforme ce sentiment en envie d’acheter. Jusque-là, c’est capitaliste, mais pas nécessairement sexiste.

Ce qui est sexiste, c’est la systématisation du fait que le corps qui est donné à désirer soit féminin. Et normé. Mais en supprimant l’exposition des corps, non seulement on ne fait que traiter un symptôme, mais pour moi on renforce les causes.

Le contrôle des corps féminins passe, certes, par cette surexposition d’un type de corps à l’exclusion de tous les autres, d’où découlent ce sentiment d’insuffisance et cette injonction de beauté qui pèse nettement plus fort sur les femmes que sur les hommes, mais il ne s’y limite pas : ce qui compte, c’est qui décide quoi montrer, et pourquoi.

Ce ne serait pas tant un problème de voir tant de corps minces, blancs et musclés si les autres corps pouvaient sortir de l’ombre sans problème. Mais ce n’est pas le cas. La nudité, totale ou partielle, des rondes, les imparfaites, les trop grandes, les trop petites, les différentes, est plus mal perçue. Combien de fois ai-je entendu des remarques telles que « Elle s’habille un peu court… », rattrapé immédiatement d’un « mais bon, elle peut se le permettre » ? Elle peut se le permettre, c’est la phrase qui exclue toutes les autres. Elle ressemble à une publicité de parfum, donc elle peut porter des mini-shorts. Moi, d’un autre côté, je ressemble à la moyenne des femmes, donc je ne peux pas me le permettre.

Et pourquoi ne pourrais-je pas me le permettre ? Parce que ce faisant je m’exposerais à la vindicte populaire, à la moquerie, aux « Elle se croit plus belle qu’elle ne l’est » ? Peut-être que le problème ici n’est pas seulement celui du corps légitime ou non à exister dans l’espace public, mais celui du respect.

Finalement, en body-shamant systématiquement tout corps qui sort de la norme – et, plus récemment, même les corps correspondant à la norme sont pris pour cible par certains qui se veulent progressistes mais ne font qu’ajouter de l’intolérance à l’intolérance -, on ne fait pas qu’encourager à la consommation-pour-arranger-mon-corps, on entretient ce sentiment de honte, on amène des êtres humains à songer : je ne devrais pas être là. Je n’ai pas ma place dans ce monde. Et, donc, à se taire.

La banalisation des corps nus n’est pas un problème, c’est la charge sexualisante qui y est apposée et surtout sa direction qui en sont. On accepte sans broncher que des quasi-adolescentes soient sexualisées selon le plan d’hommes qui pourraient être leurs pères, tout ceci dans le but de vendre une norme à la fois inatteignable – comment, adulte, pourrais-je avoir le corps d’une adolescente ? – et symboliquement chargée – la jeunesse, la vulnérabilité, l’impuissance -, et dans le même temps on décide que toute femme hors de la norme et qui osera s’afficher sans le consentement écrit de la caste dominante est à abattre. Et elle l’est, abattue, à coups de slut-shaming et de body-shaming, non pas parce qu’elle est arrêtée par la police du corps parfait, mais parce qu’elle subit au quotidien toutes ces remarques, toutes ces piques, tous ces rappels qu’elle ne correspond pas à la norme.

En fait, je n’aurais aucun problème à voir des corps sexualisés partout, si ce n’était pas fait exclusivement par et pour des hommes. Si ça ne passait pas par la validation d’hommes majoritairement blancs, cis et riches. Je serais ravie de voir toutes les femmes que je connais empoigner leur charge sexuelle et la jeter à la face du monde si tel était leur désir. Et je suis ravie de le voir quand ça arrive, je suis ravie que les mœurs évoluent. Seulement, elles n’évoluent pas partout, et à chaque fois que je sors de la partie de ma bulle de perception constituée de modèles, de photographes et de féministes, je constate à quel point nous ne sommes pas la majorité et combien nombreu•x•ses sont celleux qui pensent encore qu’un corps est choquant et devrait être caché, et qui le réduisent à une sexualité qui, de plus, n’est pas la sienne : c’est la sexualité hétérosexuelle, la sexualité fantasmée, la sexualité normée, et non pas la sexualité joyeuse et personnelle de chacun.

En contrôlant les corps, on cherche à contrôler les gens qui sont dans les corps. Et j’ai finalement bien moins de problèmes avec un homme qui met ses fantasmes sexistes en scène qu’avec un homme qui essaiera de m’expliquer ce que je peux montrer ou non. Dans le premier cas, il contribue à propager une image qui, pour moi, est néfaste ; mais quelque part, et si tout cela est consenti de toutes parts, qui suis-je pour nier ses fantasmes ? Dans le second cas, on me prive d’une partie de mon expression. Au fond, peu importe que je veuille porter des vêtements courts ou non, que je veuille me sexualiser ou non. Je devrais être celle qui décide de ce qui est acceptable ou non pour mon corps. Et personne ne devrait se sentir autorisé à y redire.

Mais on y redit tout de même, parce que qu’est-ce qui se passerait si les femmes se mettaient à se revendiquer comme des êtres sexuels en conscience ? On ne pourrait plus les considérer comme des objets sexuels. On serait obligés d’admettre qu’un non est un non, qu’une jupe n’est pas un appel au viol et que ce n’est pas parce que je joue avec mon image que j’autorise le reste du monde à jouer avec mon corps. Et ça, c’est compliqué à gérer pour une génération qu’on a éduquée à croire que les filles devraient cacher leurs corps pour éviter que les mâles en rut ne leur sautent dessus.

Admettre le potentiel érotique de son corps, ce n’est pas accepter de subir les pulsions de quiconque passera par là. D’un autre côté, accepter de cacher son corps pour ne pas être victime des pulsions d’autrui, c’est implicitement reconnaître que celles-ci ne peuvent pas être contrôlées, et c’est prendre la charge de sa propre sécurité, et des éventuels abus que l’on risque de subir, sur soi. Autant je suis la première à militer pour qu’on arrête de confondre nudité et sexualisation, autant nier et cacher ce potentiel sexuel est totalement contre-productif. C’est admettre que c’est sale. C’est admettre que c’est une provocation. C’est admettre qu’on l’a bien cherché s’il nous arrive quelque chose.

Je ne suis pas d’accord pour vivre dans un monde où mon corps, du simple fait qu’il existe, représente un potentiel ticket pour l’enfer. Et je refuse d’agir comme s’il était légitime qu’il le soit. Et le truc c’est que, tant qu’on se laissera avoir par tous les discours culpabilisants qu’on nous sert depuis des générations, on continuera, du même coup, à les nourrir. Tant que la fille libérée, nue, qui s’assume quelle que soit sa conformation physique, sera l’exception, le slut-shaming sera la règle. C’est pour ça qu’il faut banaliser les corps, pas seulement les corps minces qui servent à vendre des casques audio, mais tous les corps, et vous savez quoi ? S’ils ne veulent pas s’ouvrir à la diversité dans la pub, eh bien il nous reste la rue. Je rêve d’un monde où chacun•e puisse s’habiller, se couvrir et se découvrir exactement de la façon dont ielle l’entend, sans avoir à craindre d’être appelé•e prude ou salope. Je rêve que chacun•e définisse son propre niveau de confort en fonction d’ielle-même et en fasse sa propre norme.

Mais ce monde n’arrivera pas sans nous. Personne ne nous l’offrira sur un plateau en nous disant « Voilà, vous pouvez vivre dedans en paix maintenant ». Il nous faut le gagner. Et ma façon de le gagner, c’est de vivre comme s’il était déjà là.

Parce que, quand ce sera banal de voir n’importe quel corps visible, sans honte, alors ce sera beaucoup moins facile de nous faire croire que c’est nous le problème. Les corps agissent comme des déclencheurs de pulsions uniquement parce qu’on le décide. Ce qui est érotique, c’est ce qui est interdit. On ne peut nous faire honte que si on l’accepte. Si on s’autorisait à être puissantes, si au lieu de baisser la tête quand on nous siffle, on se levait comme une légion et on disait : « Eh bien oui. Je suis comme je suis. Deal with it. », je suis prête à parier qu’on arrêterait d’essayer de nous faire culpabiliser d’avoir un corps.

Et je trouve que ça vaut la peine d’essayer.

« Ça va, c’est pas méchant »

N’en fais pas tout un plat. Ils ne se rendent pas compte. C’est pas contre toi. Il y a pire. Tu dis ça parce que t’es en colère. Arrête d’exagérer. Tu devrais t’endurcir si tu ne supportes pas ça. Tu t’es peut-être fait des idées non ? Ce ne sont que des mots. Il ne le pensait pas. Grandis. T’as pas d’humour. T’es parano. Passe à autre chose.

Et baisse la tête, mords-toi la lèvre, resserre les cuisses.

Et ne te mets pas en position de subir ça si tu ne le supportes pas, du coup.

Vous savez, savoir relativiser c’est très bien. Savoir passer à autre chose aussi. Mais vous savez ce qui peut arriver quand on relativise tout, tout le temps ? Ça devient de la négation.

Vous en avez assez d’entendre parler de culture du viol, de harcèlement de rue, de patriarcat et de sexisme ? Nous, on en a assez de les subir. Au jour le jour. De façon quotidienne. Tout. Le. Temps.

C’est pas si grave de ne pas pouvoir sortir sans écouteurs dans les oreilles parce qu’on sait que sans eux on va entendre les sifflets, les remarques grivoises, les insultes qui parsèment de toute façon notre parcours ? C’est pas si grave de ne même pas pouvoir sourire aux gens dans le bus quand tu es de bonne humeur parce que sinon ils vont venir te parler et demander à quel arrêt tu descends et est-ce qu’ils peuvent marcher avec toi, alors que tu leur répètes que tu es sortie pour faire un tour seule ? C’est pas si grave de devoir surveiller son verre même en présence de membres des membres de ton cercle proche parce que tu sais jamais si tu vas pas te retrouver à quatre pattes derrière un arbre sans te rappeler comment tu es arrivée là et le pire c’est que ledit membre ne verra pas ce qu’il a pu faire de mal ? Mais allez vous faire foutre. Ou plutôt non, essayez, pour voir.

Essayez de vivre notre quotidien, ne serait-ce qu’une semaine, qu’une journée, et revenez nous dire que nous manquons de second degré et de self-control. Sans notre self-control, il y a longtemps qu’on casserait des figures. Mais bon, si on cassait des figures, ce serait sûrement parce qu’on est toutes des hystériques, pas parce qu’il y a un putain de problème systémique qui nous pourrit la vie au jour le jour, et même qu’il nous pourrit tellement la vie qu’on en vient à l’intérioriser et à se mette des oeillères parce que regarder le monde extérieur en face devient trop dur certains jours.

Mais vous avez raison, c’est pas si grave.

Toi l’ami, toi l’amant, toi le copain, toi le membre de la famille, toi, le personnage masculin que je sais bienveillant, j’ai quelque chose à te dire.

Tu ne m’aides pas quand tu essaies de me faire « relativiser ».

Ma souffrance est non seulement réelle, mais partagée par des millions d’autres femmes. Elle est la réponse logique à une violence que nous subissons toutes en permanence. En. Per. Ma. Nence.

Et c’est pour ça que je n’ai pas besoin que tu me dises que le mec qui m’a tripotée / fait une blague sexiste / whatever, ne l’a pas fait en pensant à mal. Je m’en fous, en fait. Il en a fait, du mal. Il a ajouté à cette violence quotidienne. Il me l’a rappelée. Il en a ri. Il l’a niée.

Comme toi quand tu me dis que c’est pas si grave et que j’ai de la chance par rapport à d’autres. Que ce ne sont que des mots. Dans « violence verbale », la partie importante, c’est « violence ».

Je sais que tu es mon ami, mais quand je te raconte que j’ai subi de la violence quel que soit son degré et que tu m’expliques que je ne devrais pas y faire attention et que la personne en face ne l’a pas fait exprès, tu me dis qu’en fait mon sentiment n’a pas d’importance. Tu m’expliques pourquoi je ne devrais pas me sentir mal. Tu nies la violence que j’ai rencontrée et tu invalides mon sentiment. Et, ce faisant, tu ne me respectes pas. Les amis se respectent entre eux. Donc, s’il te plaît, respecte moi.

Parce que tu vois, même si tu penses bien faire, quand tu me dis que c’est pas si grave et que je ne devrais pas réagir comme ça, ce que tu me dis, c’est que c’est moi le problème. C’est pas moi le problème. C’est le sexisme, le putain de problème. Et quand tu me dis que ça va, c’était pas méchant, tu trouves une excuse au type en face qui m’a, une n-ième fois, fait sentir que dans l’espace public, j’étais vulnérable. Que j’étais née pour être une victime. Que j’avais besoin d’un homme pour être en sécurité. Que je n’étais pas légitime, puisque j’étais une femme. Nier l’oppression n’a jamais aidé personne.

Ça ne change rien que tu n’aies jamais vu personne se faire harceler. Le harcèlement n’en existe pas moins. Il n’y a pas une gigantesque hallucination collective ne touchant que les personnes équipées d’un utérus à l’oeuvre, je t’assure, j’ai checké. Alors quand on parle de ce qu’on vit, serait-il possible, désormais, de… je ne sais pas, éviter d’avoir à passer une heure à justifier que si si on sait ce qu’on dit, et passer directement à la phase où on reçoit du soutien de la part des personnes qui nous aiment ?

Ce serait sympa. Et puis, avec tout ce temps gagné, peut-être qu’on pourrait enfin se consacrer à faire changer les choses, histoire d’éradiquer cette violence dont on en est encore à débattre pour savoir si c’en est ou non.

Shall we rise

Internet,

Tu sais, je pense, que tout ce qui vit est, par définition, amené à changer. Ce qui est drôle avec toi c’est que tu gardes trace de toutes ces étapes. Parfois, on se dit qu’on s’en passerait bien. Tes pages oubliées sont autant d’empreintes irrévocablement figées de fragments de ces personnes que nous avons été. À moins d’un grand ménage, qui est le terme poli pour « censure historique », les adolescents, les jeunes adultes que nous avons été resteront là, en suspens, accessibles. Parfois ce sera la redécouverte d’un vieux blog qui nous fera passer une nuit entière à rire aux larmes, parfois les empreintes de cette même époque nous serreront le coeur et nous nous sentirons désolés pour les êtres humains peints ces moments-là. Parfois même, nous nous sentirons en colère contre nos anciens « nous », en perdant de vue que c’est tout de même eux qui nous ont amené là où nous sommes.

À qui nous sommes. Et ce sont eux, autant que nous, qui iront vers qui nous seront amenés à devenir.

Il y a eu toute une période de ma vie où je me suis définie comme n’étant pas féministe. Je ne pouvais pas être féministe puisque j’étais pour l’égalité entre tous les êtres humains. How ridiculous is that ? Si tu es pour l’égalité tu es obligé d’être féministe. L’inverse n’aurait pas de sens. Mais c’est l’un des arguments marketing employés par le patriarcat pour nous convaincre de fermer la bouche, de faire taire nos voix, et d’endurer cette boule qui alourdissait, de plus en plus, nos poitrines. Endurer, comme s’il n’y avait pas d’autre moyen, pas d’autre voie. Endurer jusqu’à en crever. On a tellement répété que les féministes étaient de hideux êtres humains voulant couper les couilles aux hommes, et non au patriarcat, que les femmes se sont mises à le croire. Je ne suis pas féministe, mais, est devenu un début de phrase obligatoire pour qui voulait essayer de s’exprimer dans l’espace public. On nous a dit qu’on se trompait de combat. Qu’il y avait pire ailleurs. Qu’on avait le droit de vote après tout.

Nivellement par le bas, je crie ton nom.

On nous a même dit, individuellement, que nous, on était cool, qu’on n’était pas comme les autres femmes. Combien de fois ? C’est vieux comme la politique. Divide ut regnes. Et ça a marché. On s’est mises à s’entre-déchirer, et même entre féministes, on avait des débats interminables sur qui était une bonne ou une mauvaise féministe, qui était une bonne ou une mauvaise militante, alors qu’on aurait pu consacrer ce temps et cette énergie à essayer de changer le monde.

Récemment j’ai repris cette blague de Stargate arrosée à la sauce militante. Un vegan, un zero-waste et un macrobiotique se retrouvent sur une planète neutre. la tension monte vite. Les yeux du vegan brillent. Le bec du zero-waste scintille. Et le nez du macrobiotique dégouline. Lequel a raison ? Lequel se trompe de combat ? Les trois. Ce sont juste trois personnes qui vont prendre le même problème par des bouts différents, mais à la fin, elles se rejoindront au milieu. C’est du moins ce que j’espère, parce que ça voudra dire qu’on l’aura gagné ce monde dont on rêve tous.

Alors tu vois Internet, avec Mathilde Aimée, nous avons décidé de retranscrire nos prises de conscience que oui, on est féministes, et oui, on a le droit d’exister et de taper du poing sur la table en actes. Ça va de répondre au harcèlement de rue dans le métro à essayer de sensibiliser les consciences. Et pour ça, on a décidé qu’on avait besoin de notre plate-forme. On aurait pu rejoindre une des plate-formes existantes, mais on avait besoin de le faire comme ça. On avait besoin de notre voix.

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Notre voix, celle qui s’adresse au monde sans passer par nos blogs personnels. Notre voix, consacré au combat de celles qui luttent pour leurs droits, de celles qui élèvent la voix. Et pour celles qui n’osent pas encore le faire, ajouter à cette grande sororité ne peut qu’être un encouragement à élever, elles aussi, la voix. On a choisi la pluralité pour à la fois sortir nous-même et faire sortir les autres de cette fichue caverne.

On est féministes, bordel de merde. Tu entends, Internet ?

C’est acté depuis un moment pour nous, mais voilà, on ne l’avait pas inscrit dans ta chair. Pas encore. On n’avait jamais dit, aussi haut et fort, à quel point nous le croyons, à quel point nous le voulons. Maintenant, c’est fait. On a décidé qu’on avait besoin de notre site, et on a décidé qu’il serait un cri de guerre. Shall we rise. Comme le dit souvent une amie, la honte doit changer de camp. Aujourd’hui, nous contribuons à libérer la parole des opprimées, des timides, de celles qui doutent, de celles qui se soutiennent. De celles qui se battent. De celles qui se conscientisent. De celles qui osent revendiquer.

De celles pour qui baisser les yeux n’est plus une option.

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Clique sur l’image pour accéder au site, copain d’internet !

Je suis vraiment contente de vous montrer enfin ce site, parce que c’est un projet qu’on a depuis environ cet hiver, et qu’on a donc forcément écrit des articles en amont du lancement… dont certains qui dorment depuis quelques mois. « Le monde aura toujours besoin du féminisme dans quelques mois », m’a dit Mathilde… et ça n’a pas loupé, à ma grande déception. Mais bref, je me permets d’ores et déjà un peu de teasing : il y a de l’analyse, des notions de philo, du témoignage, du billet d’humeur, un peu de critique (même si ça, c’est plus sa partie), et surtout de l’amour.

Et vous pouvez toujours lire ce que j’écrivais de féministe sur ce blog jusqu’ici, .

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La fin des croyances

J’ai été élevée dans une famille hyper traditionnelle. Une de ces familles où on gère (très) mal les neuroatypies, et plus généralement les différences d’opinion. Une de ces familles où quel que soit ton avis, tu iras te faire baptiser, point, et puis de toute façon si tu ne le fais pas ta grand-mère sera triste.

Parmi les contenus indésirables qu’on a essayé de m’inculquer, j’ai pu en repousser une grande partie, et je me suis construite en grande partie en opposition à ceux-ci, ce qui est normal. Mais il est des croyances qu’on a réussi à m’inculquer, non par la force, mais de façon sournoise, silencieuse, systémique. Je parle bien sûr de toutes ces croyances qui forment le bagage de toute personne sexiste qui se respecte (sans se définir comme telle pour autant, allons donc).

Je parle de croyances parce que la plupart des mécanismes de pensée sexistes ou liés au patriarcat et à la culture du viol ne sont pas, pour moi, des opinions. Pour moi, si une opinion ne relève pas toujours d’un jugement rationnel, à tout le moins on a conscience de l’avoir. C’est en cela, je pense, que je différencierais le concept d’opinion de celui de croyance.

Un beau jour, résultat sans doute de tout un processus de déconstruction qui s’était engagé sous la surface, une vérité m’est tombée dessus : j’étais le produit de l’éducation de mes parents. Et de la société. Et du patriarcat. Mon environnement avait quand même obtenu le contrôle sur une partie de qui j’étais, après tout.

Je ne sais honnêtement plus ce qui a déclenché cette prise de conscience, quelle petite clé a ouvert la porte. C’était peut-être une phrase. Peut-être un regard. Peut-être même était-ce une phrase que j’ai dite et que, pour une fois, j’entendais.

Vous savez cette sensation de décalage quand vous dites quelque chose qui vient non pas de votre réflexion mais d’un conditionnement, et que vous réalisez soudain l’énormité de ce que vous venez de dire ?

Et soudain, les pensées se déversent en cascade dans la partie consciente de votre esprit, comme autant de coups de poings dans le ventre. Et pas que les pensées, les souvenirs aussi. Tous ces instants qui semblaient insignifiants et qui, chaque fois, portaient la marque du patriarcat et dont toutes les implications en amont et en aval me donnaient envie de vomir.

Si je ne pouvais pas vendre de fleurs aux voisins et mes frères si, ce n’était pas parce que je n’avais pas besoin d’argent à mon âge, c’était parce que j’étais une fille. Si être une fille me rendait moins capable de faire du porte-à-porte, c’était parce que je risquais d’être agressée. Si j’étais susceptible d’être agressée et pas mes frères, c’était parce que j’étais faible. Ou était-ce parce qu’il était normal d’agresser les petites filles mais pas les petits garçons ?

Ainsi, j’ai passé des années à penser sincèrement que les filles qui portaient du maquillage étaient des salopes, et, pire, à croire qu’être une salope était quelque chose de mal. Je trouvais que les jupes trop courtes… je n’ai pas besoin de finir cette phrase. Je trouvais qu’une chose telle qu’une « jupe trop courte » existait. J’allais me ranger dans la file des garçons à l’école (sans m’émouvoir une seconde du fait qu’il y aie des files non mixtes) parce que je voulais être un garçon, pas parce que je me sentais garçon, mais parce que je revendiquais la possibilité de pouvoir faire ce qu’ils faisaient : grimper aux arbres, sortir du jardin, porter des pantalons. Seulement, je le revendiquais pour moi, sans questionner le fait que les garçons puissent faire des choses que les filles ne pouvaient pas. Je voulais qu’on me considère comme un garçon parce que j’estimais que je n’avais pas à jouer selon les règles des autres filles. J’étais une fille cool, moi. Et puis un jour je me suis rendu compte que les autres filles, en fait, n’avaient pas moins de droits que moi.

Je me suis rendu compte que je n’étais pas née dans le mauvais corps, mais dans la mauvaise société.

Le choc a pris un peu cette forme :

Avant, je pensais que le sexisme c’était frapper sa femme ou la payer moins qu’un homme à diplôme et expérience équivalents. Je pensais que c’était enfermer sa femme et l’empêcher de sortir. Et puis je me suis rendu compte que c’était loin, très loin de se limiter à ces choses. Je ne réalisais pas, par exemple, la violence symbolique qu’il peut y avoir à parler de sa femme.

Ce qui m’a sauvée, ç’a été de me mettre moi-même dans une position où le risque de subir le sexisme était drastiquement élevé. C’est rigolo en y repensant, de me dire que je me suis mise à poser alors que je croyais que poser en lingerie faisait de nous des salopes. Quelque part, peut-être qu’un très timide éclair de lucidité m’a poussée à aller dans cette direction pour me forcer à prendre conscience du monde dans lequel je vivais.

C’est à force de me confronter aux fauxtographes qui essaient de te forcer à poser nue alors que ce n’était pas prévu au motif que « tu n’as vraiment aucun motif d’avoir honte de ton corps », aux amis qui se sentent autorisés à envoyer des photos de toi à leurs amis kikous pour te faire des captures d’écran de leurs réactions « pour te faire prendre conscience de ce que tu fais », aux autres qui t’expliquent dans le plus grand des calmes que poser en lingerie c’est ok mais seulement pour des gens qu’ielles ne connaissent pas, et que venant de toi c’est inacceptable, aux mecs qui se désolent que tu « aies changé » et qu' »avant, tu disais que tu ne poserais jamais nue », une fois que tu as fini par déconstruire tes croyances sur le nu, aux membres de ta famille qui disent que tu n’as pas pu être violée puisque tu poses à poil, bref, au slut-shaming et à la culture du viol, que ça a fini par me tomber sur le coin de la gueule : ces gens ne sont pas spécifiquement contre toi, ils sont juste sexistes.

« Juste. »

Et c’est assez moche, parce que ça veut dire que j’ai dû attendre de subir le sexisme à un point intolérable pour me rendre compte qu’il existait et que j’y participais. Et, pire que tout, je n’avais absolument pas conscience de subir le sexisme avant ça, alors qu’il dirigeait ma vie.

C’est moche de te réveiller un matin et de te rendre compte que toi la rebelle, toi l’étudiante en philo, tu vivais engoncée dans des croyances tout pareil que les autres. C’est moche de se rendre compte qu’on a beau avoir été discriminé toute notre vie, on a quand même trouvé le moyen de participer à l’oppression.

C’est là, je crois, à la fin des croyances, que se fait plus pressant le besoin de s’informer, de se sensibiliser, et de faire de même avec les autres. Et s’il en restait ? Que me reste-t-il à déconstruire ? Et de plus il y a cet équilibre à trouver pour éviter que ce qui sort de la déconstruction ne devienne le nouveau dogme.

Mais maintenant, quand je rencontre quelqu’un qui a ces mêmes réflexes, j’évite de le•la traiter avec condescendance, parce que j’ai beau conchier l’adolescente que j’étais, c’est tout de même elle qui a trouvé le moyen de devenir cette personne qui essaie de s’améliorer, et ses erreurs qui ont démarré le chemin, toujours à construire, vers une meilleure version de moi-même.

Je crois que ce que j’essaie de dire c’est ceci : parlons avec les gens.

Les complexes – billet d’humeur

Et si on arrêtait de jouer à qui a les plus gros ?

Une conversation récente sur les complexes avec une jeune fille qui est actrice elle aussi a soulevé ce point : quand tu es un personnage public, tu as intérêt à bien fermer ta mouille. Surtout si ton activité de personnage public implique de mettre ton image en exergue, comme le ferait un•e modèle photo, un•e comédien•ne ou encore un•e athlète, ou même un•e présentat•eur•rice télé. Le fait d’utiliser ton image de façon active passe ici au second plan, ce qui compte, c’est qu’elle soit accessible et que tu aies accepté qu’elle le soit. Et si tu as accepté qu’elle le soit, ça veut dire que tu n’as pas à avoir de complexes. Point-barre. Jamais. C’est fini.

Tant pis pour ta gueule.

Et puis quand on creuse un peu on se rend compte qu’il n’y a pas que les personnalités dites publiques qui se font basher si elles osent mentionner leur mauvais profil, leurs kilos en trop ou manquants ou la texture non-uniforme de leur peau. C’est aussi toute personne correspondant aux normes de beauté de la société dans laquelle elle se trouve.

En résumé, si tu es plutôt mince mais que tu te sens quand même mal dans ta peau, c’est dommage mais tu peux bien aller te faire voir avec tes caprices, et si tu oses formuler le fait que tu te sens trop grosse, on te dira que tu ne respectes pas les gens autour qui ont moins de chance que toi.

Mais c’est quoi, là ? Est-ce qu’on est vraiment en train de créer une échelle de valeurs des douleurs de chacun•e ? Est-ce qu’on va ranger les gens en catégories et leur dire « Toi, oui, tu as raison de te plaindre, viens » et « Ah non, toi tu en fais trop, on ne veut pas de toi dans notre club des complexes » ? Vraiment ? On n’est pas en train de parler d’un problème de santé ou de quelque chose de scientifiquement mesurable, là, on discute de la façon dont chacun•e vit son propre rapport au corps. D’un sentiment, donc par essence subjectif. Et on est en train, tranquillement et sans que personne ne trouve rien à y redire, de créer un monde où on invalide purement et simplement la façon dont certain•e•s vivent leur rapport au corps.

On ne parle pas de la façon dont la société les reçoit, on ne parle pas de leur statut de privilégié•e•s qui n’est plus à démontrer, on parle d’un processus d’auto-dépréciation qui leur est intérieur. On parle de complexes et de rien d’autre. Évidemment que c’est statistiquement pire de vivre dans un monde où on ne correspond pas à la norme, mais quand on en vient à quelqu’un qui vous dit « Je me sens trop ceci ou pas assez cela », ça reste de la souffrance et cette sensation d’être inadéquat•e mérite d’être combattue quelle que soit la conformation physique de cel•ui•le qui l’exprime.

Parce qu’en réalité vous savez d’où elle vient cette sensation d’être inadéquat•e ? De la société. Eh oui. De l’image parfaite qu’elle nous renvoie et à laquelle on est supposé•e correspondre. Sauf que ce corps de l’industrie de la forme, il n’existe pas. C’est une fiction. Et ce sera toujours une fiction même si vous vous en rapprochez un peu plus que d’autres.

C’est se tromper d’ennemi.

Quand on dit que telle personne n’est pas fondée à avoir des complexes alors que telle autre, oui, ce qu’on fait en réalité c’est légitimer ce mécanisme. C’est dire que oui, en effet, il y a des corps sur lesquels on devrait complexer. Ce n’est pas seulement anti-inclusif, c’est d’une violence inouïe.

Quand quelqu’un raconte quel chemin ielle a parcouru pour arriver à accepter son corps et qu’on le•la headshote d’un « En même temps c’est facile avec ton corps », on nie son histoire et on invalide son sentiment, et c’est violent. Quand quelqu’un exprime son propre rapport au corps et qu’on vient lui expliquer qu’ielle n’a pas à se plaindre parce qu’il y a pire, on rate le sujet. Le sujet, c’est qu’on ne devrait pas parler en termes de pire, on devrait parler de corps différents. On devrait penser les corps de façon horizontale et non verticale (ceci n’est pas une plaisanterie grivoise), et on en est encore à se sectoriser entre nous alors que la totalité d’entre nous se fait manger le cerveau par les normes sociales, indépendamment de la façon dont la société elle-même en remettra une couche dans la vie réelle.

Et si, au lieu de se diviser, on essayait plutôt de se regrouper et de se soutenir ?

Autrice

Je pense que vous l’aurez compris, j’attache beaucoup d’importance aux mots. Les mots de tous les jours surtout, ceux qu’on utilise sans y penser. Ceux qui sont ancrés dans notre inconscient collectif et qui pèsent comme un cauchemar sur l’esprit des vivants*.

Il y en a qui me tiennent plus à coeur que d’autres.

Autrice, par exemple.

Pour certains il est une évidence, pour d’autres une bizarrerie, pour d’aucuns une coquetterie inutile. Pour moi c’est un mot qui doit entrer dans cette catégorie des mots qu’on utilise sans y penser. Parce que le jour où ça nous semblera naturel d’utiliser le féminin d’auteur, le monde sera un peu plus égalitaire et y exister sera un peu moins un combat permanent.

Un peu.

En attendant de faire la révolution, mot par mot, on peut, un peu, changer le monde. Une habitude à la fois.

Ce un peu n’est pas suffisant, mais s’il existe c’est déjà tellement mieux que s’il n’existait pas.

Ça c’est pour le monde. De façon tout à fait égoïste, autrice, pour moi, c’est bien plus que ça. C’est comme un rivage lointain, inaccessible, qui nous semble encore inaccessible alors qu’on y a déjà mis les pieds. C’est un genre d’effet de sidération. Le temps de réaliser ce qui se passe.

C’est un peu pour réaliser que j’ai demandé à Coline Sentenac de réaliser mes photos officielles d’autrice. Et comme pour le moment, ce que j’écris, ça parle beaucoup d’acceptation de soi, on a fait ça sans maquillage, on est des déglingos**.

* (Oui, je viens de citer Marx dans mon billet en toute décomplexion.)
** (Oui, j’utilise « déglingo » à cause de Guillaume Meurice.)

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Reconte-moi une image

« Que l’on se considère modèle photo ou non,

que l’on ait posé des centaines de fois ou une seule,
que l’on dirige la scène ou que l’on se laisse absorber,
participer à la création d’une image fait de soi un témoin.

Aussi, à l’instar de l’acte de photographier, l’acte de poser permet de confronter la démarche personnelle comme l’appropriation subjective à celles d’autrui, amenant de ce fait des réflexions.

Nous avons souhaité partager les nôtres, les vôtres, en espérant contribuer à stimuler des échanges. »
Florence & Caroline

Avec Caroline, il y a quelques temps que nous échangeons sur les modèles et la démarche derrière le fait de poser. Et puis, nous nous sommes fait la réflexion que, souvent, on entend les photographes parler de la genèse d’une photo, mais bien plus rarement celleux qui y figurent.

Alors nous avons créé ce tumblr participatif, ouvert à toute personne ayant déjà posé sur une photographie et souhaitant partager l’histoire menant à cette image. Le projet est aussi sur Instagram et sur Facebook. Il est lancé, comme une bouteille à la mer, et nous verrons ce qu’il en advient.

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