Archives pour la catégorie Sororité

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Stéréotypes Busters

L’interconnexion des milieux et des projets audiovisuels semble porter en elle-même cette simple loi : plus on tourne, plus on tourne. C’est pour ça qu’en terminant l’un des tournages de SVVD, j’ai rejoint notre script, Maxence Fossat, sur son autre projet : ce court-métrage pour le concours Stéréotypes Busters. On était en terrain connu puisque la totalité des techniciens ont au moins déjà travaillé sur la websérie : Gautier Seguin au son, Cédriane Fossat et Raphaël Firon en directeurs de la photographie.

 

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Dans ta cuve ! – Conférence au salon de la photo

Dans ta Cuve !, c’est une association qui promeut les procédés argentiques. Anaïs et Rémy, deux de ses membres, m’ont accueillie ce jeudi sur le stand (ou plus exactement sur l’Espace argentique) pour une conférence sur laquelle j’ai eu un peu carte blanche, et dont voici la vidéo, gentiment captée par Jean-Luc Manh.

Comme vous le voyez, je ne suis toujours pas conférencière professionnelle, mais je fais de mon mieux pour m’améliorer à chaque fois. Je suis un peu partie en improvisation par moments, mais j’avais tout de même écrit les lignes générales de mon « discours » en amont ; je voulais vous en partager le texte :

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Quand j’ai commencé à poser, il y a neuf ans, j’étais rassurée par les photographes qui mettaient leur appareil en mode rafale. Ils me disaient que c’était parce qu’une bonne photo se jouait à l’instant, à la seconde près, au petit fragment d’émotion un instant ici, et le suivant enfui. Ils voulaient le capturer, cet instant, et surtout surtout ne pas lui laisser la moindre possibilité de s’enfuir. Moi je ne questionnais pas cette démarche, je me disais qu’au moins, comme ça, il y en aurait bien une de bonne, par accident peut-être, mais une.

Et puis comme je prenais en expérience il m’a semblé que ça, c’était une approche industrielle de la photo. Que c’était fondé sur une logique statistique : si je couvre un plus grand nombre d’instants en déclenchant, alors j’ai un plus grand poucentage de chances de capter “le bon” instant, quoi que ça veuille dire. Finalement, travailler selon cette logique, c’est pour le photographe renoncer à toute forme de prise de décision au moment de la prise de vues, et pour le modèle accepter une simple place d’objet à photographier, sans interactivité avec le photographe. On se disait un jour avec un ami que finalement on ne voyait pas ce qui se passait à l’instant précis où on déclenchait, que c’était comme renoncer à être témoin d’un instant pour l’offrir au monde, mais là c’était renoncer à toute la rencontre et n’avoir au final rien à offrir. Ils étaient seuls derrière leur objectif, j’étais seule devant, et entre nous il y avait la barrière infranchissable des clac-clac-clac-clac-clac du miroir.

Et puis ce n’était pas très intéressant de faire de bonnes photos par accident, pas si l’accident était programmé.

Et puis c’était quoi de bonnes photos ? C’est quoi une bonne pose ?

Pour moi une bonne pose c’est un endroit où la vulnérabilité rencontre une certaine forme de maîtrise. La vulnérabilité parce que ça ne se limitera jamais à disposer ses muscles dans une certaine posture et attendre que l’image soit figée. Parce qu’il faut aller chercher, au fond de soi, une certaine émotion. Et la maîtrise parce qu’il ne suffit pas de savoir ouvrir la boîte, il faut aller y chercher ce dont on a besoin pour la photo qu’on essaie de faire, et parfois d’autres choses sortiront, et peut-être que ce sera encore mieux, et c’est important de se laisser surprendre, mais convoquer l’émotion voulue c’est quand même la première chose dont on a besoin.

Et le truc, c’est que le mouvement pour savoir et sortir ce dont on a besoin se joue en aller-retour, entre le ou la photographe et le modèle. Je vais donner quelque chose, qui sera reçu par l’autre, qui me le renverra sous une autre forme, chargé de son regard, et ainsi de suite.

“Me voilà.”
“Je te vois.”
“Je te vois me voir, et je l’accepte.”

Il y a vraiment cette sensibilité à développer dans la relation entre photographe et modèle, où celui ou celle qui déclenche le fait en sentant, plus qu’en ne le voyant, le bon moment, et où, aussi, celui ou celle qui pose sent le moment du déclenchement et la nature du regard qui est porté, en plus de la lumière et de l’angle de l’objectif. Évidemment qu’on peut s’entraîner à voir quel effet visuel est rendu quand notre corps est dans telle ou telle position, quand on déplace très légèrement tel muscle ou qu’on modifie insensiblement la tension dans tel autre, mais sincèrement, ce qui permet à deux acteurs d’une photographie de travailler vraiment ensemble, c’est le fait de tisser ce réseau presque organique entre deux égaux, et non entre celui ou celle qui regarde et celui ou celle qui est regardé•e.

J’aime bien l’argentique en fait, parce que, même si on ne peut pas dire que ça nous force à entrer dans ce rapport – si tu ne veux pas te connecter tu ne te connecteras pas -, il y a au moins cette tentation de remplacer la connexion par de la statistique qui est évacuée d’office. On a, il me semble, davantage le réflexe de prendre le temps de sentir la scène, comme on devrait toujours le faire, en fait. Ce qui ne veut pas dire qu’on se prive de saisir des choses à la volée, comme je l’ai d’ailleurs appris à mes dépens.

En fait il y a quelque chose de très curieux dans l’activité de modèle, parce que c’est un moment où on puise dans notre intimité pour le cadre professionnel, comme le ferait un comédien ou une comédienne, et qu’on doit de fait être à trois endroits en même temps. Celui où je donne, celui où je reçois (des instructions, un regard, une indication), et celui où je reste conscient ou consciente de tout ce qu’il y a autour. Il faut être totalement là, et totalement dans son corps, jusqu’au bout de chaque membre.

Je vois beaucoup le modèle comme un catalyseur, non seulement de cette interaction particulière, mais de tout ce qu’il y a autour. Le décor ou son absence. La tenue ou son absence. Le hors-champ. Le fait de ne jamais savoir exactement où se trouve le bord du cadre. On doit assimiler tout ça, l’entremêler de notre propre matériau, bouger à partir de notre centre, et ensuite tout renvoyer vers l’objectif et avoir cet échange qui dure le temps qu’il dure et se termine toujours sur nous, parce que ce qui est fixé c’est notre image et ce que cette interaction a fait d’elle, et c’est elle aussi qui parle en dernier lieu.

Ça, c’est comment le fait de poser et donc de travailler sur l’image m’a permis de me rapprocher en fait de mon corps et de m’y ancrer à nouveau. Mais le fait qu’il y aie cette intimité de circonstance qui se crée – qui peut se transformer ensuite en vrai lien, on a le droit de devenir amis – sur une séance photo peut amener certains photographes à avoir un sens des limites qui se brouille, voire disparaît.

Consciente de la difficulté d’appréhender un rapport aussi particulier, je me suis attelée à écrire un livre sur les modèles pour non seulement bien expliquer ce qu’était la pose, pour donner une voix aux modèles dont le point de vue est très souvent invisible, mais aussi pour aider celles et ceux qui aimeraient se lancer à poser des limites et à détecter des interactions qui ne seraient pas saines et tournées vers l’art et/ou le travail. Apparemment c’est vraiment compliqué parce que cette semaine j’ai vu passer sur Amazon un livre qui donnait des conseils pour séduire en séance photo, au calme. C’est juste l’automne 2017, on est bien. En pleine période de libération de la parole ça passe, c’est complètement la chose à faire.

Alors moi une fois en séance photo j’ai eu un maquilleur que j’ai trouvé très charmant et avec qui j’aurais sans doute flirté dans un autre contexte. Sauf qu’on était dans le contexte où il allait devoir me maquiller avec ses pinceaux et probablement ses mains, poitrine comprise, et que juste, lui faire savoir un truc pareil juste avant, ça aurait juste été malaisant. Donc je n’ai rien dit, et j’aimerais bien qu’on dise un peu plus fort que le respect de l’autre c’est aussi ne pas lui créer d’inconfort.

Poser et aller chercher des morceaux d’intime, c’est déjà inconfortable. J’ai connu des photographes qui créaient de l’inconfort à dessein, qui disaient que comme ça ils obtenaient un résultat plus “vrai” et plus “authentique”. Mais à quel moment ? Faire ça, c’est briser la relation de confiance, c’est entrer dans un rapport de domination, c’est le contraire de travailler avec quelqu’un.

Donc, bien sûr que la communication non-verbale ne va pas s’instaurer dès la première séance, mais ce qu’il faut bien garder à l’esprit c’est que vous ne pouvez pas la forcer. Déjà, si vous essayez, elle s’en ira, et ensuite il y a des chances que ce faisant vous soyiez irrespectueux. Donc, parce qu’on est là pour travailler, vous pouvez évidemment accompagner tout ça de mots, d’indications, vous pouvez mimer ce que vous voulez, mais il y a deux choses qu’un ou une photographe ne doit jamais faire.

La première, c’est de toucher le modèle sans son accord explicite.

La seconde, c’est de donner son avis sur le physique de la modèle.

Même si vous pensez que c’est gentil. Même si pour vous ce n’est pas grand-chose. Même si c’est pour lui dire que vous le trouvez beau. Même si vous croyez que c’est un compliment. Vous ne faites pas ça. Quand vous avez choisi votre modèle, vous avez vu à quoi il ou elle ressemblait sur son book, donc le simple fait qu’il ou elle soit là signifie que vous avez déjà validé son corps comme correspondant à ce que vous recherchiez pour cette séance photo. Il n’y a pas besoin de plus.

Acceptons de considérer les modèles comme des êtres humains venus faire leur travail, comme nous considérerions un acteur ou une actrice sur un plateau, et non pas comme juste des gens venus “se faire prendre en photo” avec qui on peut se permettre de surfer sur la limite entre personnel et professionnel. Apprenons à nous comprendre et alors on pourra avoir de ces interactions qui permettent de créer des images fortes, et belles, et signifiantes.

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#MeToo

J’ai posté moi aussi, sur les réseaux sociaux. Mon #. Mon #MeToo. Ben oui, moi aussi j’ai été victime de harcèlement, d’agressions sexuelles à divers degrés.

Et puis j’ai vu d’autres posts – des textes, de longueurs et de niveaux de détails divers. Des textes écrits par des humaines, avec un coeur et des mains et des yeux. Et puis je me suis dit que juste balancer mon hashtag, ce n’était pas assez – ça montrait l’effet de groupe, l’ampleur des choses. Mais pas leur réalité. Le hashtag seul est un indice statistique. Le texte qui l’accompagne, c’est la libération de la parole pour laquelle on s’est tellement battues, et pour laquelle on se bat encore.

Alors voilà pourquoi #MoiAussi :

Parce que c’est pas normal, à onze ans, d’être coincée par les grands du collège contre un mur, et qu’ils te disent qu’ils te laisseront partir si tu es capable de leur expliquer ce que c’est qu’une branlette espagnole, et que, si tu sais pas, t’es une simplette, et si tu sais, t’es une pute. C’est pas normal d’en vomir pendant des jours à l’idée d’aller à l’école.

C’est pas normal de passer toute ton enfance à, à partir d’une certaine heure, ne pas oser sortir de ta chambre même pour aller pisser parce que ton père se change en silence pile devant ta porte et que t’as pas envie de tomber dessus.

C’est pas normal d’apprendre la peur avant même de savoir de quoi.

C’est pas normal qu’on t’explique que t’as pas pu être violée à dix-sept ans, la preuve, merde, tu avais fait un compliment à ton agresseur un jour. Ou à son frère. Ou tu poses nue. Ou en lingerie. Ou, juste, t’étais même pas vierge de toute façon alors franchement, qu’est-ce qu’on s’en cagne.

C’est pas normal qu’à seize, ton frère ait simulé un viol sur toi à deux mètres de ta mère pour t’expliquer ce qui t’attendait si tu parlais de nouveau à ce garçon sur Guild Wars qui se trouve être ton premier copain au lieu de farmer. Parce que te rouer de coups depuis des semaines pour te « protéger » n’a pas été assez efficace à son goût. Ta mère en train de faire la vaisselle qui t’intime en riant « écoute ton frère, il a raison », c’est pas normal ça non plus.

C’est pas normal d’apprendre la honte sans savoir pourquoi.

C’est pas normal de pas oser rentrer en métro le soir, de dépenser ton découvert déjà vide d’étudiante dans un taxi juste pour être sûre, juste pour lâcher la peur trente minutes, ni de te faire juger pour avoir dépensé tes thunes aussi légèrement quand tu sais que s’il t’était arrivé un truc on t’aurait immanquablement sorti « Bah oui mais pourquoi tu rentres en métro aussi ».

C’est pas normal que ton père se permette de t’immobiliser sur le lit pour t’enfourner un suppositoire de force malgré tes larmes parce que tu comprends il a pas confiance. C’est pas normal que le médicament se retrouve dans ta chatte à la place. C’est pas normal qu’il t’explique que c’est ta faute et que t’avais qu’à ne pas gigoter.

C’est pas normal qu’à treize ans on t’aie suffisamment traitée de folle parce que tu voulais pas qu’on te touche, qu’on te force à faire la bise, parce que tu vis dans une telle peur du viol, permanente, que t’as même pas encore les mots pour nommer, que ton kiné s’en inquiète, que tu surprennes ces mots que tu n’aurais pas dû entendre parce qu’adressés à ta mère : « Florence me fait peur. Dès qu’on la touche c’est comme si elle désinvestissait totalement son corps. C’est pas sain. Et si quelqu’un en profitait ? Est-ce qu’il lui est arrivé quelque chose ? »

C’est pas normal d’apprendre à disparaître, un peu plus, tous les jours, sans trouver d’autre voie.

C’est pas normal que les mecs – OUI CERTAINS MECS ON A COMPRIS, PAS TOUS LES MECS, sérieux c’est vraiment ça qui vous choque le plus dans ce sujet ? – se sentent à ce point autorisés à insister, et insister, et insister, qu’on en arrive à se laisser faire. Comme ça. Pour avoir la paix. Parce que c’est plus simple.

C’est pas normal que le jour où tu arrives à dire non fermement tu te fasses culpabiliser et qualifier de violente.

C’est pas normal que quand tu parles du fait qu’il t’a fallu du temps pour arriver à enfin le sortir, ce « non », on en arrive le traduire par : « T’étais une fille facile, quoi. »

C’est pas normal que quand tu poses, des fois, tu sois obligée de te défendre à coups de pieds et que l’excuse du pauvre type qui te prenait en photo à ce moment-là c’est « Ah là là désolé mais t’es tellement belle ».

C’est pas normal de se sentir à poil quand nos écouteurs cessent de fonctionner au milieu de la rue. C’est pas normal de les garder quand même dans les oreilles pour pouvoir faire semblant de ne pas entendre plus facilement.

C’est pas normal d’être obligée de regarder les photos intimes que le type a prises de toi à ton insu et qu’il tient absolument à te montrer parce que si tu lui dis ce que tu en penses tu as peur qu’il s’énerve, et qu’est-ce qui se passera alors ?

C’est pas normal quand ton cousin, après t’avoir croisée à l’enterrement de ton frère, te sort sur MSN que t’as bien changé et que les circonstances ne s’y prêtaient pas mais quand même il t’aurait bien baisée.

C’est pas normal qu’un vieux de 60 ans te montre sa bite au milieu d’une gare déserte en agitant la langue, comme ça, juste parce qu’il peut.

C’est pas normal qu’on t’apprenne que c’est bon, tu l’as l’égalité, oh et tous ces gens que tu n’arrives plus à voir que comme des menaces potentielles ? Des détraqués, ou alors c’est toi qui les imagines, ou alors c’était un compliment, ne sois pas si susceptible.

C’est pas normal de te faire traiter de parano parce que tu refuses de dormir dans le même lit qu’un gars, et de passer la nuit à essayer de lui échapper sans avoir l’air vexante parce qu’il habite au fond de la forêt, et que tu savais pas.

C’est pas normal quand au milieu d’une session de shibari, on te propose de faire dévier les choses à coups de dildos, et que quand tu dis non, on te laisse tomber, en mode « Du coup tu comprendras bien que tu n’es plus rien pour moi », en plein milieu de la session.

C’est pas normal que ton cousin (un autre), mais aussi ton pote, ton frère pourquoi pas soyons fous, te raconte au calme la dernière « pute » qu’il a « baisée » en la faisant « boire qu’elle s’en rappelle sans doute même plus – dommage pour elle », en semblant très content de lui. C’est pas normal que des mecs puissent raconter LEUR PUTAIN DE VIOLS qu’ils ont COMMIS sans sembler se rendre compte que non non le viol c’est pas ok.

C’est pas normal les « meilleurs amis » qui soudain décident qu’ils ne seront plus jamais heureux à moins de te baiser dès lors que tu montres la moindre petite faille. C’est pas normal qu’ils se sentent autorisés à employer n’importe quels moyens, y compris chimiques, pour que tu les laisses te « consoler ». C’est pas normal que derrière, tu apprennes qu’ils n’avaient pas le choix, tu allais tellement mal, fallait bien faire quelque chose.

C’est pas normal qu’un de tes potes envoie des photos de toi sur le 15-18 de JVC pour te rapporter les réactions à base de « put » et de « salop », de « viande à viol » qu’elles ont suscitées. Pour ton bien. On t’en fait des choses pour ton bien.

C’est pas normal que ton numéro se retrouve en libre-service à fins de harcèlement téléphonique dans ton lycée. Ou ta ville. Ou ton groupe d’amis. Ou à n’importe lequel de ces groupes de gens à qui on a pu dire que tu couchais facilement.

C’est pas normal d’avoir peur de porter plainte, ou même juste de PARLER, parce que tu sais qu’il y a une chance sur dix peut-être que ta parole soit reçue de façon bienveillante et qu’on n’ira pas fouiller le moindre de tes mots plus haut que l’autre pour le jeter en pâture à l’arbitraire en oubliant totalement les faits.

C’est pas normal quand tu apprends à faire du vélo sur un chemin caillouteux enfant, qu’on te demande « si ça masturbe bien au moins ».

C’est pas normal que quand tu pleures après un viol conjugal on te reproche de faire « du drama ».

C’est pas normal de te retrouver à boire, régulièrement, au cas où il aurait envie et pas toi, parce que t’as remarqué que ça rendait les choses plus faciles.

C’est pas normal de devoir baisser les yeux dans l’espace public, et ne pas sourire, et marcher plus vite, et faire des détours en rentrant chez toi, et changer de trottoir et surtout, surtout faire tout ça en ayant l’air d’avoir une toute autre raison de le faire que le mec qui te harcèle depuis déjà cinq minutes.

C’est pas normal de préférer marcher que prendre le métro quand c’est blindé parce que dans ce cas tu n’as aucune certitude de pouvoir garder tes fesses et ton sexe hors de portée de mains. N’importe quelles mains. C’est bien le problème.

C’est pas normal que tu sois potentiellement en train de te demander comment je m’habille pour prendre le métro, pour avoir peur de ça. C’est pas normal que je crève d’envie de te répondre que je passe ma vie en jean, parce que bordel, quand est-ce que vous allez comprendre que ce n’est pas mes vêtements qui causent ça, mais les agresseurs, en… agressant ?

Mais vous savez ce qu’il y a de pire dans tout ça ?

C’est que je ne m’en rappelle pas de la moitié.

J’ai lu aussi d’autres choses. Des voix qui s’élevaient, condamnant « l’impudeur », condamnant tous ces détails « intimes » qui devraient selon elles rester « personnels ».

Non.

Mon agression n’est pas « personnelle », elle ne fait pas partie de mon « intimité », et l’ »impudeur » dans cette affaire n’est certainement pas à chercher de mon côté. Et c’est pareil pour celles de mes amies, des amies de leurs amies, de leurs mères, leurs soeurs, leurs cousines, leurs collègues, leurs profs.

Oh, et une dernière chose.

Nous ne sommes pas « des » victimes, mais nous sommes victimes. Toutes, et à des degrés divers. Oubliez ces mythes de la victime-type, des vraies victimes, des victimes convenables. Victimes, nous l’avons toutes été, à un moment ou un autre.

Mais nous refusons d’être des cibles. Nous ne sommes pas « ce genre de femmes » à qui il arrive, ou il n’arrive pas, d’être agressées. Aucune de nous ne l’est. Nous ne sommes pas agressées parce que nous étions habillées de telle ou telle façon, parce que nous avons envoyé tel ou tel signal, parce que nous avons commis telle ou telle erreur. Nous le sommes parce que nous sommes des femmes dans une société patriarcale, où le rapport de domination fait de nous des cibles faciles. Mais nous n’en serons plus, plus maintenant.

Il y en a marre de se cacher dans le noir et de se taire en craignant les conséquences si nous parlons. À partir de maintenant, c’est nous qui devons être les conséquences. La parole se libère, de plus en plus. Les victimes sont partout, et vous l’avez lu. Ce sont vos amies, vos soeurs, vos collègues, vos camarades, vos mères, vos compagnes. Nous sommes trop nombreuses pour être juste les victimes de quelques psychopathes en marge de la société. Statistiquement, il faut donc bien que les coupables, ce soient vos collègues, vos amis, vos pères, vos frères, vos employés, ceux qui vous vendent votre pain, ceux qui vous conduisent, même ceux qui vous soignent – et peut-être même vous, à un moment ou à un autre.

Il serait sérieusement temps que la honte change de camp, et que toustes, nous nous interrogions sur ce que nous faisons pour faire perdurer cet état de fait, et ce que nous ne faisons pas alors que ça pourrait changer, petit à petit, les choses.

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Notes sur le polyamour

Donc j’avais écrit cet article pour un site, dont la rédaction a finalement choisi de partir sur un angle plus léger et probablement sur un nombre de caractères plus réduit. Ça m’a un peu déçue, et j’ai trouvé assez peu chouette d’avoir écrit cet article pour rien, et puis, je me suis rendu compte que je l’avais écrit pour qu’il soit lu, pour qu’il soit compris, pour qu’il engendre des échanges, et que je m’étais surtout donné beaucoup d’excuses pour ne pas le poster sur mon blog personnel, oublieuse du fait que j’avais justement choisi d’en faire un blog… personnel.

Donc, voici cet article.

En un mot comme en cent, il y a quelques années, j’ai réalisé que j’étais polyamoureuse. Polyamoureuse, qu’est-ce à dire que ceci ? Ce néologisme tout récent (deuxième moitié du XXème siècle) est étymologiquement transparent : du grec polus, plusieurs, et du latin amor, amour, cela nous donne donc amours multiples. Une définition assez répandue du terme suggère que ce serait le fait d’entretenir plusieurs relations amoureuses en même temps ; je la trouve insuffisante, parce que circonstancielle. De la même façon qu’on ne définirait pas comme asexuelle une personne qui, durant une période donnée, n’a pas de rapports sexuels, le polyamour est à conceptualiser comme une façon globale d’envisager les relations. Ce serait donc, à mon sens, la capacité à avoir des sentiments amoureux pour plusieurs personnes simultanément, sans que l’un ne retranche quoi que ce soit à l’autre.

Le moment où j’ai réalisé qu’il n’y avait pas un modèle unique

Quand tu as grandi dans une société majoritairement monogame, te rendre compte que ce n’est pas ta façon de fonctionner, ça peut s’avérer compliqué. Le problème c’est qu’on t’a tellement martelé que l’Amour c’était avec une seule personne et c’était comme ça et pas autrement que, quand tu te rends compte que tu ne fonctionnes pas comme la plupart des gens, la première chose que tu fais c’est te demander ce qui ne va pas chez toi.

C’est en tout cas ce qui s’est passé pour moi, et ce qui explique que ma prise de conscience ait pris aussi longtemps. Je me rappelle cette fois où j’étais en relation exclusive avec un garçon qui, normalement, était plutôt couples libres, mais m’avait demandé qu’on soit fidèles. N’ayant de toute façon jamais rien connu d’autre, j’avais accepté sans faire d’histoires. J’étais très amoureuse ; les problèmes ont commencé quand je me suis rendu compte que j’étais également tombée très amoureuse d’un autre homme. Ç’ont été des mois d’auto-torture mentale, où j’étais convaincue que les sentiments que je portais à l’un invalidaient forcément ceux que je portais à l’autre ; je pensais, en conséquence, être une sorte de monstre incapable d’aimer. La relation s’est terminée et les choses en sont restées là.

C’est quelques temps plus tard que j’ai entendu le mot “polyamour” pour la première fois ; des amis d’un ami venaient de lui annoncer qu’ils étaient en relation non exclusive depuis quelques années déjà, et qu’ils le vivaient bien ; ils le mettaient juste au courant.

Du déni à l’acceptation

À partir de là, j’ai commencé à me renseigner, à essayer de comprendre les tenants et aboutissants du concept, à faire la différence entre, par exemple, le polyamour et un couple libre ; et surtout, surtout, à parler avec ces gens. Je ne suis pas une grande fan des cases d’une manière générale, et je pense que la façon de chacun d’aborder chacune de ses relations est unique, mais en l’occurrence le fait d’avoir un mot à poser sur cette posture qui collait tellement à mes propres ressentis m’a énormément aidée à remettre les schémas dans lesquels j’ai été élevée en question. Même si on sait qu’on ne placera pas toujours exactement la même chose que notre voisin dans un concept, je pense sincèrement qu’on a besoin de les créer, ne serait-ce que pour essayer d’ouvrir l’esprit des gens. Quand on n’accepte pas la création et l’utilisation d’un mot pour désigner une certaine pratique, alors, de façon implicite, on invalide la pratique elle-même. On en fait quelque chose de marginal, d’anormal, quand pas quelque chose de mal. Le fait d’avoir le mot “polyamour” à comparer à ce que je pouvais ressentir m’a ainsi permis de commencer à questionner la place du couple exclusif comme mode “par défaut” des relations, qui n’est finalement qu’une construction sociale.

Vous allez me dire, peut-être, que j’exagère et que les couples libres par exemple sont bien mieux acceptés qu’auparavant. Sauf que dans le cadre d’un couple libre, on reste en couple avec une personne, qui fait office de relation “primaire”, et les autres sont donc des relations “secondaires”, sans compter que la hiérarchisation se fait en fonction d’une différenciation relation amoureuse / relations sexuelles, et que l’on reste toujours sur une seule relation amoureuse. Dans le polyamour, ce n’est pas le cas : chaque relation est unique, il n’y a pas de hiérarchisation à faire. Pour autant, on n’est pas au débat d’entre-deux tours : ne pas hiérarchiser les relations ne veut pas forcément dire qu’on chronomètre si chacun•e de nos partenaires passe l’exact même nombre d’heures ensemble avec nous. Comme chaque relation amoureuse est unique, on ne partage pas forcément les mêmes choses, et on ne fonctionne pas forcément de la même façon ensemble – l’essentiel, c’est de s’assurer qu’aucun•e ne se sente mis•e de côté.

Je me rappelle être passée par une phase où j’étais de plus en plus intéressée par le polyamour – ça cadrait avec mes idées, mes principes, mes ressentis, même mes besoins – mais je n’osais pas encore l’assumer et passer à l’application. Mon discours à cette époque était passé de “j’aime beaucoup ce concept, c’est très bien mais je pense que je suis naturellement mono” à “bon, ok, je me sens poly, mais je pense que ça me blesserait trop que l’autre personne aille voir ailleurs, donc je reste mono”, dans une forme de marchandage avec moi-même qui n’aurait trompé personne s’il avait eu lieu devant témoins.

On reste des humains avec des difficultés d’humains

Ce qui m’amène au sujet de la jalousie. Il se trouve qu’à l’époque je fréquentais un pur monogame, qui était aussi dans une forme de contrôle assez malsain. Et, entre autres choses, je ne parvenais pas à comprendre pourquoi, dans cette relation, j’étais très jalouse alors que dans la plupart des relations j’étais complètement détendue avec l’idée que mes partenaires fréquentent d’autres gens, voire soient attirés par elleux. Et puis j’ai réalisé que c’était en fait le regard que portait mon partenaire sur ces autres personnes qui me posait un problème. Pour lui, engager une relation sentimentale ou sexuelle avec un•e autre que moi revenait à retrancher cette même quantité d’engagement de notre relation. Ç’aurait été “me tromper” au sens où il percevait sa capacité d’amour comme une quantité limitée qu’il distribuerait à la plus méritante, ce qui revenait à dire que voir d’autres personnes, c’était m’assener que j’avais baissé dans son estime. Alors que, quand on considère que l’amour qu’on porte à chaque personne qu’on aime au cours de notre vie est unique et essentiellement différent, on est plus à même de voir que ce n’est pas parce qu’on aime aussi une seconde personne que la première est laissée sur le carreau. C’est juste qu’au lieu d’avoir différents amours les uns après les autres, certains d’entre eux arrivent simultanément.

Gérer cette jalousie, c’est d’abord en admettre l’existence, communiquer avec notre partenaire à ce sujet, sans tomber dans les reproches. C’est se rappeler que nous sommes (sauf relation toxique évidemment) responsables de ce que nous ressentons, même si on a le droit de dire “Là, j’ai peur que tu m’abandonnes”. Parce que, même si ce ressenti en dit finalement plus sur vous que sur l’autre, celui-ci aura du mal à vous rassurer si vous ne le mettez pas au courant ! L’un des premiers mythes dont j’ai dû me débarrasser, c’est l’idée selon laquelle “la bonne personne” (ou l’une d’entre elles) me comprendrait sans que j’aie besoin de parler. Ce sont des conneries. Et, la plupart du temps, connaître le•la nouve•lle•au venu•e dans la vie de votre partenaire, peut-être se lier d’amitié avec elle, désamorce la situation – ielle n’est plus cet•te inconnu•e mystérieu•x•se dont notre partenaire semble penser tant de bien, mais une personne qu’il est probable que vous ayez plus de raisons d’apprécier que l’inverse, puisqu’elle est aimée de quelqu’un que vous aimez. L’un•e des partenaires d’un de mes amoureux, par exemple, a pour habitude de m’appeler “sister-wife”.

Bien sûr, tout serait merveilleux si le fait de fréquenter uniquement des gens ayant une approche saine des relations – ne pas considérer son•sa partenaire comme un objet, ne pas chercher dans l’autre membre du couple une forme de complétion comme les hommes-sphères du Banquet de Platon – effaçait totalement les problèmes d’insécurité et de jalousie. Pour ne citer que mon exemple, j’ai à la fois des problèmes d’engagement (je suis terrorisée à l’idée de me faire enfermer, que ce soit dans une relation, un travail, un endroit…) et d’abandon. Vous voyez un peu le tableau. Or, la jalousie, quand elle n’est pas nourrie par la possessivité, c’est surtout la peur de perdre ce à quoi on tient. Après être “devenue” polyamoureuse, ou plutôt après avoir décidé d’assumer ça chez moi et d’y accorder mon mode de vie, je me suis, paradoxalement, croyais-je, sentie beaucoup plus en sécurité. Mais c’était normal : j’assumais enfin qui j’étais et comment je voyais les choses, j’avais arrêté d’essayer de rentrer dans un moule qui n’avait pas été fait pour moi. Pour autant, il m’est arrivé de ressentir une forme de jalousie à l’arrivée d’autres partenaires dans la vie de certains des miens, de craindre être abandonnée, de m’imaginer mille choses qu’elles devaient être et faire mieux que moi – et au final, je me suis rendu compte que c’était ok de ressentir ce que je ressentais, tant que je ne le laissais pas me dévorer de l’intérieur.

Quand le polyamour nous force à devenir la meilleure version de nous-mêmes

Une autre chose à laquelle j’ai dû me mettre à faire attention, c’est à non seulement respecter les limites de mes partenaires, mais également à être vigilante à ce qu’elleux ne les élargissent pas volontairement en croyant me faire plaisir. On voit trop de cas de personnes au fonctionnement exclusif qui disent pouvoir accepter la non-exclusivité par amour pour un poly, et au final n’en retirer que de la souffrance – pour les deux partenaires. De la même façon, j’ai bien conscience que beaucoup de gens sont tentés de se dire poly et d’utiliser ce statut pour, au final, “simplement” faire ce qu’ielles veulent. Je n’ai aucun problème avec le fait de coucher à droite à gauche à l’occasion – mais j’essaie de toujours être claire avec tous les partis. Le concept d’anarchie relationnelle illustre bien cela : on peut avoir des amoureu•ses•x, des amoureu•ses•x et des amant•e•s, des amant•e•s et des ami•e•s pour qui on a du désir. Gérer tout cela demande d’être très conscient de soi, de ses propres émotions et de ses besoins – mais rien que pour cela, ce sont autant d’occasions de grandir et de croître.

Le truc avec le polyamour que je trouve magnifique, c’est qu’on a exactement les mêmes faiblesses que des mono, parce qu’on est tous des êtres humains et parce qu’on peut toujours avoir peur de n’être pas assez ceci, trop cela, d’être abandonnés, indépendamment de la façon dont nous envisageons l’amour. Mais, parce que la contrainte logistique dans le fait d’avoir plusieurs relations est si présente – c’est généralement l’une des premières questions qu’on me pose, et j’admets que ce n’est pas pour rien -, nous sommes obligés de gérer des problèmes qu’il nous serait facile de laisser pourrir en couple exclusif, le couple continuant plus facilement par inertie. Les outils principaux pour gérer ces problèmes sur la route ? Communication, Empathie et Transparence. Ça vous semble sonner comme des qualités qui aideraient n’importe quelle relation, pas forcément poly, pas même forcément sentimentale, non ? Eh bien vous avez raison. Appliquer le polyamour à ma vie amoureuse ne m’a pas juste fait me sentir mieux dans mes baskets à ce niveau, ç’a été, et c’est toujours, une formidable école du rapport à l’autre sous toutes ses formes. J’aime dire que j’ai réalisé que j’étais poly un jour où le barrage de mes peurs et des normes sociales a explosé sous les impacts de beaucoup de petits indices accumulés, et que depuis lors, j’ai appris, et je continue à apprendre, comment le faire.

Comme le disait un de mes amis récemment, je serai heureuse le jour où, au moment où deux lycéens entameront leur première relation, ils discuteront automatiquement d’exclusivité ou non, se demanderont, non pas ce qu’ils sont l’un pour l’autre, mais le mot qu’ils ont envie de mettre dessus, plutôt que de partir par défaut dans ce que la société leur a défini comme étant “le couple”. Je serai heureuse quand on se sera débarrassé du terme de “fidélité” qui est juste moralisateur et culpabilisant, au profit des deux concepts qu’il porte qui sont celui d’exclusivité (qui est un choix que l’on peut faire ou non) et d’honnêteté (qui, pour le coup, est à mon sens la seule vraie exigence morale que l’on devrait appliquer à toute relation).

Mais encore une fois, tout ça c’est le point de vue d’une personne. Outre l’importance donnée à la communication et à l’honnêteté qui est prégnante dans le polyamour, l’intérêt pour moi d’en parler c’est de commencer à remettre en question le couple monogame imposé comme forme établie, “normale” de relation sentimentale, et qui est de plus en plus perçue comme un carcan. Si on veut le questionner, faire connaître d’autres façons de vivre nos amours, ce n’est pas pour imposer un autre modèle tout aussi rigide. Ce que j’ai envie de promouvoir avant tout, c’est l’idée que chaque relation est unique, et devrait être discutée comme telle dans ses modalités, avec ouverture et empathie, plutôt qu’on y applique un ensemble de normes “par défaut” et qui finalement sont loin de convenir à tout le monde.

Update du 16 avril : Si vous êtes arrivé•e au bout de cet article il y a des chances que le tournage d’une saison 2 de Sans Vouloir Vous Déranger explorant ce sujet du polyamour et ses problématiques vous intéresse. Si c’est le cas, vous pouvez soutenir ce projet en cliquant sur le widget, en en parlant avec vos amis…, et ce, jusqu’au 21 avril à 11h30, date à laquelle le tournage commencera si la cagnotte est remplie. :)

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Comme une modèle, quoi.

Parfois, vous discutez avec quelqu’un et sa bulle de perception entre en collision avec la vôtre. Ça peut être sur une définition différente d’un même concept, le sens que vous donnez à un mot, ou une chose qui est évidente pour l’un•e de vous, mais pas pour l’autre. Ces petits moments de tension sont précieux parce que justement ils permettent de se rappeler que le monde peut parfois tourner sur un axe un peu différent pour chacun.

J’ai eu ça l’autre jour avec une amie. On organisait un atelier, je lui ai demandé si elle voulait que je prévoie des choses spécifiques, et elle m’a dit :

« Non, t’inquiète, enfin tu t’épiles… comme une modèle quoi ! »

Ce à quoi j’ai répondu « Ah, d’accord ! C’est ce genre de choses que je souhaitais que tu me précises. »

S’en sont suivies quelques minutes de conversation sur le fait que les poils c’était naturel et tout, mais que dans un cadre commercial / comme on ne s’adresse pas à des gens qui retouchent beaucoup / pour ne pas faire peur. Le corollaire de tout ceci étant que dans leur monde à eux, une photo n’a par défaut pas de poils d’aisselles, alors que dans mon monde à moi, j’ai besoin qu’on me le demande pour penser à m’épiler. Ce n’est pas que je me fiche du résultat de la photo, bien sûr. Simplement, j’en suis venue à les considérer comme une caractéristique physique banale, comme, disons, des cheveux. C’est-à-dire, donc, à ne pas vraiment les considérer.

Pourtant, il y a un an, je les rasais systématiquement. Il y a quelques mois un de mes amis était à la fois très heureux de voir que j’avais tout laissé poussé pour notre projet et à la fois en proie à un vrai sentiment d’incongruité dû au fait de les voir sur moi. J’ai longtemps fait partie de la team glabre, et j’ai décidé de laisser pousser principalement pour voir comment je me sentirais avec.

Et en fait je me suis rendu compte que je me sentais pareil. Des détails de ma vie ont changé en quelques mois. Je suis arrivée ce matin à une séance photo en lançant d’un ton joyeux « tiens je me suis rasée pour toi », là où, avant, ça aurait été « tiens je me suis laissé pousser les poils pour toi ». Le normal et l’inhabituel ont changé de place presque en silence (et maintenant je me sens en fait inconfortable avec ma peau nue au creux des bras).

Et je ne me sens pas moins modèle, pas moins professionnelle, même pas moins sollicitée, depuis que je les ai. Ils sont juste là, comme une nouvelle coupe de cheveux dont personne n’a vraiment à questionner la légitimité. Ils m’amènent, en revanche, à questionner les normes auxquelles tant que modèles, le monde s’attend à ce que nous nous soumettions.

Est-ce qu’il m’était déjà arrivé de faire un régime pour continuer à poser ? De faire du sport pour me maintenir au même poids ? Et cetera, et cetera. Et si ces questions étaient légitimes en ce sens que notre corps est notre outil de travail, à partir du moment où nous avons toujours suffisamment de photos récentes pour que notre interlocuteur sache à quoi nous ressemblons, on sort des problématiques du casting (correspondance à une recherche particulière) pour entrer dans celles de la normativité (et du fait d’être assez mince / belle / ceci ou cela pour poser).

Je sais que je vais au moins m’attirer les foudres de celleux qui font des efforts quotidiens pour garder leur « physique de modèle », quoi que recouvre, pour elleux, cette notion, mais la réponse est non. Et je ne pense pas qu’elle devrait être oui, pas quand elle est posée comme ça en tout cas. Faire du sport, manger sainement, pour s’assurer de se plaire à soi-même, se muscler pour s’assurer de ne pas se blesser pendant une séance ou en sortant de la douche, oui. Mais dans le but de s’autoriser à pratiquer une activité artistique ?

Je crois que ce qui fait tension dans cette histoire, ce n’est pas tant le fait que nous utilisions notre image, que de quelle image on attend que nous montrions. L’intérêt principal, la richesse que je vois au concept de modèle alternatif (Oui, on sait, il n’y a pas de statut juridique pour eux, eh bien surprise : ça ne les empêche pas d’exister dans la vraie vie), c’est qu’il n’est virtuellement soumis à aucune norme pour exister : ni de taille, ni de poids, ni de longueur de cheveux, ni de rien. Évidemment, la société étant ce qu’elle est, je suis obligée de reconnaître qu’un modèle féminin correspondant aux canons de beauté établis par celle-ci, toutes choses égales par ailleurs, risque d’être davantage contacté qu’un autre. Dans « toutes choses », j’englobe : la qualité du book, l’aisance à poser, la force de proposition, les qualités humaines, le professionnalisme et bien d’autres paramètres, ne me faisons donc pas dire ce que je n’ai pas dit. Mais nous n’échappons pas à nos déterminations, et sortir des critères établis et de notre prédisposition à trouver beau ce qu’on nous a habitués à voir comme beau est un travail de tous les instants.

Mais si même entre modèles sensibilisées à ces problématiques-là, on commence à trouver qu’une modèle, ça s’épile, ça fait ceci ou cela, ça suit telle ou telle norme parce que c’est ce qu’un modèle fait, où cela nous emmène-t-il ? J’ai peur de l’uniformisation, alors qu’au contraire j’ai l’impression, ces dernières années, d’avoir vu une belle avancée dans la diversification des profils. J’aimerais bien que ça continue, et pas qu’on organise nous-même notre retour en arrière.

Être modèle photo en contexte de séance, c’est poser pour des photos. Ni plus, ni moins. Ce n’est pas correspondre aux normes, pas être lisse, pas ressembler à une publicité pour un gel douche. Ces choses, ce sont une liste de critères, mais certainement pas l’essence de l’activité.

Alors, s’épiler pour une séance parce qu’on nous le demande spécifiquement, oui, encore que ça reste un choix personnel et que je sois à 100% derrière celles qui refusent de le faire. Partir du principe que je dois le faire quoi qu’il arrive parce que je suis modèle, c’est non. On n’est plus dans les années 90 et les poils, c’est beau. Alors, la prochaine fois que je verrai un•e photographe accuser à cor et à cri une modèle de non-professionnalisme parce qu’elle se sera présentée non épilée, je pense que ma question ce sera : Oui, mais est-ce que tu lui avais demandé de le faire, et avait-elle accepté ?

Et si la réponse est non, j’aurai tendance à dire que c’est son problème.

(Ceci était un billet d’humeur.)

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« Ils sont économiquement négligeables, c’est-à-dire socialement oubliables » – Conférence aux Hôtels d’Agar

L’un de mes amis, avec qui j’ai fait ma philosophie (pour reprendre son heureuse formulation), est commissaire d’exposition à Cavaillon, dans son musée familial appelé l’Hôtel d’Agar. De fil en aiguille, il a lu mon livre, sa famille aussi, et j’ai été invitée à faire une conférence là-bas, en marge de leur exposition sur le travail de Joël-Peter Witkin et Bernard Faucon, ce qui était un cadre plus qu’idéal pour ce que j’avais décidé de raconter.

Ça reste seulement ma troisième conférence, je vois donc une grande marge de progression, mais je sens que je gagne en confiance. Cela dit, en plus de la vidéo, je vous donne le texte que j’avais préparé !

Quand on est modèle photo, on tombe juridiquement sous la même définition que les mannequins d’agence, mais aussi les modèles posant dans les écoles d’art. Cela pose un vrai problème de statut, puisque les règles qui englobent toutes ces activités sont bien évidemment plus adaptées à l’une qu’à l’autre, rendant quasiment impossible la facturation des séances photo à un modèle qui ne serait pas en agence, et lui interdisant donc d’en vivre légalement. Mais cela dit aussi quelque chose de notre société et de la façon dont on envisage la représentation des corps aujourd’hui.

Ce n’est pas de représentation des corps dans un domaine journalistique ou de reportage, telle qu’étudiée notamment par François Soulages, dont il est question ici, mais les problématiques présentes de façon évidente dans ces domaines le sont tout autant lorsqu’on aborde le corps représenté d’un modèle, c’est à dire d’une personne qui, volontairement, prend la pose avec le but de participer à la création d’une image, que celle-ci soit ensuite à vocation purement artistique ou commerciale.

Ce que nous dit l’absence de cadre légal adapté à tout un pan de l’activité de modèle qui, pourtant, existe depuis des siècles, et qui, en photographie, est en pleine expansion en ce moment même, c’est qu’on ne veut pas entendre parler des modèles d’art. Ils ne font pas, ou très minoritairement, l’objet de grosses transactions financières comme leurs cousins les mannequins d’agence et de publicité, ils sont donc économiquement négligeables, c’est à dire socialement oubliables. Pire : ils sont indésirables. En attestent les nombreux messages haineux d’internautes que la plupart reçoivent toutes les semaines.

Et s’ils sont indésirables, c’est parce qu’ils touchent à l’essence politique de la représentation des corps. Ce n’est pas tant le fait que beaucoup soient dénudés qui est un problème ici – c’est le fait qu’ils l’aient choisi d’eux-même, et, pour l’immense majorité, de façon gratuite.

Ce qui est politique, c’est tout à la fois ce qui est représenté, et qui représente avec quelle volonté.

Par définition, si j’utilise la représentation d’un corps en publicité, le corps en question a été choisi par un client, la création de l’image – incluant l’expression personnelle du modèle – aura été soumise à des exigences relevant du marketing. C’est particulièrement vrai pour ce qui concerne les corps nus.

Le corps nu en publicité répond principalement à deux fonctions, toutes deux remplies par des corps présentant une confirmation physique très spécifique – le “type agence” – qui est aussi ce que l’on trouve de plus proche du corps de l’industrie de la forme, concept développé par Jean-Louis Bischoff comme idéal artificiel dit parfait et, par essence, inatteignable, qui nous renvoie à notre propre imperfection. Nos propres défauts. “Comme si l’ébauche maladroite qu’est le corps n’attendait que le miracle de la science pour être enfin redressé” 

Ce corps, qu’il soit féminin ou masculin, et particulièrement sa sur-représentation, a pour double effet : d’associer le produit à un sentiment d’attirance, la norme ayant été construite comme parfaite et donc désirable, chez les consommateurs (ce qui a pour autre effet d’objectiver la nudité justement en la ramenant à ce seul effet d’attirance), et de faire culpabiliser ce même consommateur par rapport à sa propre inadéquation à cette norme ; l’objectif étant qu’en achetant ce produit, le consommateur tende à corriger cette inadéquation. Ce jeu de nourrissement du duo désir / culpabilité fonctionne très bien d’un point de vue commercial parce que la société de consommation se fonde justement sur le sentiment d’insuffisance des consommateurs : des gens parfaitement heureux et bien dans leur peau n’ont pas besoin de consommer pour compenser.

Mais, quand le corps représenté est celui d’un modèle photo, d’un modèle d’art, de toute personne posant dans un circuit alternatif en fait, alors le message envoyé est totalement différent. On peut faire de l’art avec des corps répondant aux normes préétablies par la société de l’industrie de la forme bien sûr, mais si le but de l’art est de tendre vers une forme d’universalité alors cette universalité devrait pouvoir se retrouver répercutée dans le choix de sa matière première – ici les modèles. Ce qui sous-entend que n’importe qui, quelle que soit la façon dont se présente son corps, peut être modèle photo, que ce soit pour une fois, une année ou une vie.

La réaction d’une part de la population à l’encontre des modèles, elle, est intéressante parce qu’elle nous dit précisément où le bât blesse, à quel endroit l’existence de modèles sans agences fait tension.

Quand je suis devenue modèle photo, j’ai été confrontée à beaucoup de critiques, allant de mon narcissisme supposé – qui es-tu pour oser poser sur cette photo ? – à des suppositions hasardeuses sur ma vie sexuelle. Quelques-uns de mes amis ont trouvé dérangeant de me voir prendre la pose en photo, dénudée ou non d’ailleurs, alors que j’étais “une vraie personne” de leur entourage. Une personne normale. Ergo, un mannequin, ça passe, parce qu’elles ne sont pas des personnes normales, peut-être même pas vraiment des personnes puisqu’elles ont une existence publique. En tout cas, elles faisaient partie d’une catégorie à part alors que moi, j’étais dans la même catégorie que ces amies qui, ne se donnant pas le droit de se considérer dignes d’être mises en avant en photo, me le refusaient par défaut.

Devenir modèle photo, c’est en fait d’abord faire fi des critères des agences, mais c’est surtout décider quoi faire, et de faire quelque chose, de son image. Et ce, sans avoir été choisie par une autorité dominante, la sacro-sainte agence. En tant que femme, c’est devenir pro-active dans ce qui est fait de la représentation de nos corps. C’est reprendre le pouvoir.

Et ça, au-delà du fait que cela devient une sorte de reproche aux yeux de celles et ceux qui, extérieurs à la norme qui leur a été posée et martelée, n’osent pas la remettre en question et s’assumer comme ils sont, ça ne plait pas du tout. On est en 2017 et ce sont encore principalement des hommes riches, blancs, cisgenres et âgés qui décident quel corps est acceptable et lequel ne l’est pas. La décision vient, encore et toujours, d’autres que les propriétaires des dits corps, et est prise en fonction d’intérêts qui ne sont pas les leurs.

Si j’ai commencé la photo, c’était, au départ, pour explorer comment me confronter à mon image pourrait me permettre de me sentir mieux avec celle-ci, et plus en confiance dans mon corps. Et puis j’ai réalisé que je pouvais raconter quelque chose avec ces images, que ce soit par les choix des projets dont je voulais être l’interprète ou carrément en prenant part à leur direction artistique. Enfin, j’ai réalisé que si je pouvais faire parler mon corps et son image, que si ce que j’en faisais pouvait dire des choses, alors ma pose pouvait devenir un acte militant à part entière.

Aujourd’hui je crois que le simple fait de travailler sur sa confiance en soi, dans le contexte qui est le nôtre, est devenu une forme de militantisme. Le premier pas. C’est priver cette industrie de la soumission des leviers qu’elle nous appliquait. Finalement, se mettre à poser quand on ne fait pas une taille 34 pour 1m75, qu’on n’est ni blanche ni jeune à la peau douce, c’est un acte de révolte, plus doux que de construire une barricade, mais c’est implicitement court-circuiter les ficelles de la société de consommation. Dans une société dominée par l’image, mettre la sienne en avant c’est réclamer la reconnaissance de sa légitimité à exister, telle que l’on est, sans avoir à demander la permission ou à compenser ces écarts signifiants par rapport à la norme que nous sommes devenues en achetant le produit idoine. Mais c’est aussi affirmer sa liberté à disposer de son corps, de son image, en tant qu’instruments politiques. Et c’est, enfin, contribuer à ce que la honte change enfin de camp.

Si je décide que c’est à moi de dire ce qui est acceptable ou non pour mon corps et si c’est moi aussi qui défini pourquoi ces choix, alors je fais dans le même temps un pied de nez à toutes ces cultures issues du patriarcat que sont le slut-shaming, le body-shaming, et finalement tout comportement consistant à faire sentir à une femme que, si elle subit des manques de respect dans l’espace public, c’est elle qui devrait avoir honte.

Finalement, on entend beaucoup parler de la banalisation des corps et de comment tout ça fait du mal à l’image des femmes et encourage le sexisme. C’est vrai, mais on oublie de dire que, si on banalisait les corps, tous les corps, sans toujours les ramener à l’idée de sexualité ; si on libérait les discours sur la sexualité au lieu d’encore entretenir l’idée que c’est quelque chose de sale, alors on ferait bien plus pour la cause des femmes qu’en les enfermant “pour leur bien” dans des représentations et comportements jugés acceptables. Il y a une étude menée par l’historienne Lisa Hilton qui montre que, dans l’histoire, les régressions des droits des femmes ont toujours été corrélées avec des mouvements de censure sur leurs corps dans l’art, illustrant encore la connexion intime entre la représentation des corps et le traitement politique réservé aux propriétaires des dits corps. Le jour où ce sera devenu aussi banal de voir des femmes nues dans l’art et dans la vie que de croiser des hommes torse nu à la plage, je doute que les détentrices de ces poitrines si choquantes se fassent autant insulter qu’elles le sont en ce moment.

Et, de plus en plus, je vois des modèles jusque-là minoritaires sortir de leur invisibilisation, commencer à poser, qu’ils soient en dehors des limites tracées par la norme de par leur poids, la teinte de leur peau, leur identité de genre. Et je trouve ça fantastique. Et c’est pour ça que j’ai envie qu’on se batte pour qu’il y aie une meilleure reconnaissance des modèles d’art en photographie : parce que même si ça ne suffira jamais, réclamer le droit d’occuper l’espace visuel, l’espace public, c’est marcher pour le respect de nos droits.

Et pour faire ça, il est essentiel qu’on prenne en compte la réalité du travail d’un modèle : trop de gens s’en tiennent encore à la dimension plastique de celui-ci, ou, pour le dire autrement, considèrent que le travail du modèle en photographie est simplement d’être là, généralement d’être beau, et de se comporter en matière brute attendant d’être animée par l’intention du photographe, un peu à la manière d’un Pygmalion. S’il ne faut pas oublier qu’un portrait est en réalité le portrait de deux personnes, et que le photographe n’est jamais uniquement un témoin mais raconte toujours une histoire avec les éléments de langage qui lui sont propres, le cadrage, l’angle, le choix de l’instant du déclenchement, le traitement, considérer que le rôle du modèle est purement d’être un support, c’est méconnaître la nature de la relation qui s’établit entre un photographe et son modèle.

Dire qu’un portrait est le portrait de deux personnes comme le fait Oscar Wilde est certes important, mais c’est plus que cela. Il y a un dialogue, généralement non-verbal, qui s’instaure entre les deux protagonistes de la prise de vues, l’énergie allant de l’un à l’autre et vice-versa. Ce que donne le modèle influe sur le regard du photographe qui lui-même influe sur la façon dont le modèle peut, et va, s’ouvrir. Photographier, c’est photographier un rapport, comme le rappelle François Soulages.

Tout comme le choix d’un acteur ou d’une actrice donnera une couleur différente et unique à un même personnage, écrit par un même scénariste et filmé par un même réalisateur, il est faux de croire qu’un modèle est un élément plastique interchangeable sans que cela affecte le discours de la photographie, et ceci même si le photographe est seul directeur artistique de la photo, ce qui est loin d’être systématique, parce qu’aucune interaction entre deux volontés ne ressemble à une autre.

La séance photo peut se concevoir au choix comme champ de bataille ou comme espace de collaboration, où photographe et modèle construisent une image et un discours ensemble, que ce soit de manière conjointe ou en se mesurant l’un à l’autre. Quoiqu’il en soit, la photographie finale est le résultat de ce dialogue.

Le modèle, pour habiter le cadre qui lui est donné, est obligé d’aller chercher le matériel émotionnel dont il a besoin en lui-même. Poser, ce n’est pas simplement disposer son corps dans une certaine configuration, c’est engager tout son corps dans une action et c’est utiliser des parts de son intimité émotionnelle afin de donner à voir l’intention choisie. Poser, c’est utiliser en conscience ce que Foucault appelle le corps-texte. C’est donc bien plus impliquant que simplement mettre l’image de son corps à disposition du photographe qui donne ou non ses indications, et on voit bien en quoi le dialogue entre modèle et photographe est une alchimie délicate.

Le modèle pose avec son physique, mais aussi avec son intériorité et son histoire. Si la conception traditionnelle du modèle à la merci du photographe qui aurait tout contrôle sur la séance et sur les images correspond à une réalité qui peut exister, il y a en fait autant d’interactions que d’acteurs et même que de séances photo, puisqu’au fil de la collaboration et du travail commun qui s’établissent entre eux, le rapport de confiance, la qualité du lâcher-prise, peuvent s’amplifier ou au contraire se détériorer. Un modèle est comme un acteur dont on ne gardera qu’une image du jeu, mais il est tout de même obligé d’être en jeu tout au long de la prise de vues.

Je pense que la pose et la pose indépendante cristallisent un certain nombre de problèmes présents dans notre société, qu’ils aient traits au rapport au corps, à l’image, ou plus généralement à l’autre. Je pense que l’art et la pratique artistique devraient conserver leur dimension politique et ne pas s’obliger à la neutralité ; et quand aux modèles, qu’ils soient dans une démarche de réappropriation de leur corps, de meilleure connaissance d’eux-mêmes, de catharsis ou d’engagement politique, leur statut et le regard qui leur est porté sont à examiner, ne serait-ce que par la loupe grossissante que cela nous offre.

EVE

Le masque du Mouton Noir

Mon amie Margaux, aka Le Mouton Noir, a un projet de série de photos accompagnées de textes de sa plume, appelée Le Masque. Ça parle des femmes, toutes les femmes, de toutes ces façons dont elles sont empêchées, contraintes, limitées, depuis la nuit des temps. C’est féministe, bien sûr. C’est beau, aussi. Et j’ai eu le bonheur qu’elle me demande de poser sur l’un des clichés.

Le texte qui suit est le sien. Les cordes rouges ce sont les miennes, et les mains qui posent les cordes ce sont celles de mon amie Armony.

EVE

EVE

« La femme qui aura un flux, un flux de sang en sa chair, restera 7 jours dans son impureté. Quiconque la touchera restera impur jusqu’au soir ».

Enfant d’Eve, engendrée dans la douleur, couverte de sang, tu es venue au monde et les hurlements de ta mère se sont mélangés aux tiens dans un ensemble sordide et funeste. 

« Tout lit sur lequel elle couchera pendant son impureté, sera impur et tout objet sur lequel elle s’assiéra sera impur ».

Une fois par mois tu mourras puis renaîtras. Tu auras honte d’être femme.
Ta pureté ne sera que facette, cette flamme qui te consume de l’intérieur réduira tes organes jadis féconds en cendres, et donnera à ton coeur la dureté et la froideur du diamant.

« Si un homme couche avec elle et que l’impureté de cette femme vienne sur lui, il sera impur pendant sept jours et tout lit sur lequel il couchera sera impur. »

Une fois par mois, succube au visage d’ange, l’éclat de ta chevelure couleur feu sur ta peau laiteuse fera vaciller le plus dévôt des hommes. Tu couvriras donc ton corps dans la honte, afin de préserver la dignité de ton mari.

Une fois par mois, tu auras peur. tu auras mal, tu auras honte. Bel oiseau de malheur enchaîné à la terre, la mort s’échappera de ta toison comme le sang des stigmates du Christ.

Une fois par mois, comme le martyr à la couronne d’épine, tu expieras le péché de tes ancêtres.
Pour Eve qui osa se laisser séduire par les belles paroles d’un serpent, tu paieras ainsi que tes descendantes.

Ainsi tu resteras prisonnière entre terre et ciel, paralysée par les chaînes de ta culpabilité. Tu te tordras le cou pour apercevoir la lumière, sans pouvoir l’atteindre.

Amen.

Direction artistique/ histoire /coiffure : Le mouton noir
photographe : Vincent Ducard
Rigger : Armony Kinbaku
Lieu : Place des Cordes

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+Vicious+

J’étais très heureuse, il y a quelques mois, d’avoir l’occasion de donner un coup de patte à Ludovic Winterstan en figurant dans sa dernière vidéo. J’aime l’homme, j’aime sa marque, j’ai son esprit, j’aime sa créativité, j’aime ses valeurs, et ça depuis des années.

J’ai été encore plus contente quand je suis arrivée sur le plateau et qu’il a expliqué de quoi parlait sa vidéo, à savoir : la place des femmes dans le milieu de la mode.

C’est brillant. Je vous laisse découvrir.

Ludovic Winterstan : + VICIOUS + from Bastien Sablé on Vimeo.

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Et si banaliser les corps n’était pas le problème, mais la solution ?

La représentation des corps a toujours été un sujet aux enjeux complexes. Représenter un corps, c’est représenter l’Autre dans son altérité mais aussi dans ce qu’il a de commun avec moi. Autant dire que les façons dont je peux en être touché•e sont multiples.

On a dit, et répété – à raison – que la sur-représentation de corps correspondant à une norme inatteignable par la plupart engendrait un sentiment d’insuffisance et de mal-être propice à la surconsommation compensatoire. On a dit aussi que la mise en scène généralisée de corps féminins dénudés et sexualisés – que ce soit dans le contexte de la vente de produits ou dans un contexte de fiction – imprimait, dans l’inconscient collectif, l’idée selon laquelle un corps féminin était à traiter comme un objet et non comme un sujet.  Je pense que c’est vrai.

Mais, pour moi, ce n’est pas la banalisation des corps qui est à blâmer. C’est la façon dont ils sont banalisés, et surtout, c’est qui décide quoi banaliser, et pourquoi.

Quand j’utilise un corps comme argument de vente, que j’associe le corps – sexualisé, donc désirable – à un produit, j’attends de mon consommateur-cible qu’il associe mon produit au sentiment de désir qu’il a eu, et donc qu’il transforme ce sentiment en envie d’acheter. Jusque-là, c’est capitaliste, mais pas nécessairement sexiste.

Ce qui est sexiste, c’est la systématisation du fait que le corps qui est donné à désirer soit féminin. Et normé. Mais en supprimant l’exposition des corps, non seulement on ne fait que traiter un symptôme, mais pour moi on renforce les causes.

Le contrôle des corps féminins passe, certes, par cette surexposition d’un type de corps à l’exclusion de tous les autres, d’où découlent ce sentiment d’insuffisance et cette injonction de beauté qui pèse nettement plus fort sur les femmes que sur les hommes, mais il ne s’y limite pas : ce qui compte, c’est qui décide quoi montrer, et pourquoi.

Ce ne serait pas tant un problème de voir tant de corps minces, blancs et musclés si les autres corps pouvaient sortir de l’ombre sans problème. Mais ce n’est pas le cas. La nudité, totale ou partielle, des rondes, les imparfaites, les trop grandes, les trop petites, les différentes, est plus mal perçue. Combien de fois ai-je entendu des remarques telles que « Elle s’habille un peu court… », rattrapé immédiatement d’un « mais bon, elle peut se le permettre » ? Elle peut se le permettre, c’est la phrase qui exclue toutes les autres. Elle ressemble à une publicité de parfum, donc elle peut porter des mini-shorts. Moi, d’un autre côté, je ressemble à la moyenne des femmes, donc je ne peux pas me le permettre.

Et pourquoi ne pourrais-je pas me le permettre ? Parce que ce faisant je m’exposerais à la vindicte populaire, à la moquerie, aux « Elle se croit plus belle qu’elle ne l’est » ? Peut-être que le problème ici n’est pas seulement celui du corps légitime ou non à exister dans l’espace public, mais celui du respect.

Finalement, en body-shamant systématiquement tout corps qui sort de la norme – et, plus récemment, même les corps correspondant à la norme sont pris pour cible par certains qui se veulent progressistes mais ne font qu’ajouter de l’intolérance à l’intolérance -, on ne fait pas qu’encourager à la consommation-pour-arranger-mon-corps, on entretient ce sentiment de honte, on amène des êtres humains à songer : je ne devrais pas être là. Je n’ai pas ma place dans ce monde. Et, donc, à se taire.

La banalisation des corps nus n’est pas un problème, c’est la charge sexualisante qui y est apposée et surtout sa direction qui en sont. On accepte sans broncher que des quasi-adolescentes soient sexualisées selon le plan d’hommes qui pourraient être leurs pères, tout ceci dans le but de vendre une norme à la fois inatteignable – comment, adulte, pourrais-je avoir le corps d’une adolescente ? – et symboliquement chargée – la jeunesse, la vulnérabilité, l’impuissance -, et dans le même temps on décide que toute femme hors de la norme et qui osera s’afficher sans le consentement écrit de la caste dominante est à abattre. Et elle l’est, abattue, à coups de slut-shaming et de body-shaming, non pas parce qu’elle est arrêtée par la police du corps parfait, mais parce qu’elle subit au quotidien toutes ces remarques, toutes ces piques, tous ces rappels qu’elle ne correspond pas à la norme.

En fait, je n’aurais aucun problème à voir des corps sexualisés partout, si ce n’était pas fait exclusivement par et pour des hommes. Si ça ne passait pas par la validation d’hommes majoritairement blancs, cis et riches. Je serais ravie de voir toutes les femmes que je connais empoigner leur charge sexuelle et la jeter à la face du monde si tel était leur désir. Et je suis ravie de le voir quand ça arrive, je suis ravie que les mœurs évoluent. Seulement, elles n’évoluent pas partout, et à chaque fois que je sors de la partie de ma bulle de perception constituée de modèles, de photographes et de féministes, je constate à quel point nous ne sommes pas la majorité et combien nombreu•x•ses sont celleux qui pensent encore qu’un corps est choquant et devrait être caché, et qui le réduisent à une sexualité qui, de plus, n’est pas la sienne : c’est la sexualité hétérosexuelle, la sexualité fantasmée, la sexualité normée, et non pas la sexualité joyeuse et personnelle de chacun.

En contrôlant les corps, on cherche à contrôler les gens qui sont dans les corps. Et j’ai finalement bien moins de problèmes avec un homme qui met ses fantasmes sexistes en scène qu’avec un homme qui essaiera de m’expliquer ce que je peux montrer ou non. Dans le premier cas, il contribue à propager une image qui, pour moi, est néfaste ; mais quelque part, et si tout cela est consenti de toutes parts, qui suis-je pour nier ses fantasmes ? Dans le second cas, on me prive d’une partie de mon expression. Au fond, peu importe que je veuille porter des vêtements courts ou non, que je veuille me sexualiser ou non. Je devrais être celle qui décide de ce qui est acceptable ou non pour mon corps. Et personne ne devrait se sentir autorisé à y redire.

Mais on y redit tout de même, parce que qu’est-ce qui se passerait si les femmes se mettaient à se revendiquer comme des êtres sexuels en conscience ? On ne pourrait plus les considérer comme des objets sexuels. On serait obligés d’admettre qu’un non est un non, qu’une jupe n’est pas un appel au viol et que ce n’est pas parce que je joue avec mon image que j’autorise le reste du monde à jouer avec mon corps. Et ça, c’est compliqué à gérer pour une génération qu’on a éduquée à croire que les filles devraient cacher leurs corps pour éviter que les mâles en rut ne leur sautent dessus.

Admettre le potentiel érotique de son corps, ce n’est pas accepter de subir les pulsions de quiconque passera par là. D’un autre côté, accepter de cacher son corps pour ne pas être victime des pulsions d’autrui, c’est implicitement reconnaître que celles-ci ne peuvent pas être contrôlées, et c’est prendre la charge de sa propre sécurité, et des éventuels abus que l’on risque de subir, sur soi. Autant je suis la première à militer pour qu’on arrête de confondre nudité et sexualisation, autant nier et cacher ce potentiel sexuel est totalement contre-productif. C’est admettre que c’est sale. C’est admettre que c’est une provocation. C’est admettre qu’on l’a bien cherché s’il nous arrive quelque chose.

Je ne suis pas d’accord pour vivre dans un monde où mon corps, du simple fait qu’il existe, représente un potentiel ticket pour l’enfer. Et je refuse d’agir comme s’il était légitime qu’il le soit. Et le truc c’est que, tant qu’on se laissera avoir par tous les discours culpabilisants qu’on nous sert depuis des générations, on continuera, du même coup, à les nourrir. Tant que la fille libérée, nue, qui s’assume quelle que soit sa conformation physique, sera l’exception, le slut-shaming sera la règle. C’est pour ça qu’il faut banaliser les corps, pas seulement les corps minces qui servent à vendre des casques audio, mais tous les corps, et vous savez quoi ? S’ils ne veulent pas s’ouvrir à la diversité dans la pub, eh bien il nous reste la rue. Je rêve d’un monde où chacun•e puisse s’habiller, se couvrir et se découvrir exactement de la façon dont ielle l’entend, sans avoir à craindre d’être appelé•e prude ou salope. Je rêve que chacun•e définisse son propre niveau de confort en fonction d’ielle-même et en fasse sa propre norme.

Mais ce monde n’arrivera pas sans nous. Personne ne nous l’offrira sur un plateau en nous disant « Voilà, vous pouvez vivre dedans en paix maintenant ». Il nous faut le gagner. Et ma façon de le gagner, c’est de vivre comme s’il était déjà là.

Parce que, quand ce sera banal de voir n’importe quel corps visible, sans honte, alors ce sera beaucoup moins facile de nous faire croire que c’est nous le problème. Les corps agissent comme des déclencheurs de pulsions uniquement parce qu’on le décide. Ce qui est érotique, c’est ce qui est interdit. On ne peut nous faire honte que si on l’accepte. Si on s’autorisait à être puissantes, si au lieu de baisser la tête quand on nous siffle, on se levait comme une légion et on disait : « Eh bien oui. Je suis comme je suis. Deal with it. », je suis prête à parier qu’on arrêterait d’essayer de nous faire culpabiliser d’avoir un corps.

Et je trouve que ça vaut la peine d’essayer.

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« Ça va, c’est pas méchant »

N’en fais pas tout un plat. Ils ne se rendent pas compte. C’est pas contre toi. Il y a pire. Tu dis ça parce que t’es en colère. Arrête d’exagérer. Tu devrais t’endurcir si tu ne supportes pas ça. Tu t’es peut-être fait des idées non ? Ce ne sont que des mots. Il ne le pensait pas. Grandis. T’as pas d’humour. T’es parano. Passe à autre chose.

Et baisse la tête, mords-toi la lèvre, resserre les cuisses.

Et ne te mets pas en position de subir ça si tu ne le supportes pas, du coup.

Vous savez, savoir relativiser c’est très bien. Savoir passer à autre chose aussi. Mais vous savez ce qui peut arriver quand on relativise tout, tout le temps ? Ça devient de la négation.

Vous en avez assez d’entendre parler de culture du viol, de harcèlement de rue, de patriarcat et de sexisme ? Nous, on en a assez de les subir. Au jour le jour. De façon quotidienne. Tout. Le. Temps.

C’est pas si grave de ne pas pouvoir sortir sans écouteurs dans les oreilles parce qu’on sait que sans eux on va entendre les sifflets, les remarques grivoises, les insultes qui parsèment de toute façon notre parcours ? C’est pas si grave de ne même pas pouvoir sourire aux gens dans le bus quand tu es de bonne humeur parce que sinon ils vont venir te parler et demander à quel arrêt tu descends et est-ce qu’ils peuvent marcher avec toi, alors que tu leur répètes que tu es sortie pour faire un tour seule ? C’est pas si grave de devoir surveiller son verre même en présence de membres des membres de ton cercle proche parce que tu sais jamais si tu vas pas te retrouver à quatre pattes derrière un arbre sans te rappeler comment tu es arrivée là et le pire c’est que ledit membre ne verra pas ce qu’il a pu faire de mal ? Mais allez vous faire foutre. Ou plutôt non, essayez, pour voir.

Essayez de vivre notre quotidien, ne serait-ce qu’une semaine, qu’une journée, et revenez nous dire que nous manquons de second degré et de self-control. Sans notre self-control, il y a longtemps qu’on casserait des figures. Mais bon, si on cassait des figures, ce serait sûrement parce qu’on est toutes des hystériques, pas parce qu’il y a un putain de problème systémique qui nous pourrit la vie au jour le jour, et même qu’il nous pourrit tellement la vie qu’on en vient à l’intérioriser et à se mette des oeillères parce que regarder le monde extérieur en face devient trop dur certains jours.

Mais vous avez raison, c’est pas si grave.

Toi l’ami, toi l’amant, toi le copain, toi le membre de la famille, toi, le personnage masculin que je sais bienveillant, j’ai quelque chose à te dire.

Tu ne m’aides pas quand tu essaies de me faire « relativiser ».

Ma souffrance est non seulement réelle, mais partagée par des millions d’autres femmes. Elle est la réponse logique à une violence que nous subissons toutes en permanence. En. Per. Ma. Nence.

Et c’est pour ça que je n’ai pas besoin que tu me dises que le mec qui m’a tripotée / fait une blague sexiste / whatever, ne l’a pas fait en pensant à mal. Je m’en fous, en fait. Il en a fait, du mal. Il a ajouté à cette violence quotidienne. Il me l’a rappelée. Il en a ri. Il l’a niée.

Comme toi quand tu me dis que c’est pas si grave et que j’ai de la chance par rapport à d’autres. Que ce ne sont que des mots. Dans « violence verbale », la partie importante, c’est « violence ».

Je sais que tu es mon ami, mais quand je te raconte que j’ai subi de la violence quel que soit son degré et que tu m’expliques que je ne devrais pas y faire attention et que la personne en face ne l’a pas fait exprès, tu me dis qu’en fait mon sentiment n’a pas d’importance. Tu m’expliques pourquoi je ne devrais pas me sentir mal. Tu nies la violence que j’ai rencontrée et tu invalides mon sentiment. Et, ce faisant, tu ne me respectes pas. Les amis se respectent entre eux. Donc, s’il te plaît, respecte moi.

Parce que tu vois, même si tu penses bien faire, quand tu me dis que c’est pas si grave et que je ne devrais pas réagir comme ça, ce que tu me dis, c’est que c’est moi le problème. C’est pas moi le problème. C’est le sexisme, le putain de problème. Et quand tu me dis que ça va, c’était pas méchant, tu trouves une excuse au type en face qui m’a, une n-ième fois, fait sentir que dans l’espace public, j’étais vulnérable. Que j’étais née pour être une victime. Que j’avais besoin d’un homme pour être en sécurité. Que je n’étais pas légitime, puisque j’étais une femme. Nier l’oppression n’a jamais aidé personne.

Ça ne change rien que tu n’aies jamais vu personne se faire harceler. Le harcèlement n’en existe pas moins. Il n’y a pas une gigantesque hallucination collective ne touchant que les personnes équipées d’un utérus à l’oeuvre, je t’assure, j’ai checké. Alors quand on parle de ce qu’on vit, serait-il possible, désormais, de… je ne sais pas, éviter d’avoir à passer une heure à justifier que si si on sait ce qu’on dit, et passer directement à la phase où on reçoit du soutien de la part des personnes qui nous aiment ?

Ce serait sympa. Et puis, avec tout ce temps gagné, peut-être qu’on pourrait enfin se consacrer à faire changer les choses, histoire d’éradiquer cette violence dont on en est encore à débattre pour savoir si c’en est ou non.