Pas un seau.

Ouvrir le fichier texte. Vérifier le compteur de mots. 68 123. Noter mentalement l’objectif du jour : 69 123. Choisir un morceau de l’histoire. Effacer ses notes, commencer à écrire. S’être assise, bien sûr, avant tout ça. Écrire et écrire et vérifier le compteur de temps en temps. Parfois, oublier le compteur, et constater qu’on a explosé l’objectif. D’autres fois, mettre trois heures pour aligner deux phrases, procrastiner sans doute, se mettre à faire de la réécriture alors qu’il n’est pas temps – mais aligner des mots les uns derrière les autres et explorer ce qu’ils ont à nous dire.

Ouvrir le tableur. Vérifier l’ordre des scènes, les dates – appeler un technicien, un autre, trouver qui sera là. Comparer les disponibilités de ses acteurs. Confirmer une date, rappeler la personne qui prêtera le décor – un tournage de calé. Surligner la colonne, en vert.

Poser l’appareil sur un pied. Vérifier la lumière, le point, programmer le retardateur. Se préparer. Se maquiller, ou pas, arranger ce qu’il y a dans le cadre – et uniquement là. Se placer, déclencher, vérifier, se placer, déclencher, vérifier. Jusqu’à avoir la bonne, celle qu’on est venue chercher.

Observer les résultats. Pouvoir se dire que le projet, quel qu’il soit, a avancé, et de combien de pouces.

Vous savez quel genre de séances de travail ne vous permet pas ça ? Les séances de sport. Les trainings de théâtre. Les vocalises. Parce que lors de ces séances de travail, ce n’est pas le fait de travailler sur un projet en particulier qui vous transforme – vous ne pouvez pas voir le projet grandir parce que le projet c’est vous. On a beau savoir, dans tout ce qu’on fait, que le processus est plus précieux que le résultat, le fait d’avoir un résultat bien tangible et qui diffère chaque fois de son précédent état de manière notable a quelque chose de rassurant pour notre cerveau pragmatique (et souvent un rien productiviste) : j’ai fait A, le résultat est B. Il peut être réussi, raté ou juste flou, mais il est là, devant nous.

Ce qui est terrible avec le corps, le cerveau, c’est que ce ne sont pas des objets – ils ne sont pas jetés devant nous. Ils sont purement processus, toujours mouvants, toujours transformés et la seule chose qu’on peut y faire c’est guetter des indices. Je n’avais jamais fait cette figure avant. Je n’avais jamais réussi ce mouvement. Je n’avais jamais fait ça sur scène. Je n’avais jamais réussi à exprimer ma pensée aussi clairement et calmement. Je ne me suis pas excusée d’exister depuis au moins deux semaines et je n’en ai pas ressenti le besoin. Je ressens de la peine et ça ne remet pas en cause ma perception de moi-même. Je comprends cette phrase alors que j’ai oublié de mettre les sous-titres ! Si je ne l’avais jamais fait, et que je le fais maintenant, ça signifie que mon outil – moi-même – a dû s’améliorer.

Mais ce ne sont que des indices. Il reste les doutes – et si je n’avançais pas ? Et si depuis tout ce temps j’étais immobile ? -, et l’angoisse de perdre du temps qu’on pourrait facilement allouer à quelque chose que l’on peut voir grandir. La sensation de perdition qui vient et s’insinue et qui fait le sale boulot de la Résistance et les heures passées à se demander à quoi bon ? alors qu’on sait très bien à quoi bon – on a juste du mal à se le rappeler. C’est pour ça qu’on vit, voilà à quoi bon.

Se rappeler qui on est tout en intégrant le fait qu’on change en temps réel et qu’on ne peut qu’orienter ce changement dans sa direction mais pas en forcer la vitesse – pas vraiment, pas à volonté -, c’est difficile. Mais c’est vital parce qu’au moment où on refuse le fait de ne pas pouvoir vérifier où on en est à chaque instant, à l’instant où on oublie que depuis qu’on a quitté le lycée on n’est plus que le produit de nos choix – appliqués à une matière première dont nous n’avons pas tout choisi, certes, mais toujours nos choix -, notre cerveau se met à freiner. Et c’est là qu’est la vraie perte de temps.

En vrai, écrire un livre c’est pareil. C’est tâtonner dans l’inconnu. Sauf qu’avec l’expérience on commence à savoir à peu près combien de mots fait quelle histoire, alors qu’on n’a aucune idée quand on débute de combien d’heures il nous faudra pour dépasser un blocage, pour trouver les notes juste, pour tenir sur les mains la tête en bas et pour enlever la peur. Et que la logique la plus élémentaire veut que, si j’écris mon livre tous les jours, à un moment il sera fini. Quand le projet n’est pas observable – quand c’est nous le projet -, la place est ouverte à cette question qui s’insinue, sournoisement :

Et si je faisais tout ça pour rien ?
Et si je n’allais jamais y arriver ?

C’est la peur qui vous la souffle. Elle veut que vous retourniez, le plus vite possible, là où c’est chaud et rassurant. Dans votre zone de confort. Mais elle a tort et vous le savez bien. Rappelez-vous les premières fois où vous avez essayé de faire ces choses qui vous sont désormais tellement naturelles que vous ne vous voyez plus vivre sans.

Tout ça vaudra le coup, d’une façon ou d’une autre.

C’est une promesse.

•••

Sa fiction

– J’ai peur des gens. Scared as hell. D’ailleurs non, ce n’est pas des gens que j’ai peur, c’est d’être connectée à eux. Ils sont là, avec toutes leurs émotions et leurs failles et leurs jugements et leurs intentions, et tout ça contenu dans leurs regards et moi je suis censée m’en occuper alors que j’ai déjà tellement de tout ça à l’intérieur ?
– Je sais.
– Bien sûr que tu sais.

Il m’a regardée, ou peut-être qu’à ce moment-là c’était elle – je ne sais plus bien, je crois que je me demandais encore comment elle avait bien pu se retrouver là. Il m’a regardée avec ses yeux à elle et ses paupières à lui, tellement désirables. Elle était belle, là, dans son regard, et elle ne savait pas comment en sortir.

– Où est-ce que c’est passé ?

Il a fallu que je le regarde à nouveau, alors qu’à chaque fois c’était plus difficile d’en réchapper – mais il fallait que je sache. Je l’ai regardé en me demandant s’il se moquait de moi. Il avait l’air d’un écorché – ses lèvres, surtout, et l’implantation de ses cheveux. Je l’ai regardé, et s’il se moquait de moi, eh bien il ne le savait pas.

– Je ne sais pas. Peut-être que je l’ai oubliée quelque part, dans le lit d’un amant ou au détour d’une ruelle sombre. Ou bien c’est elle qui est partie. Elle s’est tenue là quelques temps, sur le pas de la porte. Elle s’est retournée et m’a regardée, et je ne la voyais pas – elle a attendu quelques temps et puis elle l’a franchie, et ensuite peut-être qu’elle s’est murée à l’extérieur puisque je n’avais pas su la rappeler à temps.
– Tu penses ?
– Non. Elle ne ferait pas ça. Elle ne s’est certainement pas retournée.
– Et si elle se retournait en ce moment même ?

Son regard avait toujours été un bloc de granit. C’était la première chose qui m’avait effrayée. Il y avait quelque chose derrière qui se sentait mais ne se laissait pas définir. Et maintenant il me regardait avec une intensité qui me donnait envie de m’y cogner la tête jusqu’à ce que l’un ou l’autre cède pour de bon.

– Si elle était toujours là et que c’était toi qui construisais les murs ?

Était-il seulement encore là ?

.

Zones de confort

C’est assez drôle comme tout s’enchaîne, j’ai donné le conseil et dans la même semaine je l’expérimentais – il faut dire que je ne l’ai pas tout à fait fait exprès. Aurais-je été la seule photographe sur place, je ne l’aurais sans doute pas suivi, mais heureusement il y avait Roch, son appareil et l’envie chez lui de faire quelques portraits.

Le self-care, ce principe qu’on conseille volontiers aux autres, ceux qu’on aime, mais qu’on a tellement de peine à suivre pour soi-même. Les artistes sauront de quoi je parle – et est-ce que toute croissance n’est pas fondée sur la capacité à sortir de sa zone de confort ? Dès lors, est-ce qu’y rentrer ne signifie pas régresser, reculer, renoncer ?

Sortir de sa zone de confort c’est bien mais on ne peut pas rester dans de l’eau gelée sans jamais se réchauffer en continu, sinon on meurt. En l’occurrence mon retour dans ma zone de confort consistait à me mettre à moitié à poil dans des feuilles mortes en Biélorussie en novembre donc je pense que cette image est assez mal choisie, mais enfin : on fera avec.

Vous voyez de temps en temps quand on passe ses journées à faire ce qu’on ne sait pas faire, pas très bien, pas encore, quand on est immergé vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans un seul contexte, un seul environnement, quand on n’a pour se raccrocher que le « Fail again. Fail better. », c’est facile de perdre de vue le fait que c’est ok d’être là, par oublier qu’il y a des choses pour lesquelles on a été, on est toujours, compétent. Mieux : à l’aise. Des choses dans lesquelles on s’épanouit. Des trucs… où on se reconnaît. Et le monde aussi, même si ce n’est pas le plus important. Et on en vient à se demander si on a toujours été comme ça. Raté. Le syndrome de l’imposteur revient en trombe et balaie tout sur son passage.

Et il y a les autres jours. Ceux où on arrive à ménager une heure pour faire ce qu’on sait faire, pour se rappeler comment ça fait quand on est ancré, quand on est là et qu’on n’a aucun doute sur le fait d’y être. Pour, peut-être, essayer de reproduire plus tard cette sensation dans ce qu’on ne sait pas faire, mais surtout pour se rappeler qu’on est toujours en vie et toujours enflammé parce que sinon comment on ferait pour sourire dans le froid ?

Il y a les amis, les stylos et les pianos, le temps volé pour écrire dans les cafés, celui gagné pour jouer parce que quelqu’un quelque part a décidé que c’était plus important qu’autre chose. Et ils sont précieux parce que de temps en temps ils se rappellent mieux que toi, et tu as besoin d’indices pour te rappeler à ton tour.

Cherchez les indices. Allez les chercher au fond de votre couette si c’est là qu’ils se trouvent, mais cherchez-les et souvenez-vous comment c’est quand vous êtes votre propre sens. Régulièrement.

Et ensuite, sortez à nouveau. Un peu plus loin que la fois précédente.

N’attendez pas toujours de vous noyer. Je ne sais pas combien de temps exactement on tient la tête sous l’eau en retenant son souffle mais une chose est certaine : pas neuf mois, et encore moins une vie.

(Si on est honnêtes, avec cette séance photo je voulais surtout pouvoir montrer ma side-cut avant que la tonsure ne repousse tout à fait.)

(Mais c’est un bon conseil, même si je ne l’ai pas fait exprès.)

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Mark’s song

En ce moment, j’écris des morceaux de comédie musicale dont je ne sais pas s’ils deviendront quelque chose un jour.

Mais ils existent, et peut-être que c’est déjà quelque chose ?

Yes I feel fine and well
And happy and jolly
Strong and self sufficient
And I don’t want to talk.

(But ask me again)

I won’t ever need you
You don’t need me either
And dude, that’s all okay
I won’t try to tame you

(When will you come ?)

I can be on my own
I’ll be perfectly fine
I don’t need to be told
What I could be to you

(Will you kiss me or what ?)

You go the hell away
I don’t want you near me
Better off by myself
I don’t want to be touched

(Oh, hold me already)

So you don’t want me here
Well, didn’t wanna come
I don’t care anyway
I wish to remain home.

(I kinda miss you though)

Don’t ever look at me
I don’t want to be seen
Biting my tears back in
None of you’s worth the fight.

(I knew no one would ever like me)

I’m not thinking ‘bout you
Got plenty on my plate
You can’t leave me behind
No one can anymore

(I knew no one would come for me)

Arrivée

Selon les critères européens, les critères de l’ouest plutôt, c’est une forêt – une friche peuplée d’arbres, qui sont en fait des tombes mais dont on a évidé les troncs pour leur permettre d’accueillir la vie. Le sol ne nous repousse pas – mais il se rend impossible à ignorer. Certains des morts se passent même de pierre, et l’on peine à distinguer les buttes de terre des simples irrégularités du terrain ; aucun nom n’est lisible, pas aujourd’hui, pas en l’état, mais il y a toujours les portraits. Les sépias délavés et les regards d’autant plus mystérieux qu’ils se sont figés pour répondre aux exigences de l’époque en termes de longueur de pose ; et d’autres, de vrais arbres emplis de sève. Vivants. Il faut en trouver un, particulier, qui ne soit pas trop proche du sentier des humains, mais pas trop loin de leurs lampes – puisque le coucher du soleil est passé. Un, enfin, qui ne soit pas à l’intérieur d’une tombe – et s’y asseoir. Et lire. Lire le siège de Paris alors qu’une autre armée semble se livrer bataille au-dessus des cimes : les corbeaux. Ils sont nombreux, ne se gênent pas pour le faire savoir ; ils règnent, ici, sans amuser aucun touriste. Le désordre des allées, peut-être, reflète la vie bruyante de leur ciel, et si l’on revenait de jour peut-être verrait-on d’autres bêtes – des écureuils, un chat sauvage. Majesté des croassements qui semblent résonner les uns contre les autres tant l’espace est sans parois, sans limite. Peut-être devrait-ce être le son de tous les cimetières – surtout militaires : la vie sauvage clamant ses droits à l’endroit de la défaite de l’ordre des hommes.

En repartant, les traces des hommes, de nouveau. L’allée pavée de briques, recreusée pour y placer quelqu’autre mort. L’église orthodoxe, la chaleur qu’elle semble contenir, un peu jalouse, et les humains qui l’occupent encore qui nous font fuir. Qui la flanquent, les outils et les tas de boue des prochaines mises en terre, jusqu’au cube de métal qu’on trouve sur tous les chantiers du monde, une brouette renversée et un tas de palettes reposant sur son côté.

Une fois passée la grille, sur le trottoir – de retour dans le monde de tous les jours, une benne. La fosse commune des fleurs tranchées pour la conscience des vivants et qui n’ont pas eu à se nourrir des morts – mélangées. Cannettes de bières, fragments de grilles. Tout ce qui peuple la vie domestique et peine, ici, à trouver une place par-dessus la mousse et les lichens.

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•••

I shall only be a little taller

Je suis un renard. Tu sais ce que ça veut dire. Ça veut dire que souvent j’ai besoin de reculer, d’espace, de couper les liens pour ne pas les sentir m’oppresser. Ça veut dire que ceux qui ne sont pas comme moi ne le comprennent pas toujours. Ça veut dire que j’ai besoin de défendre ma propre indépendance bec et ongles et griffes et crocs surtout, parfois contre ceux qui me veulent du bien – en réalité me faire admettre qu’ils savent mieux que moi ce qui m’est bien. Ça veut dire que régulièrement je dois me laisser partir de la vie des gens pour le bien de tous et surtout le mien. Ça veut dire que je suis obligée de m’habituer à ça parce que si je ne le faisais pas, je m’y accrocherais ou je les laisserais, eux, s’accrocher – et je perdrais de moi. Je l’ai déjà fait. C’est inenvisageable.

Si j’aime autant prendre les cicatrices en photo c’est peut-être que j’ai cessé il y a longtemps d’accumuler les miennes sur la peau, mais qu’elles arrivent encore à l’intérieur. J’ai toujours eu une certaine attraction envers les personnes capables de sentir ça – qu’il m’a fallu combattre en acceptant d’écouter mon instinct parfois. De fuir quand il le fallait.

Il a fallu que j’apprenne tellement de choses. À entendre ce que je ressentais. À comprendre ce que je voulais. À oser le formuler. À dire je. À admettre que j’avais le droit de vouloir ce que je voulais, que c’était me respecter que d’essayer d’y arriver. À oser penser que j’avais le droit à ce respect-là.

Aujourd’hui je me permets d’écrire, de jouer, j’ose faire toutes ces choses imparfaites qui me caractérisent et qui sont un peu plus abouties, un peu moins titubantes à chaque fois. Je me rappelle de chaque pas – je me rappelle des galères. Je me rappelle des amours incertaines qui me retenaient. Je me rappelle avoir fait le choix de la solitude et pourquoi – Je me rappelle de chaque moment où je me suis sentie alignée avec moi-même, et surtout du premier.

Il a aussi fallu que j’apprenne à demander de l’aide, et cette histoire je n’ai pas besoin de te la raconter parce que tu la connais déjà. Un jour, certainement, tu la croiseras au détour d’une autre. Tu souriras et tu ne diras rien – tu n’en auras pas besoin. Il a fallu que je décide de vivre et pour ça la première chose dont j’avais besoin c’était de me sentir vivante.

… Tu les vois ? Tous les détours ?

Bien sûr que tu les vois. Tu les connais par cœur et toi aussi ils te font rire.

C’est drôle tu vois parce que dans la liste des choses que j’ai décidé que j’étais il y avait ça. Foncer dans la peur, au-devant de la peur. Que maintenant j’avais assez de courage pour les dire, les choses belles, les choses importantes, tout de suite, et… tu parles. Je dis les choses, oui. Deux siècles et demi après. Deux fractions de secondes et demi avant de désamorcer ma propre émotion et surtout celle qui pourrait naître en face par une blague, ou une référence d’histoire de la philo, le plus souvent une blague qui est une référence d’histoire de la philo.

Je ne sais pas plus ce que tu peux être en train de ressentir que je ne te réponds quand tu me demandes ce qui me fait rire comme ça. Mais je profite de ces moments où je suis en train de basculer d’un équilibre vers un autre et du fait de savoir, avec clarté, ce que j’ai envie de te dire.

Je suis heureuse de te connaître parce qu’ainsi je sais que je ne suis pas seule, qu’il y a des gens capables de changer les mondes et de vibrer avec ce que nous sommes. Des gens avec assez de courage et de résilience et de bienveillance pour réussir à changer leur vie, degré par degré, et celles des autres avec.

Il y a des jours où je suis amoureuse de toi et il y a des jours où tu es comme une sorte de frère jumeau. Il y a des jours où je te trouve magnifique et incroyable et d’autres où j’ai envie de te serrer très fort contre moi en te disant que tout va bien, que ça va aller, je te le promets, et la plupart des jours ce sont ces deux choses en même temps et d’autres encore. Tu me rends radieuse et vulnérable et plus vivante quand on interagit et il y a des jours où je te désire et d’autres où tu incarnes cette certitude que tant que tu existes dans le monde et que tu te tiens debout, alors il n’est pas si pourri que ça. Et je soupçonne que si j’oscille ainsi entre les termes, c’est juste parce que je n’en ai pas encore inventé qui fonctionne pour toi. Mais peu importe au fond. On n’a pas besoin de ça pour savoir ce qu’on est l’un pour l’autre.

Et je t’ai dit tout ça, avec simplicité faute de termes précis. Je te l’ai dit à toi – seul parmi trois, une seconde fois. Tu es celui à qui je reste, peut-être. Nous verrons.

Et toi aussi tu as raison là-dessus : je vais grandir. Je pars grandir encore.

Et quand je reviendrai je voudrais qu’on se connaisse encore mais je ne peux pas m’en assurer.
Parce que m’en assurer, ce serait me condamner.
À ne pas bouger. À ne pas changer. À ne jamais devenir moi-même.

Et à quoi ça me servirait de rester à ta portée si tu n’as jamais l’occasion de me rencontrer ?

Merci de m’avoir aidée à devenir cette personne qui part, non pas sans un regard, ni malgré ces regards en arrière, mais en paix avec eux.

Parce que je ne sais pas où je serais si un seul paramètre avait été différent ce jour-là dans cette chambre d’hôpital, je ne peux pas savoir ce qui aurait été – maybe I would have been just fine – mais je sais quel a été ton impact sur ma vie depuis.

Et il est presque aussi précieux que tu l’es.

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La Voix du Nord

Quand j’étais petite, je rêvais de passer dans le journal.

Pas à la télé, bien sûr – je ne rêvais ni de célébrité ni de fans et certainement pas d’une de ces gloires de télé-réalité qui commençaient à apparaître à l’époque. Mais je voyais des articles, régulièrement, sur « telle personne de la région joue dans ce groupe / a fondé cette association / a gagné ce concours / a fait cette chose chouette ». Et quelque part, au fond de mon jardin où je ne pensais jamais sans marcher, au point que j’avais tracé la marque de mon passage comme le font les animaux sauvages – eh bien, oui, je pensais à ce que je ressentirais si, un jour, je recevais la reconnaissance de l’institution locale.

(Depuis cette époque j’ai appris que les journaux avaient des orientations politiques et que les chaînes de télé étaient détenues par quelques milliardaires qui, si la vérité et l’information purement objectives existaient, n’auraient aucun intérêt à nous les donner, mais ceci est une autre histoire.)

Incidemment c’était aussi l’époque où je savais que je voulais écrire sans avoir la moindre idée de ce que j’aurais envie d’écrire. Je changeais d’idée de carrière tous les quatre matins, celle qui avait duré le plus longtemps étant : journaliste. Je n’avais bien sûr aucune idée de ce qu’impliquait le fait d’être journaliste, sinon que je pouvais y projeter les deux choses que je voulais le plus au monde : voyager et écrire. Les deux envies, l’écriture et la reconnaissance, se sont effacées au profit d’intentions plus réalisables, ou en tout cas elles ont essayé : n’étant finalement jamais parvenue à faire s’accorder, dans ma tête, aucun « vrai métier » avec un futur où je pourrais possiblement vivre sans me noyer lentement dans un désespoir constant, je suis simplement devenue cette fille qui se laissait porter par le moment à défaut de savoir quoi faire de sa vie, et qui culpabilisait en silence de n’avoir aucun rêve. Parce que, si elle n’avait aucun rêve, que pouvait-elle valoir ? Qui voulait qu’existe dans le monde d’un être pas même fichu de rêver ?

Depuis, il s’est passé tout ce que vous savez. Bien des détours et détricotages plus tard, me revoilà où j’étais il y a vingt ans : une enfant qui rêve d’écrire et de voyager, et qui, parce qu’elle n’est plus vraiment une enfant, se débrouille petit à petit pour faire arriver ça.

Et puis il y a eu l’article. Une journaliste de La Voix du Nord, le journal local que recevaient mes parents à l’époque, m’a interviewée au sujet de L’Art de la Pose. C’était un très chouette entretien, et si l’article comporte deux inexactitudes et qu’on ne peut pas tout dire en 30mn d’entretien, le ton en était bienveillant.

Ce qui est drôle c’est que c’est loin d’être le premier article qui sort où on me mentionne, moi ou mon livre, dans la presse, même régulière, mais même si le temps est révolu depuis longtemps où j’avais besoin de cette validation-là, je n’ai pas pu retenir une petite bouffée de joie au nom de la petite fille qui se réfugiait en haut des arbres pour lire et dormir mais avait besoin de sentir la terre, même si c’était toujours la même, sous ses pieds pour mettre de l’ordre dans sa tête. Pour ses contradictions, déjà à cet âge. Pour ses renoncements, et le fait qu’elle ait fini par revenir sur eux aussi.

Alors je suis un peu émue ce soir.

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•••

Pour les modèles

Mon récent passage au club photo de la gare d’Austerlitz pour présenter L’Art de la Pose et échanger avec ses membres autour du sujet, a été l’occasion de mettre en ordre, dans mon intervention du jour, des pensées qui s’organisent petit à petit dans ma tête depuis, en réalité, quelques mois.

J’ai voulu écrire L’Art de la Pose pour créer un précédent.

Je recevais toutes ces questions sur le fait de poser, comment ça marchait, si j’avais des conseils, si je pensais que telle ou telle personne pouvait se lancer…, alors je me suis mise à regarder s’il n’y avait pas de la bibliographie que je pourrais envoyer à celles et ceux qui m’écrivaient, et là : le vide.

On croulait sous les livres parlant de la photo de portrait, comment prendre un modèle en photo, on pouvait lire des tas d’analyses sur les intentions artistiques des photographes… et on n’entendait jamais le point de vue des modèles sur ces sujets, alors qu’en discutant avec on se rend compte qu’ils et elles avaient, en fait, des tas de choses à dire. C’était presque comme si elles étaient des formes interchangeables : que poser, c’était être là, être jolie, faire ce que le ou la photographe demandait et surtout ne pas dépasser de ce cadre.

Et puis j’ai pensé à mes échanges avec les gens que je croisais et qui ne connaissaient pas le milieu alternatif, pour qui « modèle photo » rimait uniquement avec « mannequin d’agence », j’ai pensé à Internet et à tous ces gens qui commentent des photos en présumant des démarches dont ils ne savent rien, quitte à blesser ; et je me suis rendu compte que le cliché avait la vie dure : une modèle femme, un homme photographe, qui aurait assumé l’intégralité de la direction artistique. Alors j’ai eu envie de faire plus que donner des conseils : je voulais parler de ce que c’était vraiment que poser, de ce que c’était que prêter l’image de son corps à un photographe et travailler avec iel à créer une image, je voulais parler de la fracture qu’il y a parfois à voir des résultats qui diffèrent de l’image que l’on a de soi, alors même qu’on a mis des choses personnelles, voire intimes, dans cet échange-là.

Et donc, alors même que je savais que je ne parlerais pas pour la totalité des modèles hors agence, je me disais que le simple fait de parler ne pourrait qu’encourager le débat et la discussion, encourager d’autres voix à s’élever, et faire en sorte que nos voix de modèles rejoignent nos corps dans la sphère publique.

Je pense qu’il y a, au contraire de ce qu’on entend et sous-entend souvent, quelque chose de très volontaire dans le fait de se dire : je vais me mettre à poser. Parce qu’il y a tous ces obstacles à dépasser : la peur, le cliché qui veut que tous les photographes soient des pervers ; le sentiment d’illégitimité : si je ne vois que des corps correspondant à une certaine norme de beauté représentés en photo, qui suis-je pour aller m’exposer avec mon corps différent ? ; et dans sa suite logique, la peur de paraître prétentieux ; et l’inconfort. Parce que poser c’est montrer son corps, certes, mais la sortie de zone de confort se trouve parfois moins là que dans le fait d’utiliser ses propres émotions, dont il est plus ou moins acquis qu’elles sont à nous, pour les mettre au service d’une création en commun. J’ai déjà sorti des choses, devant des photographes que je connaissais à peine – certains sont devenus des amis. Et c’est beaucoup plus intime qu’un visage ou qu’un corps, même nu.

Mais au milieu de tous ces obstacles, il y a quelque chose de peut-être encore plus violent symboliquement. C’est le traitement légal qui est réservé à cette activité.

Il y a quelques mois, un groupe est apparu sur Internet, répondant au nom de « Model Law ». Leur manifeste est en ligne, et explicite clairement leur objectif : agir pour la défense, la protection et l’accompagnement des mannequins en France, en passant par une série de réformes qui – nous en sommes tous d’accord – sont plus que nécessaires pour assainir les pratiques du milieu. Je l’ai, bien sûr, signé, et j’encourage chacun et chacune à faire de même.

Mais.

Mais je ne sais pas ; j’ai l’impression de l’avoir explicité clairement auparavant, et l’excellent livre de Joëlle Verbrugge Le photographe et son modèle l’explique avec beaucoup de minutie et de clarté, mais personne ne semble prendre en compte le fait que beaucoup de modèles ne sont pas en agence, pour un tas de raisons physiques qui peuvent aller de « pas assez normé » à « pas assez bizarre ». On n’a pas le droit de facturer, ni de faire appel à des entreprises de portage salarial, ni de se faire rémunérer en cachets. Il nous reste, certes, l’option de demander à nos clients potentiels de se faire enregistrer au GUSO, mais la procédure est en fait bien trop longue et complexe pour que nous puissions raisonnablement penser pouvoir amener suffisamment d’entre eux à le faire effectivement pour en vivre légalement.

J’ai beaucoup parlé de ce qu’on disait, symboliquement, à un modèle en lui coupant les possibilités de se déclarer hors agence ; c’est tu n’as pas ta place ici ; c’est tu n’exerces pas un vrai métier ; c’est à moins qu’une autorité ne t’aie choisie, tu n’es rien. C’est mon truc, les symboles. Il me semble maintenant à propos d’insister sur le côté pratique des choses.

Ne pas pouvoir se déclarer c’est être forcé•e, soit de renoncer à vivre de ses compétences quand bien même la clientèle serait là, soit de faire du black, ce qui n’est pas super.

Ça veut dire aussi que si une modèle pose pour un photographe et tombe sur un fauxtographe, qu’il l’agresse ou tente de l’agresser, elle ira grossir les rangs des femmes n’ayant pas osé aller porter plainte après de tels faits, non seulement parce que ces plaintes sont de toute façon très souvent traitées par-dessus la jambe et sans aucune bienveillance, mais aussi parce qu’elle sera bloquée par cette pensée : Oui, mais je faisais quelque chose d’illégal.
… Bon, jusqu’à preuve du contraire c’est tout de même drôlement plus illégal d’agresser un autre être humain que d’avoir été payée sans statut légal. Mais cette peur est une réalité.

Ça veut dire que pendant ce temps on ne cotise pas, et qu’on n’a pas de couverture sociale. Ça veut dire qu’on risque des poursuites. Bref, c’est beaucoup d’inconvénients, et en même temps, je pense qu’avec un minimum d’empathie on sera toustes d’accord pour dire que cet état de fait ne se justifie pas par lui-même, comme j’ai pu le lire. J’entends par là que ce n’est pas parce que le monopole des agences de mannequin veut nous interdire d’exercer que c’est une raison suffisante pour que nous allions vendre des vêtements fabriqués par des enfants au Bangladesh au lieu de poser.

Idéalement, ce qu’il nous faudrait c’est une vraie refonte du droit du travail concernant les mannequins pour adapter les régimes aux réalités du terrain ; ne serait-ce qu’en fonction de l’utilisation de l’image, qu’elle soit à but commercial ou non, par exemple. La question a été abordée en février à l’Assemblée Nationale, très rapidement, mais à part des bordées d’insultes sur les réseaux sociaux de la part de photographes effrayés sans doute de ce qu’ils dénonçaient comme la porte ouverte à une concurrence déloyale, et méprisants pour, ma foi, des raisons qui leur appartiennent, envers les modèles alternatifs, je ne crois pas que les choses soient allées beaucoup plus loin.

Je me demande si, comme dans la décision de commencer à poser sans y avoir été invités, ce n’est pas à nous de prendre cette situation en main. Non. Dans la réalité, je ne pense pas que ce soit à nous de le faire ; mais comme personne d’autre ne semble penser que ça vaille la peine, il va bien falloir s’y coller. Est-ce qu’un groupement de modèles serait en mesure de fonder une agence non restrictive en ce qui concerne les physiques ? Et sous quelles modalités ? Serait-ce une agence à but non lucratif ? La forme associative permet-elle d’obtenir l’agrément d’agence de mannequin ?

Je n’ai pas les réponses à ces questions, et certainement pas les compétences ou tout simplement la visibilité nécessaires pour réellement lancer un tel projet. Mais j’adorerais le voir naître, pour les modèles.

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Scattered leaflet – randomness

« Je devrais te laisser.

Je devrais, certainement, m’éloigner dès maintenant, alors que tu ne m’as qu’entre-aperçue, et partir loin, à l’abri de tout ce qui te rend dangereux pour moi.

Je devrais m’éloigner non pas à cause de ce qui ne pourra être, mais bien davantage parce que tout cela a bien plus de chances d’exister qu’il ne devrait. Parce que, vois-tu, tu n’es pas seulement beau ; tu es aussi – surtout ? – plus beau. Pas seulement lettré – plus lettré. Et sans doute, en creusant un peu, en grattant délicatement plutôt, je trouverais que tu es même plus dépenaillé, là, tout au fond.

Et pourtant.

Et pourtant il y a ton odeur qui n’existe pas encore et ta voix que je devine à peine et le contact de tes lèvres que je ne peux qu’imaginer. Il y a tes mots surtout, cailloux qui, un à un, te font sortir du fantasme et dessinent une image de plus en plus précise. Il y a la curiosité, et déjà le désir.

Je devrais m’éclipser parce que tu n’es pas encore réel et entier à mes yeux, et bientôt je penserai que c’est parce que tu le deviens. Mais ta pensée – ma pensée, la mosaïque que j’ai faite de toi – me tient, et je la laisse faire, aussi proche que transparente. Peut-être est-ce moi qui la tiens aussi proche que possible parce qu’alors mon corps s’éveille et je sens le tien contre ma peau tout en me demandant quelles sont ses textures.

Et ensuite tu existes.

Pas à cause de l’accumulation. Pas parce qu’il y a longtemps ou parce qu’il n’y a pas d’échappatoire, pas parce que j’en sais beaucoup plus, suffisamment plus. Il aurait suffi d’un moment, un ton de voix, un regard – il y a eu ces choses-là, mais surtout il y a eu les mots lus et récités. Ceux-là t’ont rendu non seulement réel, mais unique.

Et peut-être que c’est maintenant que je devrais partir, car je m’en rappelle maintenant : il y a bien plus dangereux qu’un être qui simplement existe.

Et ensuite tu es là. Tu es là sans y être et c’est moi qui m’en irai bientôt mais en attendant c’est toi qui me refuses tes textures. Je porte mon coeur alourdi, fièrement, comme un satané étendard que je n’ai plus le droit de lâcher, et peut-être que c’est bien – et c’est dommage. Parce que quand tu es là je réalise à quel point je ne laisse plus personne y être – de quel façon la porte s’est refermée, degré par degré, jusqu’à disparaître.

Tu ne sauras pas ça. Je n’y serai bientôt plus. »

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