Cute Little Fuckers

En ce moment, je traduis un webcomic de l’anglais vers le français. Elle s’appelle Cute Little Fuckers, et elle met en scène des personnages qui sont… les sex-toys fabriqués par la compagnie éponyme. Ils sont fabriqués à la main pour le moment (j’ai vu les moules et tout le processus ! C’était fou !), ils sont gender-inclusive, définitivement queer, et en plus de propager un peu d’éducation positive sur ces questions (Il y a même le polyamour !), ils sont le projet de personnes que j’aime.

S’il s’avère que les sex-toys ne sont pas mon champ de compétences principal, je suis en revanche tout à fait à même de reconnaître un projet qui vaut la peine d’être soutenu, et celui-ci en fait partie.

Si tout se passe bien, une campagne Kickstarter devrait débuter dans quelques semaines pour aider la société à se lancer réellement – il y a déjà des bêta-utilisateurs, mais chut.

Mais, en attendant, je vous livre les BDs déjà sorties !

You don’t own me

C’est marrant la vie. J’ai rêvé de toi cette nuit. Exactement, j’ai rêvé que je rencontrais quelqu’un et que cette personne me parlait de toi, et que ça me contrariait. J’ai rêvé du sentiment inconfortable de me sentir en danger à la pensée que tu existes toujours quelque part. Un peu comme dans la vie, en fait. Je ne lui ai pas dit, mais ce matin Elle m’a envoyé la chanson parfaite à l’instant parfait, exactement comme si elle savait. Depuis quelques jours, son article tourne en boucle dans ma tête. Et hier soir, un copain m’expliquait qu’il ruinait toutes ses relations parce que sa dernière copine s’était mise à l’insulter et le rabaisser mais quand même s’il avait fait un effort ce ne serait sans doute pas arrivé, et je lui ai dit « Il faut qu’on aie une conversation toi et moi ».

C’est trop de signes en une dizaine d’heures et je n’ai aucune intention de continuer à gaspiller de l’espace disque à penser à ce que tu m’as fait. Tout comme il est évident, pour tous ceux qui me connaissent et surtout pour moi-même, que je suis sur la bonne route, il m’apparaît clair que je dois gérer cette dernière chose pour la prendre vraiment et laisser ce qui m’a alourdie derrière moi.

Ce ne sera pas « gentil », ni poli, ni doux. Peut-être même que ce ne sera pas empathique. Mais peu m’importe que ces mots te parviennent ou pas. Ce qui compte c’est de libérer ma parole, mes mots, ma voix. Vider mon sac une bonne fois pour toutes, en laisser le contenu sur le bord du chemin et m’en aller sans me retourner.

Bien sûr, ça ne se fait pas. On ne parle pas de ces choses-là. Ça ne regarde personne. Il y a ce consensus mou en société qui veut que si ça arrive dans un couple, c’est privé et ça ne regarde personne. En couple, tu peux frapper, piétiner, violer, instrumentaliser, manipuler, rabaisser, ça ne sera jamais qu’une « querelle de couple. » « Ah, les ex », dira-t-on. Tant pis.

Ces mots-là sont ceux que j’ai besoin de dire et que tu refuseras d’entendre. Et c’est ok.

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Photo : Anaïs Novembre – MUA : Angbryn – Robe : Voriagh – Écharpes : Tatz Miki – DA : J.G for Japan Lifestyle

Tu m’as fait du mal.

J’ai eu mal souvent par le passé, mais dans toutes mes blessures et dans toutes mes souffrances, j’ai toujours réussi à continuer à avancer. En trébuchant, en prenant des détours, en me perdant dans des marécages et en allant droit dans les ronces jambes nues comme par un fait exprès, mais j’avançais. Tu es le premier à m’avoir fait reculer.
J’ai la sensation que j’ouvrais à peine enfin mes ailes et qu’un filet s’est brutalement refermé sur moi. Et ce filet c’était toi.

Tu t’es posé en sauveur non sollicité alors qu’en fait tu attendais d’être toi-même sauvé, en perdant de vue le fait que dans un sens comme dans l’autre la seule personne à pouvoir nous sauver c’est nous-mêmes.

Oui, tu as réussi à faire pire que tous les autres avant toi, parce que tu étais le plus vieux et le plus triste de tous.

Je t’ai laissé faire, bien sûr. Tes mots étaient ceux d’un semblable mais ta peur de changer a fait écho à la mienne, l’a décuplée, s’est transformée en excuse pour moi. « Je ne peux pas, je suis bloquée ». Bullshit. J’ai choisi de laisser faire. Je n’avais pas peur de l’abandon, j’y étais accro. Pourtant, la vieille excuse du « J’ai mal agi avec toi mais tu as appris quelque chose alors c’est ok » ne fonctionne pas plus aujourd’hui que dans le cadre du management. Tu as réussi à me convaincre que tout ce que j’avais accompli sans toi n’était rien, que je n’étais rien sans toi, et à l’instant où je t’ai cru je me suis arrêtée de vivre. Je suis en colère, en colère pour cette jeune fille encore fragile qui aurait eu besoin d’espace et de soutien et qui n’avait pas mérité tout ça, d’être objectivée, instrumentalisée, utilisée comme soupape, comme défouloir. En colère pour ce temps de vie qu’elle a perdu et pour des dégâts que tu as occasionnés dans sa vie. Oh, aujourd’hui elle a grandi et elle va bien, mais pour autant,ça n’efface pas ce que tu lui as fait. J’ai envie de faire ce dont tu aurais été incapable : la défendre. Et j’ai besoin de faire ça avant de gérer la suite.

Le truc avec les gens qui ont peur d’être abandonnés c’est qu’on peut littéralement les paralyser de culpabilité, instantanément, avec cette simple phrase : « Tu m’abandonnes ». Pour peu qu’ils ne soient pas encore très avancés dans le respect d’eux-mêmes, on peut s’accrocher à cette faille, l’élargir, en faire une brèche, les tirer vers le bas, les détourner de leur chemin. On peut faire tout ça, à moins qu’ils n’arrivent à un moment en capacité de nous dire :

C’est ma vie.

Et tu n’as pas à la choisir pour moi.

Il ne t’appartient pas de décider quels vêtements je devrais porter ni comment je devrais couper ou coiffer mes cheveux ni à quelle fréquence je devrais me maquiller ni à qui je devrais parler ou tenir et tu n’as certainement pas la légitimité nécessaire pour m’en vouloir si je fais autrement.

C’est ma vie, et ce n’est pas à toi de dire quel travail je devrais faire, ce qui est bon pour moi et comment je devrais essayer d’atteindre les objectifs que tu auras choisis pour moi, ni de me dire quoi faire pour devenir humble et encore moins comment je devrais gagner ma vie, et le simple fait que tu emploies cette expression montre la crevasse qui existe entre nous.

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La vérité c’est que tu n’aimes pas. Tu vois quelque chose à aimer chez une personne, tu l’évalues en fonction de ce qu’il pourrait t’apporter et tu te l’attaches comme un fétiche au poignet en attendant que ses qualités passent en toi. Puis ça n’arrive pas, et tu te mets en colère, par jalousie, et tu essaies de changer l’autre pour qu’il te ressemble, pour que ses avancées cessent d’être un reproche à tes peurs.

Et voilà comment ces mêmes choses que tu disais aimer et admirer chez moi sont devenus l’objet de tes plus virulents reproches.

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Je ne suis pas une labradorite ou une améthyste. Je ne suis pas un trophée. Je ne suis pas ta boule anti-stress.

Je suis moi. Et c’est à prendre ou à laisser. À vrai dire, ce n’est pas à prendre. C’est à accompagner ou à laisser.

Je suis moi, et j’ai besoin de m’entourer de personnes assez fortes pour respecter mon besoin de liberté et assez humbles pour accepter que je prenne soin d’elles quand elles en ont besoin et assez indépendantes pour se débrouiller sans moi quand j’ai besoin de me retrouver.

Je suis moi, avec mon franc-parler, mon impulsivité, mon côté obsessionnelle, mon snobisme, mon désintérêt total pour mon apparence en dehors du travail, ma radicalité, ma sensibilité, ma façon de foncer, mon idéalisme, ma fierté, ma manie de m’asseoir par terre, mon besoin de repousser mes limites. Deal with it.

Je suis moi, avec mon chemin.

Je ne suis pas un bloc de glaise que tu peux façonner à ta guise pour en faire une réplique conforme de l’objet de tes fantasmes. Je l’ai oublié pendant un certain temps. No more.

Je n’aime pas me rappeler que tu existes parce qu’avec ça vient le souvenir de tout ce que j’ai accepté, les crises de jalousie, l’enfermement, les reproches, les moments où tu ne savais même plus si tu parlais à toi ou ton père ou ton ex et où moi j’encaissais, les menaces de coups puis le mannsplaining, les moments où tu disais à mes collaborateurs que mes projets étaient en fait tes idées et où je te laissais faire, trop abasourdie pour réagir, la foutue manipulation depuis le début sur comment tu pourrais faire de moi ta soumise, ou plutôt devrais-je dire : ta chose. Et tous ces moments où je vivais juste dans la peur parce que je ne savais pas ce qui risquait de déclencher la prochaine crise, où j’avais peur de respirer, où je craignais le moindre mouvement de mon visage. Quand tu as même réussi à me faire croire que c’était ma faute, que je l’avais bien cherché. Je n’aime pas repenser au comportement de femme battue que j’ai adopté alors ni à comment je me suis étouffée moi-même en te cherchant des excuses. J’ai honte de me souvenir des regards de pitié de mes amis quand ajouter à mon sac une robe que j’aimais mais pas toi m’apparaissait comme un acte d’émancipation et que je refusais de voir à quel point cette simple phrase va contre ma nature.

Je me rappelle de ce jour chez le maître de thé où il m’a posé une question sur le genre de choses que je souhaitais écrire, et où la crainte dans mon regard et le coup d’oeil automatique que je t’ai jeté avant d’ouvrir la bouche ne lui ont pas échappé.
« Vous avez le droit de vous exprimer par vous-même, ou c’est lui qui décide de tout ? » Violence de la vérité assenée.
Et le pire c’est que ça n’aie même pas suffi sur le coup.

Mais je me rappelle aussi de la douceur dans son regard, de la chaleur et de l’empathie qu’il a mises à me prendre les mains pour me souhaiter bon courage. Je me rappelle de tous ces gens qui me faisaient remarque que ça n’allait pas, que ce qui se passait n’était pas normal. Je me rappelle que je n’étais pas seule même si je le croyais.

Je me sens salie par tous ces moments où je savais et où je n’ai pas voulu voir. Je n’aime pas savoir que tu es toujours là, dehors, rôdant près de mes cercles. Je me sens en danger. Je ne veux pas de toi dans mon monde.

Pour autant, je ne te souhaite pas de mal. Je te veux simplement le plus loin possible de moi.

Puisses-tu trouver le chemin qui mène à qui tu pourrais être, et non à qui tu penses que tu devrais être. Parce que tes faiblesses, tes lâchetés, je les connais par coeur. Tes violences, je sais d’où elles viennent. Et je te souhaite, sincèrement, d’arriver à sortir un jour de tes frustrations et de t’autoriser à t’abstraire de cette projection pseudo-viriliste que tu t’es construite. Parce que tu ne te sentiras jamais mieux en te cachant à toi-même l’étendue des dégâts.

Steven Pressfield écrit dans Turning pro qu’on se rappellera toujours à quel moment précis on a vaincu la Résistance, à quel moment on est devenu un pro. Comme ce jour où j’avais pleuré toutes les larmes de mon corps et où je suis arrivée dans la serre et où j’ai simplement posé. Je n’avais pas encore les mots à mettre dessus à l’époque, mais ce jour-là j’ai su que je posais vraiment.

Je ne suis plus ta victime. Depuis toi, je ne serai plus une victime, du tout. J’ai brisé un cycle.

Depuis toi, j’ai connu des amours et des blessures et des tristesses bien plus grandes et belles. J’ai même été bouleversée, à un moment très précis. Trois ascenseurs émotionnels à la suite. Le terrain idéal pour se laisser abattre, pour retomber dans un blocage émotionnel, pour vouloir abandonner. Et ce qui s’est passé ce jour-là c’est que j’ai continué à avancer.

J’ai fait le plus dur.
Je me suis assise, et j’ai écrit.
Après ça j’ai continué à écrire jusqu’à avoir fini mon livre.
Et je me suis rendu compte de ce qui était vraiment arrivé ce jour-là.
Non seulement tu n’avais pas réussi à me prendre mon livre, mais plus rien ni personne ne pourrait me prendre quoi que ce soit.
J’avais gagné.
J’avais vaincu la Résistance.

Puisses-tu un jour vaincre la tienne et cesser d’être ta propre victime.

Moi, ce n’est plus mon problème.

Naissance d’une addiction

Il y a quelques jours, j’ai écrit ça dans mes pages du matin :

Ne sois pas ridicule. Bien sûr que c’est un caprice.
Quand cette pensée m’a-t-elle déjà stoppée ?
Je vis de caprices. Ne me juge pas, ou juge-moi peu importe. C’est par des caprices que je change mon monde. Et j’en suis bien heureuse.
Car les caprices sont, par nature, irréfléchis, irrationnels, ils se fichent bien de savoir ce qui est possible et ce qui ne l’est pas.
Ce qui rend les miracles plus courants.

Je suis aux États-Unis.

Je sais que vous savez, mais j’aime bien le répéter tant que j’y suis. Pour mieux en profiter, en quelque sorte.

Et il y a un peu plus d’une semaine j’ai pris une décision merveilleusement insensée, follement brutale et glorieusement stupide : je me suis dit « Tiens, et si j’allais de Los Angeles (Californie) au Antelope Canyon (Arizona) ? Et pourquoi pas le faire en stop ? »

Pourquoi pas, en effet. Il m’aura fallu presque un mois pour faire exploser ce blocage-là, mais pourquoi pas ? Cette petite aventure a nettement révélé chez moi ce que j’appellerais des Chris McCandless issues, que la vie et les personnes tentant de faire de moi une adulte avaient réussi à étouffer jusqu’à la prévisible et nécessaire explosion qui attend toute personne qui essaie d’enfermer sa propre nature. L’explosion s’est produite, et passé les premières semaines de terreur, passée la Résistance, c’est un sentiment formidable.

J’ai l’air égoïste et inconséquente mais la vérité c’est que je n’ai jamais été à ce point en mesure de faire du bien autour de moi, et que ça va continuer.

En 2012, je suis allée en Camargue avec Julie. Avec elle, j’ai fait du stop pour la première fois. Il serait plus juste de dire qu’elle a fait du stop et que je suis montée dans la voiture avec elle. Plus tôt cette année là, j’ai rencontré Mathieu, à qui cette citation de Victor Hugo me fait toujours penser :

« Et puis, il y a ceux que l’on croise, que l’on connait à peine, qui vous disent un mot, une phrase, vous accordent une minute, une demi-heure et changent le cours de votre vie. Vous n’attendiez rien d’eux, vous les connaissiez à peine, vous vous êtes rendu léger, légère, au rendez-vous et découvrez qu’ils ont ouvert une porte en vous, déclenché un parachute, initié ce merveilleux mouvement qu’est le désir, mouvement qui va vous emporter bien au-delà de vous-même et vous étonner. »

Et il m’a fait ça. Exactement ça. Il était exactement ce que j’avais toujours rêvé d’être. Il était bien trop avancé par rapport à moi sur le chemin pour m’y guider. Mais il a ouvert la porte. Ce jour-là, il m’a demandé pourquoi je n’avais pas encore commencé à voyager. J’ai dit que j’attendais d’avoir quelqu’un avec qui partager ça, que je trouverais ça dommage et égoïste sinon. Je pense qu’il n’était pas d’accord. Il ne m’a pas contredite. Mais quand, en début d’année dernière, je me suis retrouvée toute seule avec mes billets pour le Japon sans l’avoir prévu, j’ai repensé à cet échange, et je me suis dit : « Bullshit. Je n’ai besoin de personne. J’y vais, point. » Et c’était vrai.

Plus tard en 2012, j’ai rencontré un chevalier de gouttière que l’on disait poète maudit ; une histoire très drôle. Il vivait au fin fond de la montagne, dans ce qui est devenu un de mes endroits préférés au monde, et l’un des rares en France qui ne soit desservi par aucun transport en commun. Au début, je prenais le taxi, mais un jour j’en ai eu assez et j’ai fait comme lui. Je me rappelle très bien de la peur qui m’a prise au ventre quand j’ai tendu le pouce pour la première fois, toute seule sur cette route que je connaissais pourtant par coeur. Je n’avais pas peur qu’il m’arrive du mal, non, je me disais : Et si je fais mal ? Et si personne ne me prend ? Et si tout le monde me trouve ridicule avec mon sac et mon pouce ? Des questionnements dictés par la logique et non par la peur de devenir qui j’étais comme on le voit. Still, mon record n’a jamais dépassé les 50 kilomètres.

Bon et puis là j’ai fait presque 1000 kilomètres en deux jours. J’ai battu au passage le record de Camille, qui m’a promis cet été qu’il écrirait un livre sur le hitchhiking si je terminais le mien sur la pose. Et ensuite environ 1500 au retour, toujours en stop et toujours en deux jours.

Normal.

Franck m’a toujours dit que j’étais radicale dans tout ce que je faisais, j’ai appris ce matin que Mathilde et Anaël me surnommaient le bulldozer de cristal. Le bulldozer qui pense qu’il est fragile.

J’ai ri et un peu pleuré d’amour en même temps parce que c’est trop vrai.

Parce que. Arrêtons la moquerie. J’ai confiance en moi. Et je crois en l’être humain, suffisamment en tout cas pour me planter sur une entrée d’autoroute sans même une pancarte et pour monter dans des voitures inconnues sans une once de peur et pour rencontrer des gens magnifiques. Mais ça, c’est pour un autre article, à la fin.

Je ne suis certes pas encore exactement là où je veux être, pas aussi radicale qu’un Chris McCandless – il faudrait pour cela que je refuse de laisser savoir à mes amis que je suis en vie pendant les trajets, et je n’en suis pas encore là, et puis le moment où il meurt ne fait pas partie de mes plans -, mais j’avance, petit à petit. Toujours plus avant. Toujours plus près de la personne que je voulais déjà être quand, petite, je me suis rendue à la mairie de mon village pour savoir si je n’avais pas été adoptée et si mes vrais parents n’étaient pas des Amérindiens. Vous pouvez rire. Vu ma bouille blonde et mes yeux bleus, l’employé d’État-civil ne s’en est pas privé quand j’avais sept ans. Mais bon. Je dépasse mes limites, une à une. Plus loin.

Et ça vaut le coup, putain. Je suis vulgaire mais je ne m’excuserai pas pour ça.

Je ne vous raconterai pas mon voyage pour le moment, mais j’ai eu cet échange sur la peur à plusieurs reprises – dans presque toutes les voitures en fait -, et je trouve que son contenu s’applique à presque tout, donc voilà :

La peur, en fait, elle est là pour vous empêcher de commencer les choses. Comme dit Pressfield, « the hard part is not the writing itself, it’s to sit down to write ». C’est pareil avec le voyage, avec n’importe quoi. Une fois que vous êtes dedans, il n’y a plus d’échappatoire. Alors la peur s’en va. Elle n’a plus de raison d’être.

Parfois commencer est suffisant pour ne plus avoir envie de s’arrêter.

(Et je suis toujours mauvaise en photos de paysage par contre)

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Ce qu’il nous faut

« The hardest part is not the writing itself », écrit Steven Pressfield dans Turning Pro. « The hardest part is to sit down to do the work. »

Des tas de gens tiquent quand je leur fais cette citation. Pour eux, elle ne peut pas être vraie parce qu’elle implique qu’écrire est une affaire de travail et non d’inspiration et de talent. Ce qui, by the way, est la position que je défends depuis des années sur toutes les formes d’art auxquelles j’ai pu toucher, pose comprise.

À un moment, dans mon livre, j’explique comment, lors d’une séance photo vraiment particulière pour moi, j’ai pu m’abstraire de l’environnement qui me distrayait pour retrouver mon centre interne, me reconcentrer et y aller, et à quel point j’ai été contente du résultat. Ce qui compte, ce n’est pas comment j’ai fait, c’est de l’avoir fait. C’est de m’être autorisée à le faire.

Trop souvent, je vois des gens, et moi incluse, ne pas s’autoriser à aller chercher ce qu’il leur faut pour se concentrer, se refocaliser. ils attendent d’être au bon endroit dans leur esprit mais ne font pas en sorte d’y aller, comme si y être ou non était une sorte de fatalité qu’il nous fallait simplement saisir. Comme s’il y avait des jours avec et des jours sans, et rien que rien d’autre que ce paramètre extérieur ne conditionnait le fait de pouvoir ou non donner le meilleur de nos capacités. Fas est. Fas non est. Et puis c’est tout.

Alors qu’on a parfaitement les moyens de transformer le non faste en faste si on le décide, on peut fournir un travail génial même si on vit le pire jour de notre vie, et même qu’en psychologie ça porte un nom, ça s’appelle la sublimation. Seulement voilà, on préfère rester assis à côté de la porte qui mène à ce qu’on a envie de faire par peur de déranger, pour ne pas faire de vagues.

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C’est un autoportrait d’il y a deux ans mais je suis retombée dessus ce soir alors tant pis pour vous.

Et puis un jour j’ai décidé que zut. Que c’était ok de savoir et d’affirmer ce dont on avait besoin, et surtout, que c’était ok de le prendre.

C’est ok si vous sentez qu’une playlist particulière vous aiderait à entrer dans la séance photo en cours.

C’est ok si vous dites au photographe qu’au contraire la playlist en cours vous empêche de vous concentrer.

C’est ok si vous avez besoin de faire régulièrement des séries de grimaces pour détendre votre visage, c’est ok si vous baillez alors que vous ne vous ennuyez pas. Je fais ça tout le temps, et quand les gens se vexent, je leur explique que c’est la façon qu’a mon corps de marquer les étapes quand je me détends. C’est ok de demander à la coiffeuse et au maquilleur s’ils peuvent baisser d’un ton. C’est ok de manger un croissant vegan parce que vous sentez que vous avez faim.

Je n’ai pas dit de transformer la séance photo en pique-nique ou en partie de roi du silence. J’ai dit que c’était ok de respecter vos besoins.

Photo : Andy Julia - Robe : Clara Maeda
Photo : Andy Julia – Robe : Clara Maeda

Prenez ça du point de vue des conséquences.

Si je suis occupée à ignorer mon sentiment de faim alors que je pourrais consacrer cette énergie et cette attention à mon jeu et alors qu’il y a une boulangerie au coin de la rue, c’est un peu dommage. Si je lutte contre l’influence des sons extérieurs alors que j’aurais pu les stopper ou même les remplacer par quelque chose qui m’aurait aidée à entrer plus profondément encore dans la séance, c’est pareil, ce n’est pas très malin. Et ce n’est pas votre photographe qui me contredira sur ce point.

« Cette séance aurait pu être mieux mais il y avait ce tube des années 80 affreux qui passait et m’empêchait de me concentrer. » On a vu mieux comme excuse.

Nous ne pouvons pas tout contrôler mais sérieusement, arrêtons de nous priver d’ajuster des choses sur lesquelles nous pourrions avoir un impact parce que nous voulons être polis.

Je parle de pose parce que c’est ce que je pratique depuis le plus longtemps, parce que je me sens plus légitime à vous parler de ça que de l’écriture ou de la broderie au crochet, mais c’est la même chose.

Personnellement, j’ai besoin de travailler ailleurs que chez moi, de me rendre à pieds à l’endroit où je travaille en écoutant de la musique, de me construire une bulle contre l’extérieur en écoutant de la musique – une certaine musique selon ce que j’écris, non pas pour m’influencer mais parce que certaines musiques m’aident à rester focalisée, et qu’à l’inverse certains écrits n’ont pas besoin de ça et peuvent s’en passer -, et donc, je travaille habituellement dans des cafés, parfois bruyants, mais d’autres fois on peut être seulement deux dans la pièce mais je mettrai quand même la musique dans un casque et non sur les haut-parleurs au risque de passer pour un freak. Je me fais du thé pur que je réinfuse dans de la céramique. J’ai besoin de rituels et donc les serveurs du bar qui me sert de bureau le plus souvent ne me demandent même plus ce que je veux boire. Parfois je peux avoir quelqu’un d’autre qui travaille à côté de moi mais la plupart du temps je préfère être vraiment seule au milieu de la foule et donc je prends le risque que des personnes que j’apprécie se sentent rejetées, qu’elles se disent que je ne veux pas passer du temps avec elles. C’est faux. C’est juste que parfois je suis plus efficace en passant du temps avec moi.

Mais ce n’est pas grave. Elles s’habitueront.

Et ce qui est drôle avec ce dont on a besoin, c’est que c’est soumis à évolution et fluctuation. J’ai besoin de choses bien différentes de quand j’étais plus jeune. Et, si j’ai surtout besoin d’être seule pour écrire, certaines fois je vais avoir besoin de tout l’inverse. Et c’est ok ça aussi. Bien sûr que c’est inconfortable pour les autres de ne pas pouvoir vous prédire à l’avance sans marge d’erreur possible. Mais bon, ça, c’est la vie, et ça s’appelle intéragir avec d’autres êtres humains.

Quand à accepter de dire « Non, je ne peux pas parce que j’ai décidé d’écrire / de préparer le moodboard de ma prochaine séance photo / de répéter / de faire une nouvelle écharpe en crochets, et j’ai besoin d’être seule pour le faire » sans craindre de contrarier votre entourage, ça s’appelle créer les conditions de sa propre réussite.

Quand j’étais en train d’écrire L’art de la pose, à un moment donné j’ai eu besoin que ça devienne une question de vie ou de mort, et j’ai eu besoin de protection, et ensuite j’ai eu besoin d’un bon coup de pied aux fesses. Je suis allée chercher ce dernier à deux endroits, je l’ai obtenu aux deux endroits. Dans le premier cas, j’ai demandé directement ce qu’il me fallait – « Donne-moi un bon coup de pieds aux fesses pour m’aider à avancer, s’il te plaît » -, dans le second, je me suis placée à l’endroit où je savais que le coup finirait par arriver. Si les deux techniques fonctionnent, on gagne habituellement beaucoup de temps et d’énergie en utilisant la seconde et en acceptant de demander directement les choses. Ça n’a pas le charme du mystère, mais bon.

Vous voulez jouer au golf ou jouer au con ?

Forward

Et me revoilà, le sac à l’épaule et les bottines au pied, attirée comme par un aimant vers l’espace vert le plus grand et proche de la carte.

Il y a ce sentiment que je connais déjà bien, cette euphorie qui naît à chacune de mes arrivées dans un nouveau lieu. Ici, elle se reproduit tous les jours.

Cette poussée d’adrénaline quand quelque chose, quelque part, n’importe quoi, me le fait réaliser de nouveau : je suis sur un autre continent.

Je suis sur un autre continent.

Je peux décider de ma vie, et c’est celle-ci que j’ai choisie.

La certitude que quelle que soit la direction vers laquelle je tournerai mon regard, il tombera sur quelque chose que je n’ai jamais vu. La certitude que le prochain carré de terre sous mon pied sera vierge de mes pas. La certitude que, où que je me trouve, il y a autre chose, plus loin, autre part, quelque chose de bien plus grand et plus puissant que moi qui s’appelle le monde, et que cet ailleurs, je peux l’atteindre. Le sentiment d’être en vie tout simplement. Envie / En Vie.

Et aujourd’hui j’ai compris autre chose.

There is no such thing as « pure feeling ».

Je ne contiendrai jamais un seul sentiment à la fois. Ça n’arrivera pas. Parce que l’être humain est fondamentalement trop vaste pour qu’une sensation unique le remplisse. Dans la mesure, du moins, où il n’est pas en phase de racornissement dû à quelque chose de toxique dans sa vie. Cette quête d’absolu dont je me gargarisais, adolescente, est une quête d’appauvrissement. Elle n’a pas de sens.

Alors l’euphorie cohabitera toujours avec un peu de vide, avec un peu de tristesse, avec un peu de colère, avec un peu de n’importe quoi, tout comme certaines tristesses se teintent des joies qu’elles regrettent ou côtoient.

Et ça ne leur en donne que plus de relief.

Je peux marcher dans les rues, cheveux au vent, entièrement portée par cette sensation de liberté et d’ivresse, et pour autant accueillir ce manque, cette attente, cette envie de sentir une main se poser sur mon épaule et de me voir me retourner et exploser dans une autre émotion totalement inattendue. J’aurais pu ajouter « et que tout soit comme avant », mais non. Personne ne veut une telle chose, et surtout pas moi. Et que tout aille de l’avant, encore et encore et encore.

Chérir des choses du passé, ce n’est pas les regretter. Les regretter c’est s’en servir comme d’une excuse pour ne pas avancer, en gardant son regard tourné vers le passé et non vers le futur, en coupant son esprit du hic et nunc. C’est les dénaturer. C’est nier leur rôle dans ce que l’on est aujourd’hui, c’est vouloir régresser dans l’espoir qu’elles se produisent à nouveau.

Pour autant, ce petit vide en moi, il ne se remplira pas. Oh, j’accueillerai d’autres choses. Toujours. Mais je leur ferai d’autres places. Je les chérirai tout comme j’ai chéri ce qui se trouvait dans le petit emplacement resté vide et comme je chéris son souvenir. Poursuivre le passé, c’est ce que nous faisons tous, la plupart du temps. En répétant des schémas, en retournant aux mêmes endroits, en tombant dans les mêmes habitudes. C’est fini pour moi. J’irai à la rencontre du futur tout en goûtant le présent, tout en accueillant les flux et reflux de vie qui ne manqueront pas de s’y superposer.

J’ai perdu mon porte-bonheur il y a quelques semaines. Je m’attendais à être dévastée. Je l’ai seulement pris comme un message de l’univers, me disant que j’étais mon propre porte-bonheur, et basta. Et… Et si je ne perdais jamais rien, comment est-ce que je saurais que j’ai avancé ? Je deviens une meilleure personne, tous les jours. Oh, je sais qu’en dernière instance tout ça reste mes choix guidés par mon impulsion… Mais je sais où j’ai choisi d’aller la chercher.

J’ai l’impression d’être si différente d’il y a deux semaines, et d’il y a un mois, et d’il y a deux, trois, six mois.

La tentation serait grande d’essayer de se freiner, de se reposer sur la métamorphose déjà réalisée, sur le stade actuel, de se dire que c’est déjà très bien, que qui sait si l’étape d’après ne sera pas moins bien, moins confortable, moins naturellement satisfaisante ; mais comme en danse, « dès qu’on s’arrête, on recule », je pense. Et dès qu’on le rushe, on bloque le changement.

Je sais et ne sais pas où je vais et ce que je deviens. Je sais où je veux aller. Mais qui sait ce que celle que je serai demain aura comme aspirations ?

Celle d’aujourd’hui s’en fiche. elle a son propre chemin à parcourir.

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Originellement, je comptais shooter un autoportrait pour accompagner ces mots, mais la vérité est que le soir même, j’ai été prise d’on ne sait toujours pas trop quoi mais on suppose que c’était le foie, enfin en tout cas j’étais bien trop malade pour ce faire, puis il a fallu changer de ville, bref, et il serait juste pour les autoportraits à venir d’être accompagnés des mots à venir et non des mots passés. Alors à la place j’ai choisi d’utiliser cette photo d’Orlane Paquet, prise en décembre dernier.

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La fin et la suite

Bon, eh bien voilà.

Telle que vous me voyez, je suis dans un café à Londres en train d’attendre qu’un copain sorte de studio d’enregistrement, je bouquine Turning pro de Steven Pressfield après avoir dévoré Nobody wants to read your sh*t du même auteur, et je soigne à coups de passages de frontières ma dépression post-partum. Quand Anaël Verdier m’a diagnostiqué celle-ci par sms en début d’après-midi, ça m’a soulagée ; j’étais à deux doigts de penser que j’étais simplement une dépressive chronique et que je ne m’en sortirais jamais puisqu’objectivement tout allait bien.

J’avais fini d’écrire mon premier jet. Je ne le trouvais même pas si nul. En fait, je le trouve plutôt bien.
J’avais évidemment peur qu’une modèle ou l’autre, lisant mon livre, décrète que j’avais raconté uniquement de la merde, que je n’étais pas légitime et que de toute façon je ne savais pas poser, et j’avais peur que cet hypothétique bourreau aie raison ; mais ça, c’est la spirale du doute périodique en action, et j’ai appris à la reconnaître pour ce qu’elle est.
J’avais eu une belle surprise, totalement inattendue, et plus d’éléments objectifs que de raison pour pouvoir me dire que personnellement aussi, tout allait bien.
J’allais prendre un avion pour Londres, me mettant ainsi hors de portée de toute tentative d’organisation d’un de ces anniversaires surprise désastreux où vous n’avez aucune envie d’être (trop de gens) et où on vous somme de faire bonne figure, tout en ne restant pas cloîtrée chez moi à ne rien faire. En partant dans un autre pays tout en ne prévoyant rien de spécifique pour la date tant redoutée, j’inaugure ainsi ce que j’appelle l’anniversaire de Schrödinger. Et cette idée me met en joie.

Et pourtant j’étais triste. On aurait pu me faire rejouer la fin de Que ma joie demeure.

Et puis, comme une évidence : « mais meuf, tu viens de passer je sais pas combien de mois sous pression et là ça retombe, c’est la peur du vide. Tous les artistes font ça. »
Ah mais oui.
Maintenant que vous le dites.

Et donc, quand on m’a dit « dépression post-partum« , ça m’a fait rire, parce que je me suis dit « Encore heureux que je ne veuille pas d’enfants si un livre me fait ça ». Puis je me suis rappelée que, juste en finissant, j’étais retournée voir Rogue One – meilleur Star Wars sorti depuis ma naissance, ce film m’a fait quasiment pleurer de joie tant l’ascenseur émotionnel avec l’autre film sorti le 16 décembre 2015 était fort – j’avais enchaîné sur tous les side-textes que je devais écrire pour le livre : l’avant-propos, les remerciements, la nouvelle version du synopsis pour la C4, ma bio, bref, tout pour ne pas m’arrêter. Et ce qui est drôle c’est que j’ai employé « gestation » alors que je ne fais jamais de métaphores basées sur la maternité. Mais jamais.

Coucou, le fruit de huit ans de ta vie vient de sortir de toi. Tu le vis bien ?

De quoi tu as envie maintenant ?
De recommencer, avoue-le.
De voir à quoi ressemble ta montagne.
Ne nie pas.

Vous voyez, le déni est un mécanisme d’évitement récurrent chez moi. Je vous invite à le constater sur pièces à travers ce dialogue de 2013 avec un ami, quand j’étais « juste-modèle » et que je n’admettais pas que ce que je voulais, c’était jouer. Je me disais que c’était trop tard, que si je n’avais pas commencé étant enfant, c’était mort, etc.

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Avouez. C’est transparent.

J’ai retrouvé cette conversation il y a peu et j’en ai fait une capture d’écran que je conserve depuis pour me rappeler des tours que me joue mon cerveau quand il décide que le confort c’est mieux que le risque. Je n’ai pas d’exemple aussi frappant concernant l’écriture, sauf peut-être ce texte de janvier 2015 que j’ai réussi à conclure en disant que je n’écrivais pas, après, obviously, l’avoir écrit.

Ah, au fait, je ne vous l’ai pas dit sur ce blog : j’ai fini d’écrire mon premier jet.
C’est de la folie.
Vous me direz, à force d’avancer sur un truc tous les jours, à un moment il finit par… être terminé, justement. Mais je n’avais jamais envisagé les choses sous cet angle. Pas vraiment. Je savais vaguement que je finirais d’écrire un jour, bien sûr. C’est logique. Je suis quelqu’un de rationnel. On ne peut pas écrire un nombre de jours infinis pour produire un livre au nombre de pages fini. Mais je n’avais pas conscience que ce jour arriverait vraiment dans la réalité.
Je ne vous le cache pas je suis super fière. En retard, mais pas tant compte tenu des événements de cette année, et moins que prévu d’ailleurs.
C’est assez perturbant. Comme cet autre échange que j’ai eu il y a un mois et demi :

– Mais… Tu vas bien Florence en fait.
– Ah !… C’est donc ça ce sentiment d’étrangeté.

Ce qui au passage botte le cul à toutes nos préconceptions sur l’artiste qui doit aller mal pour créer parce qu’à partir de là je n’ai jamais écrit aussi régulièrement et efficacement.

Donc où en étais-je. La dépression post-partum.

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Photo : Cyril Zekser pendant un Atelier du Vendredi avec Stéphane Casali

Ce truc qui te tombe sur le coin de la gueule et où tu te demandes où tu as merdé, ce qui ne va pas chez toi, et si tu vas juste passer toute ta vie à être chiante et insatisfaite et BORDEL CAN’T YOU ENJOY THE MOMENT FOR ONE SECOND ?

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Et puis, en fait, c’est okay. Tu te rends compte que c’est juste que tu ne t’en étais pas aperçue avant parce que là, c’était ton premier vrai gros projet sur le long terme, mais que c’est juste que tu as besoin d’être en train de faire quelque chose, et que même si le livre n’est pas fini, il est pour le moment entre les mains de ta correctrice et plus les tiennes. Que ce n’est même pas tant la peur de la confrontation avec le public (même si soyons honnêtes ça me fera forcément flipper à un moment, mais je suis passée par un système de pré-commande justement pour m’ôter toute possibilité de faire marche arrière, ce qui est ma façon toute personnelle de créer mon sentiment de tranquillité. « Lorsqu’on n’a plus le choix, on est libre. »), mais le fait d’être suspendue à autrui là où il y a quelques jours encore j’étais celle qui devait donner le mouvement. Encore heureux que j’aie une totale confiance en ma correctrice. Je t’aime, si tu passes par là.

Un ami brillant me disait sur un tout autre sujet qu’il n’avait jamais l’air content aux yeux des autres quand un de ses projets réussissait, mais que c’était normal, parce qu’au moment de la réussite effective lui-même était déjà deux projets plus loin.

Dans la mesure où, en prévision de la nécessaire période de jachère créative que constituera la finalisation du livre – je veux dire quand je serai en train de vous écrire des petits mots et de vous faire de petites enveloppes -, j’ai déjà relancé mon projet photo sur les cicatrices sur ses rails et je prévois un projet encore secret avec Mathilde Aimée, dans la mesure aussi où je me remets à poser de façon plus régulière depuis que j’ai retrouvé la mainmise sur ma façon de vivre – ce livre m’a sauvée d’un truc assez moche -, je pense qu’on peut dire que j’ai intériorisé cette idée comme un excellent conseil.

Alors faisons comme ça.

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Steven Pressfield, c’est bon, mangez-en.

Bon parlons du livre maintenant. Je vous disais que je devais en réécrire le synopsis. C’est normal, parce que le projet, qui est parti d’une sorte de fusion entre un guide pratique et un essai sociologique, est resté ça, mais s’est paré de nouveaux attributs. Il est devenu plus personnel, plus engagé, presque militant. Non. Carrément militant. Je pense que, vu ce que j’écrivais et sur quoi vous vous êtes fondés pour décider que ça méritait d’investir dans ce que je ferais no matter what, comme mon Manifeste de 2013, cette phrase ne choquera personne. Cependant, je me rappelle avec amusement du moment où j’ai commencé à écrire mon chapitre 1 en me disant « bon, il va y avoir une critique du marketing et de la représentation des corps dans la publicité, c’est logique », et où je suis arrivée au bout sans m’y attendre et où j’ai constaté qu’on discernait nettement quelque chose de bien plus politisé – pas en termes de partis politiques, juste d’idées – que ça.

Et puis j’ai décidé que c’était okay.

J’espère que ce sera okay pour vous aussi. En tout cas, si vous avez voulu du Florence Rivières, sachez que vous en aurez pour votre argent, parce que ce livre que je voulais être un truc d’intello – je me souviens avec émotion de cette discussion acharnée quand j’ai dit qu’appeler un livre avec un titre de thèse c’était sexy et qu’on m’a rétorqué que ça le serait uniquement pour moi – est la chose la plus personnelle que j’aie jamais produite.

J’ai commencé ce projet en me disant que ce serait la seule chose que j’écrirais. Là, je suis sûre et certaine du contraire. Ce livre tourne une page, non seulement celle de ma vie en tant que « juste-modèle », mais aussi celle qu’elle ouvre. Je ne pensais pas apprendre autant sur moi-même, ni changer autant dans le processus. Et pourtant, c’était une évidence. J’ai changé, et là, dans ces quelques jours où je ne fais pas de maquette ni de réécriture parce que c’est le moment de Julie, j’ai tout le temps de réfléchir au futur, parce qu’il est là, juste devant, presque aujourd’hui.

Et il a l’air radieux.

Merci pour ça.

Get the fuck out

Il y a quelques temps que je suis arrivée à un point de saturation vis-à-vis de l’être humain en général. Tout est là, assaisonné de fatigue physique assez intense et de temps libre inexistant. De sorte que j’ai décidé de ralentir très, très fort sur la pose, au moins le mois qui vient. Bien évidemment mon agenda s’est aussitôt constellé de projets en tant que photographe et d’idées de tournages. Le repos n’a et n’aura semble-t-il jamais sa place dans ma vie. Mais on ne pourra pas dire que je n’ai pas essayé de l’y attirer.

Bon et puis la fatigue ça te rend plus sensible au ras le bol. Ce truc qui fait que tu as juste envie d’envoyer tout valser. Que tu le fais, même. Sirithil et moi nous entendons bien, merci, seulement Sirithil commence à en avoir marre des gens qui la définissent malgré elle -et de travers, avec ça, ça va des gens qui te disent « mais si, ton pseudo c’est ça » alors que non à ceux qui donnent carrément une note à la qualité de ton âme, comme s’il était seulement possible d’argumenter sérieusement sur un sujet pareil. Et au fait je voulais te dire, ton aura est vraiment dégueulasse ma pauvre! – tandis que Florence est lasse d’avoir à expliquer que non, elle n’est pas QUE une nymphe éthérée, et que non, ça n’est pas grave, parce que si on était tout le temps une nymphe éthérée je peux vous dire que la vie serait bien chiante.

Ce n’est pas parce que je ne me sens jamais si entière que seule, en forêt, à juste respirer l’air et la solitude, que je perds du même coup le droit à me mettre en soutien-gorge en plein concert de Rammstein ou à apprécier une soirée Jdr / film ou à juste être frivole une fois de temps en temps. Y a pas d’incohérence. Ce n’est pas mal d’être humain; c’est comme ça. Seulement un humain ça peut être beaucoup de choses et c’est de toute façon beaucoup de choses. Que serait un humain monofacette parce qu’il aurait décidé qu’il était au dessus de toutes les autres parties de son humanité? Je vais vous aider un peu, on appelle communément ça avoir un balai où je pense. Accepter qui l’on est ce n’est pas la même chose que refuser d’évoluer ou d’essayer de s’améliorer. C’est la condition sine qua non pour y parvenir. Accepter l’autre et faire preuve d’honnêteté intellectuelle sont aussi de bons points de départ.

Histoire de tempérer un peu mon propos, je tiens quand même à dire que je reçois aussi beaucoup de soutien et d’amour, et que là, je parle d’une minorité de gens tout sauf bienveillants. Mais que voulez-vous, le surmenage ne pousse guère à l’optimisme et le fait que mon statut de personnage « public » (« comme Mélenchon », m’a dit une amie) serve de justification à des gens qui ne me connaissent ni d’Eve ni d’Adam pour nous mettre, Sirithil, Florence, River tant qu’on y est, dans des cases qui n’ont pas lieu d’être sur des bases inexistantes a tendance à me scier les nerfs. D’où pause. Cette entité que vous appelez « Sirithil » n’est pas une histoire sans nom et sans visage sur laquelle vous pouvez pérorer à l’envi ni deux ou trois histoires scandaleuses dont on se fout de vérifier la véracité, c’est un être humain avec une âme et un coeur qui bat. Avec violence et en dépit des raisonnements. Avec des sentiments. Des griffes et des dents, bordel de merde. On n’a pas besoin de s’inventer des raisons de ne pas s’aimer, le monde est déjà assez vilain comme il est. Et le monde, votre monde, je m’en retire pour un moment -enfin, j’essaie.

Bref.

J’en viens à la séance du jour dont le thème était assez cohérent avec ce billet d’humeur. C’était une histoire au mélange de rock’n roll, de bière, de tags avec des fautes d’orthographes, de j’enfoutisme, d’insolence et de non-conformisme. Pas d’anti conformisme: être anti signifierait qu’on s’en soucie. Un peu comme de la pluie avec un boîtier non tropicalisé.

C’était une chouette soirée, et ce sont de chouettes images, avec non Sirithil dessus, mais sa créatrice. Les deux ont besoin de repos mais c’est chacune son tour.

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Petit manifeste à l’usage des bien-pensants

Plus jeune, j’étais passionnée. Je le suis toujours; mais ça se voyait davantage. Là où je tapais du poing sur la table, aujourd’hui je hausse les épaules. On appelle ça la maturité, ou encore savoir répartir son énergie. Bon, soyons honnêtes, je tape toujours du poing sur la table, juste moins. D’ailleurs, je vais le faire – mais calmement -, là. Il n’y a aucun intérêt à essayer d’expliquer à un idiot en quoi il est idiot dès lors qu’il est enfoncé et légitimé -croit-il!- dans sa petite morale bien-pensante, et croyez-moi, j’ai essayé. Vous pouvez donner tous les arguments, toutes les preuves tangibles du monde à quelqu’un, si cette personne n’a pas l’esprit ouvert elle ne se remettra PAS en question. C’est mathématique. Le plus beau, c’est que les gens qui ne se donnent pas la peine de réfléchir mais persistent à vous expliquer en quoi leurs préjugés sont en fait non pas des préjugés, non pas des opinions, mais des FAITS, mais la VÉRITÉ, rien que ça, le font souvent à coups de contresens et de sophismes, dans un discours qui dit blanc et noir à la fois, avec des structures argumentatives telles que celle-ci:

p  (¬p  q)

Rien qu’avec ça, sans savoir ce qui est dit, vous pouvez être sûrs que le raisonnement de votre interlocuteur est invalide. p ET non-p steuplais. Comme disait Biff Tannen dans Retour vers le futur: « Allô! Il y a quelqu’un au bout du fil?! » En logique propositionnelle ça s’appelle une contradiction, si vous faites ça je suis désolée mais toute votre autosatisfaction gonflante et dégoulinante ne changera pas ce fait: vous aurez perdu.

Pourquoi je vous dis tout ça? A la base, les gens me font peur. Ils me font peur parce que je ne les comprends pas, je ne les comprends pas parce qu’ils agissent de façon illogique, ou plus précisément, sans saisir la logique inhérente à leurs propres motivations. Ce que je veux dire par là c’est que les gens sont hypocrites. Cela dit, dans la vie, il faut survivre, et moi quand je ne comprends pas, ça ne va pas. Les humains qui m’entourent et surtout ceux qui ne m’entourent pas sont donc devenus un sujet d’études et j’ai petit à petit appris à reconnaître quand tenter d’élever le débat est inutile et à lâcher du lest.

Sinon, oui, j’ai des amis. Je les choisis juste capables de se remettre en question et d’avoir une réflexion de fonds sur les problématiques psychologiques et sociales.

Il y a deux ans, j’ai posté sur un réseau social ce petit montage, à la portée intellectuelle limitée, mais drôle. Pas mal de memes sur ce modèle tournaient à l’époque sur internet, ça m’a fait rire de faire le mien, bref. Par la suite des gens m’ont expliqué, avant de me le montrer, que tout le monde n’était pas beau et gentil, et dernièrement, en retombant sur cette image, j’ai été saisie d’un malaise diffus parce que… Ce montage est tellement vrai qu’il en devient symptomatique d’un problème de fond dans la société, appliqué à la pratique de la photo.

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Voilà pourquoi j’ai eu finalement envie de vous parler de culture du viol, de slut-shaming, de sexisme ordinaire et de bêtise humaine, des sujets qui ont largement été abordés déjà, mais sous l’angle particulier de la photo et à partir d’anecdotes que j’ai vécues mais dont, j’en suis sûre, des tas de modèles dans mon entourage ont eu à pâtir.

Le coup du « Tu poses à poil alors TG. »

C’est un classique. On m’a fait le coup plusieurs fois. Cet argument consiste à te dire que puisque la moitié d’Internet a accès à des photos de tes seins, ton cerveau a perdu tout aspect fonctionnel, donc retourne à ta cuisine, gourgandine.

Alors perso chacun fait ce qu’il veut mais moi la photo, en plus d’être une passion ça me paie mes études de droit et de philosophie, juste, un peu. Sans jouer au concours de qui a le plus gros cerveau (qui est à peu près aussi élévateur que le concours de qui a la plus grosse… cuisse), je ne pense pas être un exemple de déficience intellectuelle, loin de là. Parfois je partage une actualité qui m’a touchée, comme cet article d’une photographe sur le sexisme ambiant dans le monde de la photo, l’histoire de cette fille qui a défoncé la gueule au mec qui l’agressait dans le métro, en a parlé, et s’est pris insulte sur insulte parce que, oh la sa***, elle portait une jupe, ou je me contente de (oh là là) donner mon opinion sur un sujet. Et là, c’est le drame.

« Retourne poser, c’est ce que tu sais faire » (un illustre inconnu qui, au moins, a eu la délicatesse de me reconnaître un talent (rire, humour, drôle))
« C’est bizarre que tu partages cette histoire, vu ton activité, tu ne te sens pas visée? » (Mais oui bien sûr, je pose nue donc c’est ma faute si les invités aux mariages peuvent être de gros beaufs et si les mecs se promènent avec leur téléobjectif au salon de la photo!)
« Ah je vois que tu poses nue alors la discussion ne sera pas possible! » (Celle-là, ce n’est pas moi qui l’ai reçue, mais rien qu’en partageant cette histoire j’ai eu droit à plus de 300 commentaires de trollage sur la tête, dont du très haut niveau et même un « Mal baisée, va! », donc je me sens fondée à la partager avec vous.)
« Non, mais toi, on voit bien que tu es une garce narcissique qui ne pense qu’à elle-même, sinon pourquoi tu aurais toutes ces photos de toi? » (Ben punaise, si pour être modèle on devait obligatoirement être une pimbêche qui se regarde le nombril je pense que beaucoup de photographes de ma connaissance se seraient mis à la photo animalière depuis longtemps… Attention, je ne dis pas qu’il n’y a pas une petite dose de narcissisme dans la démarche de base qui consiste quand même à décider qu’on sera le support, ou le sujet, de ce qui est destiné à être une oeuvre d’art, mais ceci est un autre débat. Ce que je dénonce ici c’est la généralisation de l’axiome Modèle = fille un peu décérébrée qui s’Âîîîîîme. Et qui, en tout cas, n’a pas son mot à dire dans une discussion entre grandes personnes.)
Et ma favorite, reçue en pleine poire alors que je me défendais d’une attaque ad hominem particulièrement violente au sujet de mon physique (j’étais jeune, ça fait un moment que j’ai arrêté de faire ça) (l’orthographe est d’origine): « C bon depuis ke ta posè pr 3 photographes pédophiles tu t prend tro pr 1 reine de beauté 1 jour tu te fera violer é abandoner ds 1 fossé et se sera bien fait ».

Oui, pour être crédible, il n’y a pas que les bases de la logique, il y a celles de la grammaire aussi. Ce que j’aime dans cette dernière réplique c’est qu’il y a l’essence de la culture du viol ET des préjugés du « grand public » au sujet des modèles mesurant moins d’un mètre soixante-quinze et des photographes dedans. Pour info, l’adjonction subtile du « pédophiles » c’est parce que j’étais très (trop) maigre à l’époque et que j’ai toujours fait jeune pour mon âge. Du coup si quelqu’un trouvait mon visage intéressant c’était malsain tavu.

Je pense que le postulat de base du « Tu poses nue, t’as rien à dire » est double: premièrement, les gens aiment les cases. Dès qu’ils peuvent mettre quelque chose dans une case, ils sont ravis. Je reviendrai d’ailleurs sur ce point. Deuxièmement, les gens ont pour caractéristique principale de ne pas assumer.

Dans l’imaginaire général des gens non familiers avec la photo, la fille un peu dévêtue, voire nue (sacrilège!!!) est associée à l’image de la bimbo: souvent blonde, jamais très intelligente, souvent pourvue de grands attributs par la nature ou son chirurgien, la bimbo apparaît dans des contextes (souvent télévisuels) peu flatteurs intellectuellement; pour résumer, la bimbo est bonne, mais conne. Je me rappelle avoir dit un jour que j’avais un trop joli fondement pour que les gens prêtent attention à ce que j’écrivais. C’était cruellement vrai malheureusement.

Sauf que les mecs, la taille du décolleté d’une fille n’est pas inversement proportionnelle à son quotient intellectuel en fait. (Je viens d’imaginer un monde de science-fiction où les gens ne pourraient pas se déshabiller sans devenir bêtes comme des radis et devraient, en été, résoudre le dilemme perpétuel du confort ou de l’intellect. C’est profond, il faut que je fasse breveter ça.) Genre Adam et Eve ils étaient au stade animal au Paradis alors comme ils étaient bêtes  c’était pas grave qu’ils soient nus mais après ils ont pris conscience alors ils ont eu honte parce qu’être nu c’est mal tu sais. Du coup pour être à l’aise nu faut être bête. (Ceci était un exemple de sophisme ainsi qu’une interprétation particulièrement réductrice de l’ancien testament, mais le pire est quand même qu’il y a VRAIMENT des gens dans le monde qui pensent comme ça.) Donc non. C’est une excuse. Pire, c’est un argument ad hominem qui, très commodément, vous permet de ne pas avoir à argumenter en emportant (au moins dans votre esprit) la bataille, car vous avez mis votre adversaire face à ses vices, et, grand prince, vous lui avez même indiqué l’adresse du confessionnal le plus proche afin qu’elle puisse se laver de ses péchés.

Regardez-vous en face. Vous avez certainement un tas de qualités. Mais à l’instant où vous faites ça, vous vous comportez juste en gros beauf.

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Juste pour être sûre que tout le monde suive: ce dont on parle c’est ce genre de choses, hein. Même pas de la dernière pub du casque Sennheiser. Et quand bien même d’ailleurs…

Le conformisme, ou le poison de notre époque.

L’autre truc avec les filles nues c’est que ça met les gens mal à l’aise. Et on en vient au second problème. On vit dans une société où on voit de plus en plus de centimètres carrés de peau dans la pub, le cinéma, partout, et je m’en moque éperdument, mais par contre on fait culpabiliser les gens sur leur physique, en leur vendant des régimes, des abonnements aux clubs de sport, des épilations totales, de la chirurgie plastique, des push-up, MAIS STOP! Une fille qui était à la une de Vogue il y a soixante ans, aujourd’hui on dirait, par respect du politiquement correct, qu’elle est ronde, pulpeuse, enfin pas mince. Et les femmes à la mode à la cour de Louis XIV n’en parlons pas. Je n’ai rien contre les filles très minces au contraire, mais si on ne nous montre que ça (et qu’on surligne « régime » avec le nouveau stabilo boss pour elle, tant qu’on y est), il ne faut pas s’étonner que les gens aient honte (tellement souvent à tort) de leur corps et en veuillent à celles et ceux qui, sans correspondre aux critères de beauté « actuels » assument le leur. C’est quoi votre problème avec la nudité des autres? C’est votre fuite par rapport au problème que VOUS avez avec VOTRE corps, parce que la nudité d’autrui NE VOUS FAIT PAS DE MAL. A la limite si visuellement vous n’aimez pas, personne ne vous oblige à regarder, mais qu’est-ce qui vous donne une hauteur morale pour juger d’autres filles et pour leur expliquer que ce qu’elles font est mal et que, si elles se font insulter, c’est logique? Que les gens ne sont pas respectueux mais bon, ils sont nombreux, alors vous devez faire pareil?

Oui oui, je n’invente rien, quelqu’un m’a vraiment dit un jour « Je sais que les gens ont tort de t’insulter pour le simple fait d’être toi-même, mais ils sont en majorité, donc tu dois renoncer à ton individualité pour rentrer dans le moule ». Je vais marquer une pause dans l’écriture pour vous laisser le temps d’aller vomir. Mon opinion est celle-ci: ce qui fait la richesse de l’espèce humaine, c’est sa diversité. Si tout le monde doit se ressembler que devient l’intérêt de la vie? Out, exit, kapputt. Le fun de la vie tué par la morale judéo-chrétienne. J’en profite pour vous coller une ou deux répliques de Doctor Who parce que le ton de ce post est un peu trop sérieux, et ne saurais trop vous renvoyer aux travaux du Dr Erich Fromm en matière de conformisme pour plus de détails. De façon très résumée: le malade, n’est-ce pas celui qui est parfaitement adapté à une société malade, plutôt que celui qui ne s’y retrouve pas? A méditer.

« Am I… funny? Am I sarcastic? Sexy? Right old misery? Life and soul? Right-handed, left-handed, a gambler, a fighter, a coward, a traitor, a liar, a nervous wreck? »

« You know what? In nine hundred years of time and space and I’ve never met anybody who wasn’t important before. »

Les gens qui m’aiment parlent de jalousie, mais ils le disent parce qu’ils m’aiment, moi je suis profondément convaincue que le vrai moteur, le plus profond, à l’oeuvre ici, c’est la peur de la différence. Et l’ignorance, mais pas que. L’ignorance est bien commode, elle tend à devenir constitutive d’une excuse. Je ne connais aucune modèle qui ne se soit un jour fait traiter, à des degrés divers, de puterelle ou de gourgandine, pour rester dans du désuet vaguement correct. Je ne sais pas ce que les gens s’imaginent qu’il se passe pendant une séance photo mais je dois mal faire les choses, il ne m’y est jamais rien arrivé de sexuel. Pourtant, si poser doit faire de moi une sal***, il faut bien que je doive passer à l’acte à un moment…, non? Ah, quoi? On me souffle dans l’oreillette que les gens transposent leurs propres motivations au fait d’autrui et ce faisant se plantent totalement sur l’interprétation à donner à celui-ci? Vous me rassurez…

 L’autre chose que les gens n’ont pas l’air en mesure d’assumer ce sont leurs propres réactions. C’est d’ailleurs ce qui les pousse à se montrer aussi incohérents. Et violents verbalement. Et voilà pourquoi la première réaction qu’on obtient quand on parle d’une fille qui s’est fait agresser c’est, dans 80% des cas « Comment elle était habillée? ». Personnellement il ne me suffit pas de voir un homme en caleçon (ou sans caleçons, mais restons prudes et droits) pour me faire dissoudre ma petite culotte, ça a d’ailleurs plus de chances d’arriver si le sujet de mon  observation conserve ses vêtements dans un premier temps. J’attends donc des membres du reste de l’espèce humaine la même retenue, à savoir, ne pas se mettre à baver convulsivement en mode « fi-fiiiiille » dès qu’ils aperçoivent un téton. C’est un dérivé de la culture du viol en fait. On te voit nue. Des gens te trouvent désirable. C’est donc forcément pour allumer ces gens que tu t’es mise nue, ça ne peut pas être pour l’art (ou pour ne pas mettre ta robe en dentelle neuve dans un marais puant)! De la même façon: tu portais une jupe. Un mec s’est excité et t’a agressée. Attends mais tu l’as cherché, c’est évident que tu ne portais pas ta jupe pour toi ou ton confort ou simplement te trouver jolie, c’était pour te faire désirer. Tu as été violée? Ta faute. Tu ne vas pas EN PLUS te plaindre, c’est plutôt flatteur, non? (Je ne reviendrai pas sur le fait que ce genre de raisonnements est AUSSI insultant pour euh, bah les hommes, qui ont un cerveau aussi, enfin je crois) Les gens sont, certes, stupides et méchants quand ils tiennent ce genre de raisonnements, mais leur vrai problème c’est qu’ils confondent l’effet avec la cause. « Elle met du rouge à lèvres, c’est pour attirer l’attention sur ses lèvres, suceuse ». Non. Elle a mis du rouge à lèvres pour (probablement) se sentir jolie. TU as eu l’attention attirée sur ses lèvres et TU as fait le choix de penser non pas « joli sourire » mais « suceuse ». Si tu as pensé ainsi, c’est probablement parce que tu es formaté par la société, qui t’a également appris que les jupes au dessus du genou c’était pour les filles de mauvaise vie, et que la fâme doit rester chez elle, et qu’il est normal qu’à défaut, elle soit payée 30% moins à diplôme égal. C’est très patriarcal quand on y pense. La fâme ne peut avoir agi qu’en fonction du regard de l’Homme qui va la voir, elle ne peut pas juste s’être fait belle pour elle. Moi j’avoue que hors shoot ça me gonfle considérablement de m’apprêter, j’estime que les gens n’ont pas à me trouver jolie pour m’apprécier, ou alors ce sont des connards. C’est aussi probablement la raison qui me rend transparente dans la rue et qui fait que je ne me suis jamais de ma vie fait agresser et très rarement emmerder: de loin, j’ai l’air d’un mec. Pour autant, je comprends le concept du « se faire belle pour se sentir bien soi-même », ce serait bien que le reste du monde en fasse autant. C’est très égocentrique finalement, non?, de penser que le moindre mouvement de hanche d’une fille est fait à votre attention alors qu’elle a peut-être juste mal aux pieds. De la même façon, si une modèle est à moitié nue, peut-être qu’il y a une histoire derrière. Un symbolisme. Peut-être que c’est cohérent avec une démarche philosophique. Peut-être que c’est une étape dans une démarche d’acceptation de son corps.  Peut-être qu’elle et le photographe ont juste pensé que ce serait joli. Dans tous les cas, si elle s’est déshabillée je peux vous assurer qu’en AUCUN CAS ce n’était pour déclencher une érection chez tous les pervers du net.

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Outre ça, nous devons arrêter de penser que notre corps est ce que nous avons de plus intime. Ce serait franchement triste. Notre corps est infiniment fragile. Il peut être détruit dans un accident. Des gens peuvent le modifier à grands renforts de scalpels. Les publicitaires lui imposent un espèce de diktat sordide pour nous dire à quoi il doit ressembler. Relisez cette phrase. Des gens se permettent de nous dire à quoi notre corps devrait ressembler. Et vous n’avez pas envie de les rouer de coups pour leur apprendre à vivre? Chacun est libre d’avoir son propre rapport au corps, mais pour moi ma nudité n’est qu’une tenue supplémentaire. Parfois je mets une robe de princesse, parfois un blouson en cuir, parfois je mets juste ma peau. C’est tout. Si des gens veulent y voir autre chose je refuse d’en être responsable.  Un studio photo, un plateau de tournage, ne sont pas une boîte de nuit, et même en boîte de nuit il serait inacceptable (de mon point de vue, mais j’admets que mon expérience de ces endroits est limitée) qu’une jeune fille dévêtue soit traitée comme une catin à ce seul motif.

Le problème plus large qui se pose -je dis qu’il est plus large parce qu’il englobe tous les rapports humains-, c’est que les gens ont tendance à penser à la place des autres, mais sans se repositionner dans leur point de vue. Ce qui fait que même en cherchant les motivations des autres on a tendance à leur calquer les nôtres même quand il n’y a pas lieu. C’est de l’anthropomorphisme à petite échelle. Ca fait des ravages.

Et je vis un truc vraiment rigolo en photo, qui est un peu le contraire de ça, c’est quelque chose qui m’a sauté aux yeux alors que je réfléchissais à la perception que l’on a du travail d’autrui, plus que d’autrui lui-même. Un jour, une amie me disait un peu ce qu’elle voulait obtenir comme rendu et m’a dit « Fais-moi ton expression glamour que tu fais si bien ». Je lui ai dit « Euh le glamour c’est juste le truc que je sais le moins faire au monde alors il va falloir être plus spécifique là. » Elle m’a dit « Mais si, tu le fais tout le temps », je lui ai dit « Bon, montre-moi ». Elle a cherché dans mes albums et en avait parcouru environ la moitié, comme je l’avais prévu, avant de trouver quelque chose qui corresponde. Ce n’était pas méchant de sa part; mais c’est très symptomatique d’une tendance qu’ont les gens à ne retenir que ce qui les arrange pour, justement, nous coller dans une case. Objectivement, je n’ai pas de case. Je navigue dans tous les milieux sans appartenir à aucun et en me fichant de ce qu’on pense. Pourtant, pour les gens qui font de la mode (et les gens hors du milieu de la photo… tout simplement), je suis la fille qui pose nue (alors que pas tant que ça), pour les gens qui font du fetish je suis la fille qui pose en nymphe, pour les gens qui font des nymphes je suis la fille qui pose en latex… Et j’ai même eu des gens qui m’ont dit (toujours gentiment) de ne pas changer de couleur de cheveux parce que ça tuerait mon côté femme fatale.

Mon côté femme fatale. J’ai cru avaler de travers. J’ai un visage XVIIIème, des traits doux, des formes assez neutres et des expressions éthérées. Je n’ai pas un côté femme fatale. Ne venez pas me dire que je me déprécie ou quoi que ce soit, j’ai un tas de qualités mais je n’ai pas un côté femme fatale. Je peux éventuellement m’en donner un parce que je travaille mes expressions et que je ne reste pas figée dans un personnage mais je suis désolée, ce à quoi je ressemble au naturel, sans effort, ce n’est pas ça:

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C’est plutôt ça:

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Ca a l’air anecdotique comme ça, mais si je vous en parle c’est que je suis convaincue que la plupart des gens ont intériorisé tout un tas de symboles et les appliquent pour justement classifier les gens comme si c’était une recette magique et ce sans tenir compte de leur personnalité. Alors les blondes c’est doux, les rousses c’est femme fatale et les brunes c’est domina. Oui, mais non. Les choses ne sont pas si simples. Les gens non plus. Les jupes ça peut être excitant comme ça peut être confortable, une fille nue ça peut être excitant comme ça peut être poétique, une fille dans un lac ça peut être Ophélia tout comme ça peut être n’importe quoi d’autre. Les objets ne sont pas cantonnés à un seul rôle, les gens non plus, et le monde serait beaucoup plus agréable à vivre si les gens cessaient d’avoir peur de ce qu’ils ne peuvent pas réduire à une fonction connue. Soit dit en passant, en tant qu’êtres humains, il me semblait acquis depuis les Lumières au moins que nous étions des fins en soi et non des moyens. Je dis ça comme ça…

Pour conclure ce déjà trop long post, quelques généralités qui vont de soi, mais qui vont mieux en le rappelant: rien ne justifie qu’on agresse qui que ce soit, que ce soit physiquement ou verbalement. Si vous soutenez le contraire vous salissez tout le monde, vous compris, pas que la victime. Les gens n’ont pas forcément le même mécanisme de pensée que vous, et le meilleur moyen de vous faire une opinion sur eux, c’est encore de parler avec eux. Encore que le plus sain soit selon moi de ne pas avoir d’opinion sur les gens qu’on n’a pas eu l’occasion de rencontrer. Je parle ici bien sûr des gens, non du travail de ceux-ci. La nuance est de taille et mérite d’être soulignée.

Je suis toujours en jean.

« Notre intégrité est facile à ignorer, mais elle est vitale. C’est une force invisible qui coule dans nos veines. C’est grâce à elle… Que nous sommes libres.
(…) Et différent devint dès lors synonyme de dangereux. Je n’ai toujours pas compris…,
pourquoi ils nous haïssaient autant. »
Valery’s letter, V for Vendetta.

Edit du 23 novembre 2015 : Si tu as lu cet article jusqu’au bout, tu seras probablement intéressé de savoir que je travaille en ce moment sur un projet de livre sur toutes ces problématiques et bien plus autour de la pose, l’image, le corps… Et que tu peux soutenir et partager le projet jusqu’au 9 janvier 2016 en cliquant là :