On grabbing oneself

It happens every once in a while
you must know how it feels
but I won’t throw the words at you

If you ever saw me
Say it like it’s not a big deal
Without even looking
If you’d let me whole,
Tell me
Like it’s the most common thing in the world
Because, if you emphasize,
even for one second
I’ll already be gone.

I’m not gonna stay quiet though
Not ever
Not when I need to speak up
But I often wish
I was someone who is quiet
so I could feel okay
being as loud as I want
when I need to.

Maybe I would be better at resting
if I was a slightly quieter version
of who I am

Caring for you will never be enough
Not because you need more passion
or intensity
Not because it’s not strong enough
It’s just that
« I care about you »
is what every violent partner ever said
to their victims

It’s not that I’m that much of a monster
but anything can hurt
if it’s loud enough
and my love is usually very, very loud.
You think you’ve been through worse ?
But, darling,
that’s never been the point.
Better than the worst isn’t the same as good
and if it’s not good enough in politics
then it’s nothing close to enough
when it comes to love.

I’ll come around, eventually
after you’ve told me
without looking me in the eyes
because you knew it would scare the hell out of me
I’ll say things of my own
and stop when I want to
I’ll say things that you already know
and maybe some of the things
that you couldn’t have guessed
I’ll say all the things
that I need to say louder

But for now
I’m sat at the cafe
you know which one
I’m writing words I won’t have to explain
because people will take them
and make them their own
and then I’ll be
« you do whatever you want with them
who cares what’s real
who cares what I wanted
they’re yours now »

I’m sat and writing
and I’m not lonely
Pierre is pouring me glasses of water
Loïc is complaining
because I won’t drink milk
I’m with characters and feelings and things
that should feel safe some day
everything is where it should be
I’m taken care of
for now.

I’ll come around
and tame myself into going back there
But I need time
before I can go back into the world of living
without panicking

3-years-chip

If you can, you must.

Un jour, tu prends la décision, et ce n’est que ça.

Moi j’ai attendu pour la prendre. Le fond du fond. Le fond, en l’occurrence, du lit dans une chambre d’hôpital où je me noyais entre les draps et les perfusions qui m’empêchaient de bouger, ou plutôt qui me faisaient mal si j’osais. Qui me poussaient à déconnecter les membres du reste de mon corps, à débrancher mes réflexes, tout ça pour ne souffrir que le moins possible. Je me rappelle de la sensation d’aliénation – c’était pire que le manque de contrôle, pire que de savoir qu’à ce jeu-là, le bouton ragequit ne fonctionnait pas comme et quand on le voulait, pire que les regards et les reproches.

Peut-être que c’est comme ça qu’on finit par se laisser mourir en réalité – en abandonnant des morceaux de soi, un à un. Tu les abandonnes en te disant que ce n’est pas grave, que c’est pour le bien général, pour la santé du corps entier, la survie du tout. Et tu réalises, oh, pas tout de suite – un jour, si tu as de la chance, ou plutôt quand il est trop tard et qu’il y a ces parois lisses et effrayantes que tu as dévalées sans t’en rendre compte autour de toi, que c’est comme ça que tu l’as permise. Ta mort lente et programmée. Inéluctable.

Sauf si tu le décides.

Je laissais tomber ces morceaux de moi parce que j’avais l’impression qu’ils étaient trop lourds pour moi et qu’il fallait que je lâche du lest – mais à la fin, plus rien ne tenait. Mais il fallait que je me trouve là, à cet endroit précis, pour le voir – que depuis des années je laissais tomber des pièces et des fragments et que des gens les amassaient, mais qu’ils ne pouvaient pas les porter ni les garder, parce que j’étais la seule à le pouvoir – et que ces morceaux brûlaient pour rien.

If you can, you must. You must own who you are. You must own your story, one way or another.

Le truc, c’est que vous n’êtes pas obligé de faire ça seul. Vous avez le droit de demander de l’aide – la seule chose que vous ne pouvez pas obtenir, c’est qu’on vous sauve. Qu’on décide à votre place. Qu’on fasse le travail pour vous.

Il y a les histoires qui s’écrivent et celles qui se racontent. C’est quoi, une histoire que j’écris ? Est-ce ce qui arrive à une histoire quand je l’ai suffisamment racontée, explorée, triturée pour en faire autre chose ? Est-ce, au contraire, ce qui se passe quand je n’ai pas pu la raconter ?

Ou existe-t-il une différence ontologique entre les deux ?

Là, ça fait trois ans – et cette histoire que je raconte toujours, tout le temps, peut-être bien que je ne l’écris jamais parce qu’elle ne cesse pas de produire ses effets.

Il y a des gens qui ne peuvent pas prendre ces décisions. C’est ainsi. Ça n’a rien à voir avec qui ils sont ontologiquement, et tout à voir avec leur contexte, l’endroit où ils sont nés, dans quelles conditions. Ils peuvent se battre – c’est juste qu’une fois sortis de la pensée magique du « quand on veut, on peut », on est obligés de se rendre compte que pour certaines personnes la vie a été réglée sur un niveau de difficulté tel que ce sera un miracle s’ils arrivent là où ils le voulaient. Je ne suis pas née à l’endroit idéal pour devenir qui je suis, loin de là. Mais je suis quand même née à un endroit où j’ai pu le devenir. Déconstruire ses conditionnements, c’est plus facile quand vous avez de quoi vous nourrir chaque jour et non cinq enfants à charge. C’est plus facile quand vous êtes en bonne santé physique et mentale – encore qu’on puisse citer beaucoup d’exemples de personnes ayant fait le chemin dans de telles conditions.

But the point is – if you can, you must.

Il y a trois ans, j’ai décidé que c’était mieux d’être autrice que maudite. Que j’allais écrire, et que j’allais traiter ça pour ce que c’était – une longue route, du travail et de la lutte, perpétuelle elle aussi. C’était compliqué – de concilier ça avec la conscience que ma position de départ n’était pas idéale mais pas si handicapante. Que tout ce qui m’avait retardée, je pouvais m’en servir. Que tout ça n’était rien d’autre que de la matière première. En un mot, je me demandais si tout cela avait bien un sens, et qui cela allait vraiment aider.

Quand on a les moyens de rester en vie, on n’emmerde pas le monde à essayer de se suicider, m’a dit un ami. Et quand on a les moyens de devenir la personne qu’on veut être ? On le fait ? Dans mon cas, les deux sont arrivés ensemble, liés, entremêlés. Impossibles à dissocier, parce que plus je laissais tomber derrière moi de morceaux de l’autrice, de l’artiste, de la combattante – moins il y avait de raisons de vouloir survivre.

This got very dark, very fast, uh? You better hold on tight. I’m not nearly done.

Oh, ça pose un tas de problèmes, bien entendu. Par exemple, je ne supporte plus grand chose. Je ne suis plus très bonne en autolimitation, ce barrage-là a explosé sans espoir de retour. Je suis toujours terrifiée parfois. Il m’arrive d’avoir des crises de mutisme quand l’émotion me submerge. Je n’ai pas eu une épiphanie qui m’a transformée en surhumaine sachant exactement ce qu’elle veut et comment l’obtenir. Mais j’ai décidé que je voulais être en vie, finalement, et que je voulais faire ça bien. J’ai appris à me dresser devant les assaillants, à combattre en mon propre nom. Et vous savez quoi ?

Ça vaut le coup.

Prenez la décision. Commencez à écrire. Commencez à chanter. À jouer. Prenez l’espace, que ce soit un blog, internet, la rue, une scène. Même si vous croyez que vos idées ne sont pas assez bonnes, que vous n’améliorerez pas assez les choses, que vos projets ne méritent pas cette débauche d’énergie… On s’en fiche. Vous, vous la méritez.

Alors si vous le pouvez, donnez-vous la chance de le faire. Essayez, de toutes vos forces, parce qu’au minimum vous découvrirez que vous en avez infiniment plus que ce que vous pensiez.

On fear

There are still ghosts in my head
wearing your face
without having
ripped it off
And they’re asking
on your behalf
« Who are you?
How dare you
care for me? »

I could start convusing
from being alive,
if I don’t have you to cool me down;
I’ll overwhelm myself
with the feelings I already feel,
when you’re so alive it hurts.
And they still will be here

I can be brave
not for you
– maybe a little bit for you –
but for myself
If I get out of this torn apart
– wich I will, eventually –
I can afford it
as long as I’ve got this
as long as I’ve got my badass
self
I can be brave for her

It still happens, you know
when I wake up and I think
« there is this much beauty
and kindness and light in the world »
and you make me smile

I did not see you grow
but I can tell by your path
the little movements
when you speak
I feel you

I can be brave enough
not to run away
it wouldn’t be protecting me at all anyway,
would it?
I know what it is
to carry your heart broken
twice
at the same time.
Running doesn’t help
and walking away
even less.

I could do that, though,
carving feelings around you like you’re not here
like they’re the real art
like they’re all that matters
I wouldn’t even
need you, then
We’d be all together
And I’d go back to my writing
quietly
pretending that was work
all along,
and nothing else.

I could
if they convinced me to

But still
you should know
you’re amongst the ones

The Yggdrasil Network

Donc, j’étais en train de galérer avec mes couvertures quand Elie Bescont a spontanément proposé de m’aider à prendre la photo que j’avais en tête – sans flou de bougé.

Ainsi, désormais, ceci existe :

C’était étrange, de le finir – dans les temps. Car il y a eu des temps, et ils n’ont pas été franchis. Il me semble que, dans les derniers temps de l’écriture d’une histoire, je vole au-dessus de l’eau : je sais enfin où je vais, et comment j’y vais. Alors que dans les premiers temps, je renâcle, je procrastine, je me distrais, je fais comme suit :

Mais ceci est, déjà, une autre histoire sur le point d’arriver. Parlons de The Yggdrasil Network. Oui, je donne encore et toujours des titres anglais à des textes écrits en français ; estimez-vous heureux, vous avez échappé au titre de travail qui était Stalk-Story.

Mais si Stalk-Story est une comédie musicale, ou à la limite le projet de court-métrage qui a donné naissance à ce livre, alors que The Yggdrasil Network est mon second roman – bien que je ne sache pas encore comment se termine le premier. Il parle de surveillance, de hackeurs, du capitalisme, de mutants, de sorcières et de fantômes. Il parle surtout d’une émotion que j’espère secrètement que vous identifierez.

Pour le lire, vous pouvez :
– Rendre visite à mon Tipeee, sur lequel le roman sera publié au rythme d’un chapitre par jour à partir d’hier.
– L’acheter en Kindle.
– L’acheter en édition print.

Il est possible que j’aie commencé à écrire la suite. Sous une forme, une autre, ou les deux. D’ailleurs, TYN est déjà un peu une suite de Burn-Out. Nous verrons ce qui arrive à ce monde, ce que j’en ferai et ce qu’il fera de moi.

Et de vous.

« Je préfère bosser avec des passionnées »

Il y a des choses un peu agaçantes dans la vie. La dissonance cognitive et les double-standards, par exemple, c’est agaçant. Notamment ce double discours qu’en tant qu’artiste, on expérimente constamment :

Si tu n’arrives pas à vivre de ton art, tu n’es pas un vrai artiste.

Si tu demandes à être payé pour ton art, tu n’es pas un vrai artiste.

Au-delà de la problématique de définir ce qu’est un vrai artiste, qui me semble assez proche du débat du talent qui est une notion qui ne sert qu’à introduire un système de castes, au-delà, même, des débats un peu bas de plafond consistant à se demander quel type d’activité artistique peut être qualifié de métier ou non, et selon quels critères – j’aimerais qu’on se penche sur ce qui se joue vraiment quand un client demande à un artiste de baisser ses tarifs parce que d’autres le font par amour de l’art.

Mais, chers clients, si vos autres collaborateurs et collaboratrices sont suffisamment à l’aise financièrement pour se permettre d’accepter d’être sous-payé•e•s, tant mieux pour elleux. Ce n’est pas mon cas. Ce n’est, à vrai dire, le cas d’aucun artiste que je connaisse. La passion ne nourrit pas, la sensation d’accomplissement artistique ne paie pas les loyers, et quand j’entends des gens essayer de culpabiliser mes camarades (et moi-même) parce qu’ils et elles ont eu le front de réclamer qu’on les paie pour leur travail, je vois rouge.

Ce qui se passe quand un artiste accepte votre tarif cassé, et que vous interprétez ça comme un intérêt plus grand porté à l’art qu’à l’aspect pécunier (l’argent c’est sale, et il est connu que la satiété tue l’inspiration), neuf fois sur dix c’est ceci : il pense ne pas avoir le choix.

Parce que la prochaine facture, la prochaine échéance de loyer, le prochain ravitaillement ou même le prochain renouvellement de matériel – vous savez, ce matériel dont on se sert pour créer des trucs – arrivent. Parce que vous n’êtes pas le seul à dévaluer le travail des artistes. Parce que c’est toute la société qui le fait.

Parce que, pour faire de l’art, encore faut-il être en vie.

Spirituellement vivant aussi, oui. Mais physiquement, corporellement envie, c’est un sacré bon premier pas.

Ce qui se passe quand vous sous-payez des artistes, ce n’est pas que vous vous assurez de travailler avec les plus passionnés – vous vous assurez, en fait, de travailler avec les plus précaires, ceux qui ne peuvent pas se permettre de refuser vos tarifs cassés. Vous capitalisez sur la pauvreté.

Si vous n’avez pas les moyens de rémunérer correctement des artistes, vous faites comme les gens décents : vous vous débrouillez. Si vous n’avez que 100€ de budget pour photographier votre mariage, 20€ pour une illustration, et que sais-je encore, c’est votre problème. Mais quand vous nous culpabilisez, quand vous commencez à remettre notre engagement en question comme si qui que ce soit était susceptible de faire ça pour l’argent, la violence n’est pas seulement symbolique, elle est économique.

Je n’ai pas envie d’entamer une démonstration sur le fait qu’on puisse réclamer une rémunération pour une activité artistique et être quand même passionné, car c’est une évidence. Mais j’aimerais que les gens qui tiennent ces discours réalisent l’endroit d’où ils les tiennent – presque toujours un endroit où la vie est plus confortable que celle à qui ils adressent ces sermons.

Vous nous demandez toujours de nous mettre à votre place, vos discours sur le fait que vous ne pouvez pas faire autrement que de faire de l’art ne se tarissent jamais. Ne vous en faites pas, nous non plus, sinon on ferait autre chose.

Alors mettez-vous à notre place, un de ces jours, ne serait-ce qu’une fois.

On avoidance

So,
You’re so fuckin’ great
I wanna write songs about you
songs and novels and poetry
but I never do.
I never write
about what feels good ;
about anything that’s meant to stay the same for a while,
I must remain silent.

I still tried
to drink you out of my system
to joke you out of my system
to cry you out of my system
to fuck you out of my system
all while you weren’t there

But the truth is
I can’t write about you
because if I do,
I might start to move on
and I don’t want that
because you feel good
because
even though you’re this
impossible boy,
even though I can only think,
there is nothing bad to think about,
and I’d like to keep that
just a little
longer

Fucking myself out of loving you
doesn’t work
Crying myself out of loving you
doesn’t work
Talking myself out of loving you
doesn’t work
Wasting myself out of loving you
I haven’t tried that
because you deserve
so much better

I do not want to risk
writing you out of my head
because the truth is
if I do
I might start to move on
towards what?

And
if you’re
the impossible love of this part of my life
what does that make you
and what’s left of you
when I start growing forward?

That makes you
what you were all along

That makes you my friend

Divertissement

Écrire, réécrire avant de continuer, compter les mots pour se rassurer, vérifier qu’on n’est pas en train de procrastiner, repasser sur les planches, comment est-ce que je rends ça moins bavard ? Réinvestir son nid, monter des plans, faire des listes afin d’essayer d’organiser le bordel qu’il y a là-dedans, tenter de prendre des décisions (c’est une rumeur), ranger,

ranger donc, rencontrer des humains, constater qu’ils ne sont pas tous fatigants – non : qu’il y en a d’autres qui ne le sont pas. Il est agréable, non pas de ne pas penser à toi, mais de penser à d’autres sans avoir eu à le décider. Déplacer des chapitres, inverser l’ordre, raconter sensiblement la même histoire mais pas tout à fait finalement, ouvrir des parenthèses et des blessures – chez les personnages, peut-être chez d’autres humains aussi, on verra bien après tout,

faire des memes qu’on sera trois à comprendre, continuer à écrire cette fichue nouvelle qui se transforme en roman sans qu’on lui ait demandé son avis, partir en représentation pour, finalement, non, constater que ce n’est plus la peine. Je ne suis pas seulement devenue plus solide, je suis devenue une plus grande emmerdeuse – et, si l’on considère de quels points de vue, j’en suis assez contente.

Ne plus réussir à faire semblant de ne pas se respecter, même juste assez pour faire plaisir aux autres, avoir perdu cette compétence-là mais ne pas s’en inquiéter parce qu’un humain n’est pas une accumulation de compétences et parce que pourquoi ces autres qui ont besoin que je ne sois pas moi pour être satisfaits et moi devrions-nous nous faire ce mal-là ?

Sortir un peu la tête de l’eau, les projets qui s’envolent de mes mains mais ne sont pas tout à fait arrivés au monde – travailler en équipe, mais avec la tête toujours pleine de ce que je ne peux pas faire moi-même. Alors, fiévreusement, se jeter sur les appels à texte et les concours de nouvelles – il faut sortir ce qui peut l’être avant qu’il ne soit trop tard, que le trop grand nombre de projets en cours ne me paralyse tout à fait. Et tout ça en restant en vie, physiquement je veux dire. Retrouver un peu de sommeil et ne pas le laisser m’emporter – s’il le faisait, mieux vaudraient les nuits blanches à dessiner des courbes et à jouer du piano.

Observer les milliers de versions de moi s’assembler en un être radicalement différent de la personne que je suis – s’incarner sans chair, et toute sa vie et ses décisions avec lui. Je n’ai pas le temps de parler, je lance de grands signes de la main, ne t’enfuis pas – c’est à l’idée, à la phrase, à l’impulsion que je parle.

Toi, l’humain, tu connais bien cet endroit, ou je ne te reverrai pas. C’est beau de se sentir libre d’être, c’est beau de ne pas se sentir obligée de montrer qu’on est.

Chaque jour, ils sont un peu plus nombreux.

Croquis : Steren

« You don’t deserve to hear the lies »

Ça fait un moment que je n’ai pas trop su quoi écrire ici. Trop de tableaux, peut-être, s’enchaînent trop fort et trop vite pour que j’en saisisse une conclusion globale à transmettre. Être dans un entre-deux comme actuellement ne m’aide pas – mes racines sont vigoureuses, mon entourage m’aide à en prendre soin, mais elles n’en sont pas moins hors du sol. Pour le moment.

Il y a le stop. Le dernier miroir en date, le dernier symptôme plutôt, en train de me dire : Je t’envie. Je ne pourrais pas faire ça, je n’ai pas assez confiance en les gens. Et moi d’essayer de lui expliquer que c’est dans ce but que je fais ça – ça, et essayer de me réapproprier le temps long, non productif. Donner à l’univers l’espace dont il a besoin pour me prouver que je ne suis pas seulement ce à quoi on (qui « on » ? Moi ? Les gens qui m’ont vue m’excuser d’exister ? Les inconnus sur Internet ?) s’attend. Il y a les gourous et la sorte d’évidence, qui ne l’a jamais été en fait : qu’ils n’ont pas de prise sur moi si je n’en ai pas envie. Et de leur montrer – non : leur laisser voir, simplement – que je n’en ai vraiment aucune envie. Il y a la surprise des autres, encore eux, devant mon aplomb. Il y a l’émotion dans la voix du petit prince alors que, sans aucun aplomb pour le coup, j’essaie d’offrir ce que j’ai – il y a me rendre compte que j’ai une maison, ici comme là-bas comme ailleurs, et qu’à chaque fois que j’en quitte une je me condamne à en retrouver une – à remplir mon coeur de petit deuils. Mais ils valent la peine, eux aussi – parce que quelque part, ils me rappellent, chaque fois, que je peux m’inventer une vie à peu près n’importe où, et trouver ceux qui seront présents. Sur la route. En France. À Minsk. Ce n’est pas une affaire de lieu – c’est une affaire de disposition d’esprit par rapport à la vie.

Je sonne un peu coachy-bullshit-pensée positive de droite, peut-être. C’est sûrement parce que, ayant finalement assez peu de prise directe sur la réalité politique, la lutte des classes, l’effondrement écologique et toute cette merde, je m’oblige à me concentrer sur ce que je peux changer. Une sorte d’instinct de survie mental.

Ça, et il faut bien admettre que j’ai eu énormément de chance, ces derniers temps. Alors ça ne fait que renforcer ma foi.

Je me rends compte au milieu d’une réflexion existentialo-pratique que ça ne m’intéresse pas, de ne pas souffrir. Pas au nom d’une conception pseudo-romantique de l’artiste maudit, non merci – mais juste parce que c’est l’occasion de dire stop. Se désensibiliser au point de ne plus faire la différence entre la tristesse et la joie n’est pas seulement risquer de se couper de sa créativité, c’est s’interdire de grandir. Je suis – réellement – en totale opposition avec une de mes créatrices préférées du moment sur ce point : le risque me semble trop grand.

L’important ce n’est pas d’être serein, c’est de, quand on ne l’est pas, être capable de ne pas être la cause de crises pour ceux qu’on aime. Je n’ai rien trouvé de mieux que le rappel de ce qui compte à mes yeux pour me ramener à moi.

Et puis il y a quelque chose. À une période je disais qu’une semaine était ratée si je n’avais pas versé une larme, qu’elle soit de tristesse ou de joie. Pour moi, ça signifiait que je m’étais empêchée de vivre, de ressentir, d’être vulnérable, et donc d’être courageuse. C’était vrai. Je ne crois pas que ça le soit resté.

Peut-être que je suis en train de me mentir à moi-même, comme les gens le font souvent, mais il y a cette précision de Brené Brown qui dit que la vulnérabilité performative n’est pas autre chose qu’une armure, et ce paragraphe m’a fait un peu trop grimacer pour qu’il n’ait pas raison.

Alors peut-être qu’il y a, mais c’est trop étrange pour être formulé, mais peut-être, seulement peut-être, que je suis devenue… plus solide ? Absurde, non ? Et pourtant.

« Ce moment où tu te retournes et où tu te rends compte que tu n’as plus besoin de tes peurs. » Soyons clairs : d’autres les remplacent, et elles-mêmes n’attendent probablement que le prochain gros moment de stress pour te frapper dans le dos telles les agents de la Résistance qu’elles sont.

Il y a le stop et l’émotion dans un regard qui vaut toute la peine du monde et mon kink absolu pour les études universitaires, et la certitude que tous les outils que j’assemble, pour sembler disparates, s’harmoniseront en fait parfaitement autour de la vie que je construis petit à petit. Parce que tout ça est de plus en plus cohérent. Je vous dis ça alors que je sors de semaines de procrastination intensive et ce qui se passe actuellement c’est que je mets de l’ordre dans mes pensées. Mais même pendant ce temps, les pensées et les histoires se mettaient en place.

En attendant que je retrouve la concentration nécessaire pour m’asseoir et écrire et arrêter de procrastiner en lisant des pages Wikipédia sur la linguistique.

En m’attendant.

The last part of hero’s journey

C’est la partie à laquelle je n’ai jamais prêté plus attention que ça, à vrai dire. Le héros revient de son voyage en terres étranges, changé, porteur de l’objet de sa quête, et il n’a plus qu’à le partager avec le monde ordinaire. Hop, fini. On passe à la suite.

Sauf que ce n’est pas si simple de partager ce qu’on a appris. Ce n’est pas si simple de revenir, profondément transformé, dans un monde qui, lui, n’a pas changé. On revient plus fort, plus sage, plus vulnérable, plus authentique, plus en paix ; et le monde est toujours cette nébuleuse d’insécurités, de peurs et de faux-selfs qui a largement contribué à rendre le voyage nécessaire en premier lieu.

Il y a ce moment où vous revenez du voyage et où ceux que vous aimez, que vous estimez même, ne voient rien d’autre que la personne qu’elles aiment et qui a été absente longtemps ou non. Le temps a continué à passer pour eux – mais vos vitesses, le temps de ce voyage, se sont désynchronisées et il vous semble qu’eux sont restés sur place et que leurs yeux ne voient que ce qui est resté sur leur ligne temporelle propre – et vous souriez en vous faisant, de nouveau, à vos habitudes et à vos rituels, mais à l’intérieur vous avez envie de hurler voyez-moi. Alors vous n’avez qu’une hâte, repartir, continuer à changer, voir quel est le prochain horizon – et vous voudriez tellement les emmener avec vous mais vous savez que chacun est responsable de son propre voyage. Vous préparez votre prochain écriteau pour l’auto-stop, économisez pour le prochain billet d’avion tout en culpabilisant au sujet de votre bilan carbone – vous optez pour le train si vous le pouvez.

Mais voilà : le voyage du héros n’est pas géographique. Et vous ne pouvez jamais prévoir où se trouve le monde surnaturel, et où se trouve le monde ordinaire. Parfois vous partez physiquement et vous trouvez de la magie, et parfois c’est le monde ordinaire – et le plus souvent c’est un mélange des deux parce qu’il vous faut rester en vie pendant que vous vous développez.

Et le monde ordinaire – parfois ce n’est pas juste inconfortable d’y retourner. Parfois vous êtes parti depuis tellement longtemps que vous ne savez plus comment il fonctionne.

Et lui, il ne vous comprend pas. Il ne vous accepte pas. Il n’a même pas envie de vous aimer. Parce que vous êtes un grain de sable dans sa mécanique bien huilée. Un grain de sable, ça se broie ou ça s’éjecte.

Le monde ordinaire peut prendre la forme d’un endroit, d’un groupe de personnes, d’une relation. Le monde ordinaire essaie de vous happer en son sein – de vous changer de force – de vous faire redevenir comme vous étiez auparavant, plus petit, plus facile à ranger dans une case, plus… adapté.

Il ne le fait même pas à dessein. Il n’en a même pas conscience. C’est seulement que c’est le seul fonctionnement qu’il ait jamais eu. Il n’a pas l’impression d’être malveillant. Il ne sait pas qu’il vous demande de vous adapter à ce qui vous apparaît désormais comme un processus d’autodestruction programmée.

Mais il le fait et quand vous n’avez pas la possibilité de vous échapper, la douleur qu’il vous inflige – elle peut être terrible.

C’est la douleur de se sentir rapetisser, de régresser de force, de deviner l’objet de votre quête en train de disparaître hors de votre vue et de votre prise et votre capacité à le partager avec eux s’amenuir à mesure que les heures passent. De voir surgir des démons que vous pensiez avoir vaincus cent fois – why am I still dealing with this shit ? Votre temps se dérègle mais c’est vous qui vous perdez à l’intérieur, et vous ne savez plus – peut-être que tout ce que vous avez cru apprendre n’était qu’un mirage. Peut-être n’avez-vous jamais changé.

Et peu importe le nombre de preuves que vous aurez ramené de vos voyages, peu importent les témoins de confiance vers lesquels vous vous tournerez – le monde ordinaire vous fera douter.

Il y aura des refuges, bien sûr. Dans les ombrages d’une tasse en céramique et l’odeur du thé que vous y verserez et les stylos à dessin et les carnets que, même là, vous pouvez emmener. Dans les jeux de lumière d’une bougie à travers la glace, dans le regard des quelques personnes étant déjà passées par là et qui vous voient – mais elles ne peuvent pas vous sauver.

Parce que comment communiquer avec quelqu’un qui n’a pas accès à ses émotions si votre propre vulnérabilité ne fait que l’effrayer ? Comment passer pour autre chose qu’un fou si vous êtes à même de formuler clairement vos propres problèmes si votre interlocuteur n’a pas conscience qu’il – que tout le monde – en a également ? Comment survivre armé de bienveillance si tous ceux qui vous entourent la considèrent comme une faiblesse ?

Comment se déplace-t-on nu dans un monde où tout le monde porte une armure ?

C’est difficile. Et plus vous avez appris à vous entourer de gens qui reviennent régulièrement de ce voyage, moins vous êtes armé pour ceux qui n’y penseraient même pas. Vous ne parlez plus la même langue. C’est comme si, lorsque vous souriez, ils entendaient un grondement menaçant. Et ils grondaient en retour ou fuyaient ou essayaient de vous réparer.

Je ne sais pas encore comment faire.

Parfois il a fallu s’arracher le coeur pour simplement survivre, et je ne sais même pas comment on fait ça, parce qu’en réalité il ne faut pas. Parfois il y a ce sentiment de gratitude, intense, lorsque vous réalisez à quel point sont précieux les gens qui font partie de votre vraie vie – ceux qui peuvent vous accompagner dans les deux mondes, le surnaturel et l’ordinaire. Et même lui vous étouffe parce que vous ne savez plus où se trouve le sol ni comment y fixer vos pieds.

Loin d’aucun d’entre eux, le retour au bercail se transforme en parcours du combattant et vous êtes là à essayer de vous rappeler comment ça fait quand ça grandit. Et peut-être qu’à un moment donné vous vous rappelez que ça fait mal aussi. Et peut-être aussi que vous n’êtes juste pas pour tout le monde – que l’objet magique ou l’élixir ou quoi que soit ce que vous avez ramené des contrées du rêve ne leur est pas destiné et que c’est pour ça que vous ne pouvez pas être vous-même auprès d’eux.

Et il faut avancer.

On ne parle pas assez du retour au monde ordinaire, parce que c’est la partie la plus terrifiante à mes yeux. C’est le moment où vous craignez de, peut-être –

de perdre ce que vous êtes devenu lors de votre voyage.

Et c’est intolérable mais il faut avancer.

Parce que, si vous essayez de vous accrocher à la pensée de ce que vous êtes devenu – si vous consacrez tous vos efforts à ne pas régresser, à rester en place, à sauver ce qui peut l’être, alors vous ne sauverez rien.