Clitosaure x Dessine-moi un corps

Au printemps j’ai été convié.e à venir échanger avec les créatrices des podcasts Dessine-moi un corps et Clitosaure, ainsi que la tatoueuse et colleuse militante Anaëlle Goldy. Nous avons discuté de la façon dont notre rapport à l’art a façonné nos sexualités… et l’inverse. C’était un doux moment de sororité et d’échange, que je vous invite à partager avec nous a posteriori :

Quand j’ai reçu l’invitation à participer à ce podcast, motivée surtout par ma série de photos Sigilí, et j’imagine un peu par L’Art de la Pose, j’avoue m’être demandé si ces sujets étaient encore les miens, si cela ne faisait pas trop d’années depuis la dernière fois où je les avais potassés en profondeur. J’ai eu la surprise d’entendre que je n’étais pas læ seul.e à avoir eu ce petit accès de syndrome de l’imposteur, et la joie de constater que l’empathie et l’émulation des idées, ça marche tout de même drôlement mieux quand on ne met pas de mec cis dans la pièce. Bien sûr, comme souvent, une demi-heure après la fin de l’enregistrement, nous frappent en plein visage telle réalisation ou telle idée de dernière minute, mais n’est-ce pas ainsi à chaque prise de parole ?

Westmat

Il m’a fallu les mots des autres pour le réaliser – forcément, je ne pouvais pas avoir l’oeil sur ça. Plus encore, il m’a fallu les mots des autres qui me connaissaient mal, qui n’étaient pas habitués, et qui le savaient et ne projetaient pas je ne sais quelles attentes fantasmées sur moi. On a beau savoir que poser c’est plus souvent garder un mouvement en suspension que prendre une posture et y rester, il n’en reste pas moins que ce n’est pas la même chose que bouger.

Les mots des autres, donc, ont fini par me trouver pour m’apprendre combien il était miraculeux que je tienne debout, peu ancrée dans le sol comme je l’étais. Mais c’est évidemment une prof de danse qui m’a achevée d’un Même quand tu marches, on dirait que tu traînes ton corps deux mètres derrière toi.

Je n’ai rien répondu. C’était vrai. Même mon kiné, enfant, le disait : je ne suis pas incarnée, c’est comme ça, ou si peu. Juste assez pour faire illusion si je me concentre très fort au milieu de tous les gens qui de toute façon n’ont pas le temps de remarquer ce genre de détails. Bien sûr, il a bien fallu qu’on me le fasse remarquer : la plupart du temps, tout ça n’est à mes yeux que la façon standard d’être au monde.

Mais pas toujours.

Au bord de la falaise avec le vent qui me force à rester à l’intérieur si je ne veux pas m’envoler définitivement, au sein d’un cours d’eau, sous une cascade – ce sont des milieux qui me permettent de me raccrocher à mon corps parce qu’il n’y a personne pour m’y obliger. J’y reste le temps que j’y reste, et poser aide à recréer cela. Parfois. Pendant quelques heures, quelques jours, tout est plus facile à atteindre ; l’écriture est nourrie, le temps se remet à exister, les gestes se font plus sûrs. Jusqu’à la prochaine fois.

Bien sûr, on pourrait se demander pourquoi cette incarnation mal finie. Assez vite vient la question du trauma. Et c’est possible. Je ne sais pas. Tout ça remonte à loin, et on ne se souvient pas assez bien ces sensations pour savoir si cela s’est amplifié à chaque étape.

On se souvient des étapes pourtant.

Photographe : Mathieu Westmat

Cute Little Fuckers

En ce moment, je traduis un webcomic de l’anglais vers le français. Elle s’appelle Cute Little Fuckers, et elle met en scène des personnages qui sont… les sex-toys fabriqués par la compagnie éponyme. Ils sont fabriqués à la main pour le moment (j’ai vu les moules et tout le processus ! C’était fou !), ils sont gender-inclusive, définitivement queer, et en plus de propager un peu d’éducation positive sur ces questions (Il y a même le polyamour !), ils sont le projet de personnes que j’aime.

S’il s’avère que les sex-toys ne sont pas mon champ de compétences principal, je suis en revanche tout à fait à même de reconnaître un projet qui vaut la peine d’être soutenu, et celui-ci en fait partie.

Si tout se passe bien, une campagne Kickstarter devrait débuter dans quelques semaines pour aider la société à se lancer réellement – il y a déjà des bêta-utilisateurs, mais chut.

Mais, en attendant, je vous livre les BDs déjà sorties !

« Je préfère bosser avec des passionnées »

Il y a des choses un peu agaçantes dans la vie. La dissonance cognitive et les double-standards, par exemple, c’est agaçant. Notamment ce double discours qu’en tant qu’artiste, on expérimente constamment :

Si tu n’arrives pas à vivre de ton art, tu n’es pas un vrai artiste.

Si tu demandes à être payé pour ton art, tu n’es pas un vrai artiste.

Au-delà de la problématique de définir ce qu’est un vrai artiste, qui me semble assez proche du débat du talent qui est une notion qui ne sert qu’à introduire un système de castes, au-delà, même, des débats un peu bas de plafond consistant à se demander quel type d’activité artistique peut être qualifié de métier ou non, et selon quels critères – j’aimerais qu’on se penche sur ce qui se joue vraiment quand un client demande à un artiste de baisser ses tarifs parce que d’autres le font par amour de l’art.

Mais, chers clients, si vos autres collaborateurs et collaboratrices sont suffisamment à l’aise financièrement pour se permettre d’accepter d’être sous-payé•e•s, tant mieux pour elleux. Ce n’est pas mon cas. Ce n’est, à vrai dire, le cas d’aucun artiste que je connaisse. La passion ne nourrit pas, la sensation d’accomplissement artistique ne paie pas les loyers, et quand j’entends des gens essayer de culpabiliser mes camarades (et moi-même) parce qu’ils et elles ont eu le front de réclamer qu’on les paie pour leur travail, je vois rouge.

Ce qui se passe quand un artiste accepte votre tarif cassé, et que vous interprétez ça comme un intérêt plus grand porté à l’art qu’à l’aspect pécunier (l’argent c’est sale, et il est connu que la satiété tue l’inspiration), neuf fois sur dix c’est ceci : il pense ne pas avoir le choix.

Parce que la prochaine facture, la prochaine échéance de loyer, le prochain ravitaillement ou même le prochain renouvellement de matériel – vous savez, ce matériel dont on se sert pour créer des trucs – arrivent. Parce que vous n’êtes pas le seul à dévaluer le travail des artistes. Parce que c’est toute la société qui le fait.

Parce que, pour faire de l’art, encore faut-il être en vie.

Spirituellement vivant aussi, oui. Mais physiquement, corporellement en vie, c’est un sacré bon premier pas.

Ce qui se passe quand vous sous-payez des artistes, ce n’est pas que vous vous assurez de travailler avec les plus passionnés – vous vous assurez, en fait, de travailler avec les plus précaires, ceux qui ne peuvent pas se permettre de refuser vos tarifs cassés. Vous capitalisez sur la pauvreté.

Si vous n’avez pas les moyens de rémunérer correctement des artistes, vous faites comme les gens décents : vous vous débrouillez. Si vous n’avez que 100€ de budget pour photographier votre mariage, 20€ pour une illustration, et que sais-je encore, c’est votre problème. Mais quand vous nous culpabilisez, quand vous commencez à remettre notre engagement en question comme si qui que ce soit était susceptible de faire ça pour l’argent, la violence n’est pas seulement symbolique, elle est économique.

Je n’ai pas envie d’entamer une démonstration sur le fait qu’on puisse réclamer une rémunération pour une activité artistique et être quand même passionné, car c’est une évidence. Mais j’aimerais que les gens qui tiennent ces discours réalisent l’endroit d’où ils les tiennent – presque toujours un endroit où la vie est plus confortable que celle à qui ils adressent ces sermons.

Vous nous demandez toujours de nous mettre à votre place, vos discours sur le fait que vous ne pouvez pas faire autrement que de faire de l’art ne se tarissent jamais. Ne vous en faites pas, nous non plus, sinon on ferait autre chose.

Alors mettez-vous à notre place, un de ces jours, ne serait-ce qu’une fois.

Clichés de femmes

Donc, je serais bien allée au salon du livre cette année, mais j’étais occupée ailleurs. Cependant Julie de Waroquier m’y a tout de même un peu emmenée, en choisissant une image issue d’une de nos rencontres comme couverture de son dernier livre.

Ça s’appelle « Clichés de femmes », et ça illustre de ses photographies, dont beaucoup d’inédites, des citations de philosophes… sexistes. Les citations, et sans doute aussi les philosophes.

On y trouve donc pêle-mêle un grand nombre de raisons – philosophie, féminisme, photos, Julie – qui me donnent très envie de rappliquer pour le lire sans attendre, et si vous êtes comme moi, vous pouvez essayer de le trouver en librairie ou sur le site de l’éditeur.

Pour les modèles

Mon récent passage au club photo de la gare d’Austerlitz pour présenter L’Art de la Pose et échanger avec ses membres autour du sujet, a été l’occasion de mettre en ordre, dans mon intervention du jour, des pensées qui s’organisent petit à petit dans ma tête depuis, en réalité, quelques mois.

J’ai voulu écrire L’Art de la Pose pour créer un précédent.

Je recevais toutes ces questions sur le fait de poser, comment ça marchait, si j’avais des conseils, si je pensais que telle ou telle personne pouvait se lancer…, alors je me suis mise à regarder s’il n’y avait pas de la bibliographie que je pourrais envoyer à celles et ceux qui m’écrivaient, et là : le vide.

On croulait sous les livres parlant de la photo de portrait, comment prendre un modèle en photo, on pouvait lire des tas d’analyses sur les intentions artistiques des photographes… et on n’entendait jamais le point de vue des modèles sur ces sujets, alors qu’en discutant avec on se rend compte qu’ils et elles avaient, en fait, des tas de choses à dire. C’était presque comme si elles étaient des formes interchangeables : que poser, c’était être là, être jolie, faire ce que le ou la photographe demandait et surtout ne pas dépasser de ce cadre.

Et puis j’ai pensé à mes échanges avec les gens que je croisais et qui ne connaissaient pas le milieu alternatif, pour qui « modèle photo » rimait uniquement avec « mannequin d’agence », j’ai pensé à Internet et à tous ces gens qui commentent des photos en présumant des démarches dont ils ne savent rien, quitte à blesser ; et je me suis rendu compte que le cliché avait la vie dure : une modèle femme, un homme photographe, qui aurait assumé l’intégralité de la direction artistique. Alors j’ai eu envie de faire plus que donner des conseils : je voulais parler de ce que c’était vraiment que poser, de ce que c’était que prêter l’image de son corps à un photographe et travailler avec iel à créer une image, je voulais parler de la fracture qu’il y a parfois à voir des résultats qui diffèrent de l’image que l’on a de soi, alors même qu’on a mis des choses personnelles, voire intimes, dans cet échange-là.

Et donc, alors même que je savais que je ne parlerais pas pour la totalité des modèles hors agence, je me disais que le simple fait de parler ne pourrait qu’encourager le débat et la discussion, encourager d’autres voix à s’élever, et faire en sorte que nos voix de modèles rejoignent nos corps dans la sphère publique.

Je pense qu’il y a, au contraire de ce qu’on entend et sous-entend souvent, quelque chose de très volontaire dans le fait de se dire : je vais me mettre à poser. Parce qu’il y a tous ces obstacles à dépasser : la peur, le cliché qui veut que tous les photographes soient des pervers ; le sentiment d’illégitimité : si je ne vois que des corps correspondant à une certaine norme de beauté représentés en photo, qui suis-je pour aller m’exposer avec mon corps différent ? ; et dans sa suite logique, la peur de paraître prétentieux ; et l’inconfort. Parce que poser c’est montrer son corps, certes, mais la sortie de zone de confort se trouve parfois moins là que dans le fait d’utiliser ses propres émotions, dont il est plus ou moins acquis qu’elles sont à nous, pour les mettre au service d’une création en commun. J’ai déjà sorti des choses, devant des photographes que je connaissais à peine – certains sont devenus des amis. Et c’est beaucoup plus intime qu’un visage ou qu’un corps, même nu.

Mais au milieu de tous ces obstacles, il y a quelque chose de peut-être encore plus violent symboliquement. C’est le traitement légal qui est réservé à cette activité.

Il y a quelques mois, un groupe est apparu sur Internet, répondant au nom de « Model Law ». Leur manifeste est en ligne, et explicite clairement leur objectif : agir pour la défense, la protection et l’accompagnement des mannequins en France, en passant par une série de réformes qui – nous en sommes tous d’accord – sont plus que nécessaires pour assainir les pratiques du milieu. Je l’ai, bien sûr, signé, et j’encourage chacun et chacune à faire de même.

Mais.

Mais je ne sais pas ; j’ai l’impression de l’avoir explicité clairement auparavant, et l’excellent livre de Joëlle Verbrugge Le photographe et son modèle l’explique avec beaucoup de minutie et de clarté, mais personne ne semble prendre en compte le fait que beaucoup de modèles ne sont pas en agence, pour un tas de raisons physiques qui peuvent aller de « pas assez normé » à « pas assez bizarre ». On n’a pas le droit de facturer, ni de faire appel à des entreprises de portage salarial, ni de se faire rémunérer en cachets. Il nous reste, certes, l’option de demander à nos clients potentiels de se faire enregistrer au GUSO, mais la procédure est en fait bien trop longue et complexe pour que nous puissions raisonnablement penser pouvoir amener suffisamment d’entre eux à le faire effectivement pour en vivre légalement.

J’ai beaucoup parlé de ce qu’on disait, symboliquement, à un modèle en lui coupant les possibilités de se déclarer hors agence ; c’est tu n’as pas ta place ici ; c’est tu n’exerces pas un vrai métier ; c’est à moins qu’une autorité ne t’aie choisie, tu n’es rien. C’est mon truc, les symboles. Il me semble maintenant à propos d’insister sur le côté pratique des choses.

Ne pas pouvoir se déclarer c’est être forcé•e, soit de renoncer à vivre de ses compétences quand bien même la clientèle serait là, soit de faire du black, ce qui n’est pas super.

Ça veut dire aussi que si une modèle pose pour un photographe et tombe sur un fauxtographe, qu’il l’agresse ou tente de l’agresser, elle ira grossir les rangs des femmes n’ayant pas osé aller porter plainte après de tels faits, non seulement parce que ces plaintes sont de toute façon très souvent traitées par-dessus la jambe et sans aucune bienveillance, mais aussi parce qu’elle sera bloquée par cette pensée : Oui, mais je faisais quelque chose d’illégal.
… Bon, jusqu’à preuve du contraire c’est tout de même drôlement plus illégal d’agresser un autre être humain que d’avoir été payée sans statut légal. Mais cette peur est une réalité.

Ça veut dire que pendant ce temps on ne cotise pas, et qu’on n’a pas de couverture sociale. Ça veut dire qu’on risque des poursuites. Bref, c’est beaucoup d’inconvénients, et en même temps, je pense qu’avec un minimum d’empathie on sera toustes d’accord pour dire que cet état de fait ne se justifie pas par lui-même, comme j’ai pu le lire. J’entends par là que ce n’est pas parce que le monopole des agences de mannequin veut nous interdire d’exercer que c’est une raison suffisante pour que nous allions vendre des vêtements fabriqués par des enfants au Bangladesh au lieu de poser.

Idéalement, ce qu’il nous faudrait c’est une vraie refonte du droit du travail concernant les mannequins pour adapter les régimes aux réalités du terrain ; ne serait-ce qu’en fonction de l’utilisation de l’image, qu’elle soit à but commercial ou non, par exemple. La question a été abordée en février à l’Assemblée Nationale, très rapidement, mais à part des bordées d’insultes sur les réseaux sociaux de la part de photographes effrayés sans doute de ce qu’ils dénonçaient comme la porte ouverte à une concurrence déloyale, et méprisants pour, ma foi, des raisons qui leur appartiennent, envers les modèles alternatifs, je ne crois pas que les choses soient allées beaucoup plus loin.

Je me demande si, comme dans la décision de commencer à poser sans y avoir été invités, ce n’est pas à nous de prendre cette situation en main. Non. Dans la réalité, je ne pense pas que ce soit à nous de le faire ; mais comme personne d’autre ne semble penser que ça vaille la peine, il va bien falloir s’y coller. Est-ce qu’un groupement de modèles serait en mesure de fonder une agence non restrictive en ce qui concerne les physiques ? Et sous quelles modalités ? Serait-ce une agence à but non lucratif ? La forme associative permet-elle d’obtenir l’agrément d’agence de mannequin ?

Je n’ai pas les réponses à ces questions, et certainement pas les compétences ou tout simplement la visibilité nécessaires pour réellement lancer un tel projet. Mais j’adorerais le voir naître, pour les modèles.

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De la rage

Parmi les nombreuses choses improductives que je fais tous les jours au lieu de travailler, il y a le débat. Vous me direz : Mais non, comment tu peux dire ça, le débat c’est bien, c’est l’échange d’idées, c’est la rencontre de l’altérité… eh bien pas (ou très, très rarement) sur Internet, et pas beaucoup plus souvent dans la vie du monde physique, à vrai dire. En général, ça se termine en dispute où chacun essaie de gagner la conversation – à l’exception d’avec quelques êtres précieux que je remercie régulièrement d’être tels qu’eux-mêmes.

Vous me direz, pourquoi je fais ça ?

Pourquoi on s’énerve ? Pourquoi on continue à discuter alors que de toute évidence on n’est pas, on ne sera pas entendus par nos interlocuteurs ?

Peut-être parce que parfois c’est la seule chose à faire. Peut-être parce que se taire devant certains types de propos, ça devient beaucoup trop proche de les accepter pour prendre ce risque.

On se répète que la liberté d’expression, c’est important, fondement de l’État de droit et blablabla. Ce n’est pas faux. Mais la liberté d’expression ça veut dire que tu ne seras pas envoyé en prison pour avoir dit ce que tu penses. Pas que personne n’a le droit de te mettre en cause pour ça, et certainement pas que toutes les opinions se valent. Non, parce que les mots sont importants, et ceux qui formulent des idées plus que les autres. Aussi importants : les silences. « Qui ne dit mot consent », l’adage était déjà en perte de vitesse avant #MeToo mais il n’en reste pas moins qu’en présence d’une oppression, ne pas s’élever contre c’est permettre à l’oppresseur de continuer. C’est prendre son parti.

Alors, parfois, j’entends des féministes, des gauchistes et des véganes qu’ils sont intolérants. Intolérants. Il faudrait encore voir ce qu’on nous demande de tolérer ! Régulièrement, face à des gens qui appellent à la haine sans équivoque aucune – ce qui est un délit, je me permets de le rappeler – on entend : Mais laissez-le s’exprimêêêêêêê… Eh bien, non. Je ne veux pas le faire. D’ailleurs, cette personne s’est déjà exprimée. Et c’est précisément parce que ce qu’elle a dit était inacceptable que moi et mes petits copains « trop radicaux », on aimerait bien qu’elle la ferme et ouvre un livre – de préférence pas Mein Kampf.

Dans l’alternative, on ne peut pas se permettre de laisser ça sans réponse parce qu’on, en tant qu’espèce, a beaucoup trop tôt fait de se laisser imprégner par des messages quels qu’ils soient, du seul fait d’y être exposés.

Il y a parfois dans les discussions une sorte de relativisme tellement appliqué à tout qu’il en devient un absolutisme, que personnellement j’interprète comme de la paresse intellectuelle, celle de tenir une position. Refuser d’accorder du crédit à des idéologies inacceptables ne fait pas de nous des nazis, en fait. Dans le cas de certains dessinateurs (je ne ferai pas de pub, tout le monde sait de qui je parle et si vous ne savez pas : vous ne ratez rien) ça fait même de nous des anti-nazis.

cap

Et puis, cette paresse, je ne la retrouve pas uniquement quand on dit un peu trop fort que, quand même, être un nazi c’est pas super gentil. Il semblerait que dans tous nos combats, toutes nos quêtes pour tenter de rendre le monde plus juste, plus respectueux, plus écolo, plus logique qu’il ne l’est, le concept ce soit de tendre l’autre joue sous peine d’être taxé d’extrémisme. Est-ce que quelqu’un pourrait expliquer une bonne fois pour toutes à ces gens qu’ici, ce n’est pas le Nouveau Testament, mais le vrai monde ?

Alors voilà, il est cordialement demandé à chaque militant et militante d’être gentille, polie, pédagogue, soucieuse de préserver la sensibilité de l’autre et surtout de placer à l’intention de tous ses interlocuteurs une liste de disclaimers : #notallmen, #notallcarnistes, et bientôt probablement #notallracists, soyons fous !

Ça va. On a tous bien compris que vous n’étiez pas tous des violeurs, que tous les gens qui mangent une tranche de bacon et des chipolatas le samedi midi n’étaient pas en faveur du massacre des baleines et des éléphants, et que le fait que vous riiez à des blagues sexistes et grasses ne voulait pas dire que vous alliez prendre les armes pour assassiner tout ce qui n’avait pas l’air aryen dans votre voisinage. Cela posé, pourrait-on parler des vrais sujets ? Parce que quand je vous entends dire que vous n’êtes pas des monstres  assoiffés de sang à la moindre mention d’une notion de culture militante et que chacun ses opinions j’entends surtout une façon d’éviter le sujet – que ce soit par l’absurde ou par le relativisme forcené.

La raison pour laquelle on vous semble radicaux (et d’ailleurs on ne l’est vraiment, vraiment pas, je vous renvoie à cette BD qui aborde vraiment bien cette question), c’est qu’on n’a plus le temps. On n’a plus le temps d’être tièdes.

Les animaux n’arrêteront pas de s’éteindre, la planète de s’effondrer, les braconniers de braconner, les baleiniers de… braconner, parce qu’on le leur aura demandé poliment. Les abattoirs ne fermeront pas juste comme ça. Les industrialistes de l’agriculture ne vont pas relâcher les poules et les lapins, car ils auront soudain mauvaise conscience. Tous ces gens savent très bien ce qu’ils font. Les violeurs n’arrêteront pas de violer, les masculinistes de frapper, harceler, tuer, les policiers racistes de faire du délit de faciès, l’État de cautionner la violence envers les minorités et les mauvaises herbes quelles qu’elles soient. La politesse, c’est bon. On a essayé.

Vous savez ce qui me fait mal ? Qu’il y ait encore des gens pour parler de la violence des opprimés comme si c’était autre chose qu’une réaction épidermique à une violence bien plus forte et bien plus implacable. Que des gens trouvent encore que c’est ok de priver des animaux de leur condition même d’animaux, c’est-à-dire les réduire en esclavage, alors qu’il y a belle lurette qu’on peut faire autrement. Que le premier réflexe de pas mal de gens quand on parle du viol, c’est de parler des fausses accusations. Qu’il y ait encore des gens pour placer leur confort au-dessus des conditions de vie – et de mort – d’autres êtres sentients (et spoiler : ça inclut des êtres humains) sous prétexte que ces morts ne se font pas de leur main, et que ça arrive loin.  Et je m’inclus dans le lot. J’ai chez moi, j’utilise tous les jours des objets que, sans l’esclavage (qu’on pratique encore, hein), je n’aurais pas eus. Je sais que c’est mal, et je n’ai pas encore trouvé de solution pour faire en sorte que mon idéalisme et mon pragmatisme marchent de concert, et c’est pareil pour tout le monde. Il n’y a pas d’un côté les militants parfaits et de l’autre les affreux apolitiques-donc-de-droite* conspirant pour la fin du monde par inertie. Mais le fait qu’on ait tous nos dissonances cognitives ne fait pas de leurs objets des choses belles et bonnes et immuables, et surtout, le fait que le militant en face ne soit pas parfaitement pur, vertueux et irréprochable ne te dispense pas, toi, de faire des efforts.

Tu trouves que le harcèlement de rue c’est mal ? Oppose-t-y quand tu en vois. Soutiens les victimes. Tu n’es pas pour la souffrance animale ? Ne donne pas ton argent à ceux qui la perpétuent comme un business. Tu es contre les inégalités ? Soulève-toi et revendique la propriété publique des moyens de productions. Tu ne peux pas faire tout ça, parce que tu as peur de te faire taper toi aussi / pas les moyens de consommer mieux / tu ne sais pas comment démarrer une révolution ? OK. Ça arrive. On n’a pas tous les moyens de lutter. Parce que ce système fait en sorte que la majorité d’entre nous soit trop occupée à survivre pour avoir le temps de faire ça. On n’est pas tous prêts. Parce qu’on est éduqués depuis notre enfance à accepter l’inacceptable, sans explication et sans droit de réponse.

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Mais par pitié, arrête de nous dire que nous sommes des monstres intolérants quand c’est toi qui projettes ta propre culpabilité de ne pas faire mieux sur nous.

Un militant c’est quelqu’un qui fait de son mieux. C’est un humain. Parfois, il s’énerve, parce que ce monde contient toutes les raisons du monde de se mettre en colère et que pendant ce temps on l’enjoint à être plus poli, plus souriant, plus avenant, et surtout à appliquer une sorte de tolérance universelle dans laquelle on tolère au passage l’esclavage de toutes sortes d’êtres vivants, le pillage des océans, la domination masculine et le capitalisme.

Militer c’est fatigant. Parfois ça se fait en groupe, en fondant des assos, en organisant des événements. Parfois ça se fait en solitaire, en décidant simplement de ne plus acheter de vêtements neufs. Dans les deux cas, ça suppose de choisir un chemin qui n’est pas le plus facile, de reprogrammer nos neurones. C’est parfois usant. Faire semblant d’accepter ce qui se passe comme si c’était une fatalité, même une fois, même pour éviter de se disputer, c’est pire : c’est dangereux. Parce qu’on risquerait de s’y habituer pour de bon.

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* Je pars du principe que tout est politique au sens large, celui de la vie de la cité. C’est encore plus vrai avec la mondialisation : il est virtuellement impossible de s’extraire du politique. Le type de tabac que tu fumes est politique. Le type de transports que tu utilises. Ce que tu manges à midi. Même si tu vas t’isoler dans une forêt, ce sera politique. Or, pour moi, la différence entre ce qu’on appelle la gauche et la droite, au-delà des partis dont on sait bien que leur classification sur cet axe est sujette à caution, c’est que la droite juge que le monde tel qu’il est est soit assez bien, soit inévitable, alors que la gauche veut essayer d’inventer un monde meilleur. Dire qu’on est apolitique, c’est être de fait démissionnaire de son pouvoir de changer au moins une partie du monde, et donc, l’accepter tel qu’il est, avec ses oppressions.

Tiens, prends donc une leçon de conscience politique jusque dans ta façon d’écrire ce que tu écris, quelque part au milieu de cette conférence brillante :

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Pourquoi je ne viendrai pas ce soir

J’ai pensé à venir.

Et puis je me suis rendu compte que je n’avais plus confiance. Par défaut. Que je partais du principe que peut-être, probablement même, quelqu’un dans la pièce couvrait un agresseur. Par défaut. C’était statistique, mais je crois que je ne voulais pas le voir. Jusqu’à ce que ça m’arrive, plusieurs fois.

Je me suis dit qu’il fallait passer outre, ignorer cette possibilité, parce qu’à partir du moment où je sais où ils sont, qui ils sont, ils ne peuvent pas m’atteindre, pas vraiment, pas dans ma chair. Ignorer tout ça, essayer de voir le meilleur en les gens et tutti quanti. Et puis je me demande pourquoi c’est à moi de faire l’effort d’ignorer qu’il y a des violeurs et que sans doute beaucoup de gens dans la pièce leur serrent la main et les appellent mon ami.

C’est ce que ma mère me disait toujours. De les ignorer. Elle, elle parlait des autres enfants, à l’école, ceux qui trouvaient que je n’avais pas la bonne attitude, pas les bons goûts, pas les bons habits, pas le bon humour – que je n’étais pas assez comme eux. C’était terrible parce que tout ce qu’ils étaient allait à l’encontre de ce que j’aimais et dont j’avais envie, et en même temps j’enviais leur quiétude, leur certitude que le monde était bien en place autour d’eux.

« Ignore-les. » C’était comme un mantra. Personne n’aime être ignoré et c’était une petite école avec peu d’endroits où se planquer. Ça ne les a jamais vraiment calmés. Ni moi, au début.

« Ignore-les. » On ne sait pas comment les gérer tes émotions, alors débrouille-toi pour nous les épargner.

Petit à petit, la consigne d’ignorer ceux qui me faisaient mal s’est transformée en celle, plus simple, d’ignorer simplement ce qu’ils me faisaient ressentir. Et, plus tard, de bien garder mes oreillettes enfoncées dans la rue. Et, encore plus tard, de faire comme si c’était ok de s’entendre dire que des violences pouvaient être des histoires personnelles et, de viols, que chaque histoire avait deux côtés.

Je suis moi-même une sorte de connasse rationaliste. Mais ce n’est pas pour autant que je crache à la gueule des victimes.

Parce que, quand vous ne prenez pas parti lorsqu’il y a oppression, vous prenez celui de l’oppresseur. Il n’y a pas de neutralité. Est-ce que seuls les Siths sont aussi absolus ? Ce n’est pas à moi de le dire. Ce qu’il ne vous appartient pas de dire ? Je ne me permettrai pas de juger. Répète après moi : le viol, c’est mal.

Est-ce que la présomption d’innocence est importante ? Oui. Est-ce qu’elle justifie de se constituer à la fois juge et parti en lançant littéralement à la gueule des victimes Je m’en fous, de ce qui t’est arrivé, ou encore De toute façon qui me dit que tu ne mens pas, hein ? Non, hein. Est-ce que certains violeurs n’ont pas conscience de l’être ? C’est évident. Est-ce que ça rend ces personnes moins problématiques ? Mais à quel moment est-ce qu’il est seulement possible de considérer ça comme une excuse ?!

On ne vous demande pas de former un tribunal populaire et de mettre à mort nos agresseurs à coup de caillasse. On ne vous demande pas de les enfermer dans vos caves et de les torturer pour les faire avouer. On vous demande, juste une fois, de ne pas faire en sorte que vivre dans un monde où quelqu’un nous a fait ça comporte la double peine de ne plus oser ouvrir la bouche, ni pour nous ni pour les autres, à ce sujet. Un monde où, quand tu me demandes ce qui est arrivé et si tu peux en parler à qui de droit, je ne te vois pas trinquer la semaine d’après avec mon agresseur que tu parlais de confronter.

Un monde où on ne serait pas obligés de définir le soutien que devrait recevoir n’importe quelle victime en négatif.

Je ne viendrai pas ce soir, ni un des autres soirs, pas parce que j’ai peur que certain violeur soit dans la pièce, pas parce que je crois que vous êtes tous des violeurs en puissance, mais parce que je pense que pour beaucoup d’entre vous, vous continuez à en couvrir.

Et que la diplomatie, la cohésion du milieu, le fait qu’ils ne vous aient jamais posé de problème à vous personnellement, ne constituent pas des excuses.

Et que quel que soit le nombre de gens dignes de confiance, je ne me sentirai jamais en sécurité dans une pièce où ne serait-ce qu’une personne risque d’être de ceux-là.

Faire semblant de rien, serrer des mains et rendre des sourires dans des conditions pareilles, ce ne serait pas être adulte. Ce serait nier le respect auquel j’ai droit, auquel toutes, on a droit.

Alors je ne viendrai ni ce soir, ni un des autres soirs, parce que sur ce sujet ce n’est pas à moi de composer avec le fait de ne pas être en sécurité dans ce monde. C’est à ce monde de créer les conditions de ma, de notre, sécurité, y compris émotionnelle.

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Stéréotypes Busters

L’interconnexion des milieux et des projets audiovisuels semble porter en elle-même cette simple loi : plus on tourne, plus on tourne. C’est pour ça qu’en terminant l’un des tournages de SVVD, j’ai rejoint notre script, Maxence Fossat, sur son autre projet : ce court-métrage pour le concours Stéréotypes Busters. On était en terrain connu puisque la totalité des techniciens ont au moins déjà travaillé sur la websérie : Gautier Seguin au son, Cédriane Fossat et Raphaël Firon en directeurs de la photographie.