Archives pour la catégorie Écrire

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Arrivée

Selon les critères européens, les critères de l’ouest plutôt, c’est une forêt – une friche peuplée d’arbres, qui sont en fait des tombes mais dont on a évidé les troncs pour leur permettre d’accueillir la vie. Le sol ne nous repousse pas – mais il se rend impossible à ignorer. Certains des morts se passent même de pierre, et l’on peine à distinguer les buttes de terre des simples irrégularités du terrain ; aucun nom n’est lisible, pas aujourd’hui, pas en l’état, mais il y a toujours les portraits. Les sépias délavés et les regards d’autant plus mystérieux qu’ils se sont figés pour répondre aux exigences de l’époque en termes de longueur de pose ; et d’autres, de vrais arbres emplis de sève. Vivants. Il faut en trouver un, particulier, qui ne soit pas trop proche du sentier des humains, mais pas trop loin de leurs lampes – puisque le coucher du soleil est passé. Un, enfin, qui ne soit pas à l’intérieur d’une tombe – et s’y asseoir. Et lire. Lire le siège de Paris alors qu’une autre armée semble se livrer bataille au-dessus des cimes : les corbeaux. Ils sont nombreux, ne se gênent pas pour le faire savoir ; ils règnent, ici, sans amuser aucun touriste. Le désordre des allées, peut-être, reflète la vie bruyante de leur ciel, et si l’on revenait de jour peut-être verrait-on d’autres bêtes – des écureuils, un chat sauvage. Majesté des croassements qui semblent résonner les uns contre les autres tant l’espace est sans parois, sans limite. Peut-être devrait-ce être le son de tous les cimetières – surtout militaires : la vie sauvage clamant ses droits à l’endroit de la défaite de l’ordre des hommes.

En repartant, les traces des hommes, de nouveau. L’allée pavée de briques, recreusée pour y placer quelqu’autre mort. L’église orthodoxe, la chaleur qu’elle semble contenir, un peu jalouse, et les humains qui l’occupent encore qui nous font fuir. Qui la flanquent, les outils et les tas de boue des prochaines mises en terre, jusqu’au cube de métal qu’on trouve sur tous les chantiers du monde, une brouette renversée et un tas de palettes reposant sur son côté.

Une fois passée la grille, sur le trottoir – de retour dans le monde de tous les jours, une benne. La fosse commune des fleurs tranchées pour la conscience des vivants et qui n’ont pas eu à se nourrir des morts – mélangées. Cannettes de bières, fragments de grilles. Tout ce qui peuple la vie domestique et peine, ici, à trouver une place par-dessus la mousse et les lichens.

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La Voix du Nord

Quand j’étais petite, je rêvais de passer dans le journal.

Pas à la télé, bien sûr – je ne rêvais ni de célébrité ni de fans et certainement pas d’une de ces gloires de télé-réalité qui commençaient à apparaître à l’époque. Mais je voyais des articles, régulièrement, sur « telle personne de la région joue dans ce groupe / a fondé cette association / a gagné ce concours / a fait cette chose chouette ». Et quelque part, au fond de mon jardin où je ne pensais jamais sans marcher, au point que j’avais tracé la marque de mon passage comme le font les animaux sauvages – eh bien, oui, je pensais à ce que je ressentirais si, un jour, je recevais la reconnaissance de l’institution locale.

(Depuis cette époque j’ai appris que les journaux avaient des orientations politiques et que les chaînes de télé étaient détenues par quelques milliardaires qui, si la vérité et l’information purement objectives existaient, n’auraient aucun intérêt à nous les donner, mais ceci est une autre histoire.)

Incidemment c’était aussi l’époque où je savais que je voulais écrire sans avoir la moindre idée de ce que j’aurais envie d’écrire. Je changeais d’idée de carrière tous les quatre matins, celle qui avait duré le plus longtemps étant : journaliste. Je n’avais bien sûr aucune idée de ce qu’impliquait le fait d’être journaliste, sinon que je pouvais y projeter les deux choses que je voulais le plus au monde : voyager et écrire. Les deux envies, l’écriture et la reconnaissance, se sont effacées au profit d’intentions plus réalisables, ou en tout cas elles ont essayé : n’étant finalement jamais parvenue à faire s’accorder, dans ma tête, aucun « vrai métier » avec un futur où je pourrais possiblement vivre sans me noyer lentement dans un désespoir constant, je suis simplement devenue cette fille qui se laissait porter par le moment à défaut de savoir quoi faire de sa vie, et qui culpabilisait en silence de n’avoir aucun rêve. Parce que, si elle n’avait aucun rêve, que pouvait-elle valoir ? Qui voulait qu’existe dans le monde d’un être pas même fichu de rêver ?

Depuis, il s’est passé tout ce que vous savez. Bien des détours et détricotages plus tard, me revoilà où j’étais il y a vingt ans : une enfant qui rêve d’écrire et de voyager, et qui, parce qu’elle n’est plus vraiment une enfant, se débrouille petit à petit pour faire arriver ça.

Et puis il y a eu l’article. Une journaliste de La Voix du Nord, le journal local que recevaient mes parents à l’époque, m’a interviewée au sujet de L’Art de la Pose. C’était un très chouette entretien, et si l’article comporte deux inexactitudes et qu’on ne peut pas tout dire en 30mn d’entretien, le ton en était bienveillant.

Ce qui est drôle c’est que c’est loin d’être le premier article qui sort où on me mentionne, moi ou mon livre, dans la presse, même régulière, mais même si le temps est révolu depuis longtemps où j’avais besoin de cette validation-là, je n’ai pas pu retenir une petite bouffée de joie au nom de la petite fille qui se réfugiait en haut des arbres pour lire et dormir mais avait besoin de sentir la terre, même si c’était toujours la même, sous ses pieds pour mettre de l’ordre dans sa tête. Pour ses contradictions, déjà à cet âge. Pour ses renoncements, et le fait qu’elle ait fini par revenir sur eux aussi.

Alors je suis un peu émue ce soir.

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Pour les modèles

Mon récent passage au club photo de la gare d’Austerlitz pour présenter L’Art de la Pose et échanger avec ses membres autour du sujet, a été l’occasion de mettre en ordre, dans mon intervention du jour, des pensées qui s’organisent petit à petit dans ma tête depuis, en réalité, quelques mois.

J’ai voulu écrire L’Art de la Pose pour créer un précédent.

Je recevais toutes ces questions sur le fait de poser, comment ça marchait, si j’avais des conseils, si je pensais que telle ou telle personne pouvait se lancer…, alors je me suis mise à regarder s’il n’y avait pas de la bibliographie que je pourrais envoyer à celles et ceux qui m’écrivaient, et là : le vide.

On croulait sous les livres parlant de la photo de portrait, comment prendre un modèle en photo, on pouvait lire des tas d’analyses sur les intentions artistiques des photographes… et on n’entendait jamais le point de vue des modèles sur ces sujets, alors qu’en discutant avec on se rend compte qu’ils et elles avaient, en fait, des tas de choses à dire. C’était presque comme si elles étaient des formes interchangeables : que poser, c’était être là, être jolie, faire ce que le ou la photographe demandait et surtout ne pas dépasser de ce cadre.

Et puis j’ai pensé à mes échanges avec les gens que je croisais et qui ne connaissaient pas le milieu alternatif, pour qui « modèle photo » rimait uniquement avec « mannequin d’agence », j’ai pensé à Internet et à tous ces gens qui commentent des photos en présumant des démarches dont ils ne savent rien, quitte à blesser ; et je me suis rendu compte que le cliché avait la vie dure : une modèle femme, un homme photographe, qui aurait assumé l’intégralité de la direction artistique. Alors j’ai eu envie de faire plus que donner des conseils : je voulais parler de ce que c’était vraiment que poser, de ce que c’était que prêter l’image de son corps à un photographe et travailler avec iel à créer une image, je voulais parler de la fracture qu’il y a parfois à voir des résultats qui diffèrent de l’image que l’on a de soi, alors même qu’on a mis des choses personnelles, voire intimes, dans cet échange-là.

Et donc, alors même que je savais que je ne parlerais pas pour la totalité des modèles hors agence, je me disais que le simple fait de parler ne pourrait qu’encourager le débat et la discussion, encourager d’autres voix à s’élever, et faire en sorte que nos voix de modèles rejoignent nos corps dans la sphère publique.

Je pense qu’il y a, au contraire de ce qu’on entend et sous-entend souvent, quelque chose de très volontaire dans le fait de se dire : je vais me mettre à poser. Parce qu’il y a tous ces obstacles à dépasser : la peur, le cliché qui veut que tous les photographes soient des pervers ; le sentiment d’illégitimité : si je ne vois que des corps correspondant à une certaine norme de beauté représentés en photo, qui suis-je pour aller m’exposer avec mon corps différent ? ; et dans sa suite logique, la peur de paraître prétentieux ; et l’inconfort. Parce que poser c’est montrer son corps, certes, mais la sortie de zone de confort se trouve parfois moins là que dans le fait d’utiliser ses propres émotions, dont il est plus ou moins acquis qu’elles sont à nous, pour les mettre au service d’une création en commun. J’ai déjà sorti des choses, devant des photographes que je connaissais à peine – certains sont devenus des amis. Et c’est beaucoup plus intime qu’un visage ou qu’un corps, même nu.

Mais au milieu de tous ces obstacles, il y a quelque chose de peut-être encore plus violent symboliquement. C’est le traitement légal qui est réservé à cette activité.

Il y a quelques mois, un groupe est apparu sur Internet, répondant au nom de « Model Law ». Leur manifeste est en ligne, et explicite clairement leur objectif : agir pour la défense, la protection et l’accompagnement des mannequins en France, en passant par une série de réformes qui – nous en sommes tous d’accord – sont plus que nécessaires pour assainir les pratiques du milieu. Je l’ai, bien sûr, signé, et j’encourage chacun et chacune à faire de même.

Mais.

Mais je ne sais pas ; j’ai l’impression de l’avoir explicité clairement auparavant, et l’excellent livre de Joëlle Verbrugge Le photographe et son modèle l’explique avec beaucoup de minutie et de clarté, mais personne ne semble prendre en compte le fait que beaucoup de modèles ne sont pas en agence, pour un tas de raisons physiques qui peuvent aller de « pas assez normé » à « pas assez bizarre ». On n’a pas le droit de facturer, ni de faire appel à des entreprises de portage salarial, ni de se faire rémunérer en cachets. Il nous reste, certes, l’option de demander à nos clients potentiels de se faire enregistrer au GUSO, mais la procédure est en fait bien trop longue et complexe pour que nous puissions raisonnablement penser pouvoir amener suffisamment d’entre eux à le faire effectivement pour en vivre légalement.

J’ai beaucoup parlé de ce qu’on disait, symboliquement, à un modèle en lui coupant les possibilités de se déclarer hors agence ; c’est tu n’as pas ta place ici ; c’est tu n’exerces pas un vrai métier ; c’est à moins qu’une autorité ne t’aie choisie, tu n’es rien. C’est mon truc, les symboles. Il me semble maintenant à propos d’insister sur le côté pratique des choses.

Ne pas pouvoir se déclarer c’est être forcé•e, soit de renoncer à vivre de ses compétences quand bien même la clientèle serait là, soit de faire du black, ce qui n’est pas super.

Ça veut dire aussi que si une modèle pose pour un photographe et tombe sur un fauxtographe, qu’il l’agresse ou tente de l’agresser, elle ira grossir les rangs des femmes n’ayant pas osé aller porter plainte après de tels faits, non seulement parce que ces plaintes sont de toute façon très souvent traitées par-dessus la jambe et sans aucune bienveillance, mais aussi parce qu’elle sera bloquée par cette pensée : Oui, mais je faisais quelque chose d’illégal.
… Bon, jusqu’à preuve du contraire c’est tout de même drôlement plus illégal d’agresser un autre être humain que d’avoir été payée sans statut légal. Mais cette peur est une réalité.

Ça veut dire que pendant ce temps on ne cotise pas, et qu’on n’a pas de couverture sociale. Ça veut dire qu’on risque des poursuites. Bref, c’est beaucoup d’inconvénients, et en même temps, je pense qu’avec un minimum d’empathie on sera toustes d’accord pour dire que cet état de fait ne se justifie pas par lui-même, comme j’ai pu le lire. J’entends par là que ce n’est pas parce que le monopole des agences de mannequin veut nous interdire d’exercer que c’est une raison suffisante pour que nous allions vendre des vêtements fabriqués par des enfants au Bangladesh au lieu de poser.

Idéalement, ce qu’il nous faudrait c’est une vraie refonte du droit du travail concernant les mannequins pour adapter les régimes aux réalités du terrain ; ne serait-ce qu’en fonction de l’utilisation de l’image, qu’elle soit à but commercial ou non, par exemple. La question a été abordée en février à l’Assemblée Nationale, très rapidement, mais à part des bordées d’insultes sur les réseaux sociaux de la part de photographes effrayés sans doute de ce qu’ils dénonçaient comme la porte ouverte à une concurrence déloyale, et méprisants pour, ma foi, des raisons qui leur appartiennent, envers les modèles alternatifs, je ne crois pas que les choses soient allées beaucoup plus loin.

Je me demande si, comme dans la décision de commencer à poser sans y avoir été invités, ce n’est pas à nous de prendre cette situation en main. Non. Dans la réalité, je ne pense pas que ce soit à nous de le faire ; mais comme personne d’autre ne semble penser que ça vaille la peine, il va bien falloir s’y coller. Est-ce qu’un groupement de modèles serait en mesure de fonder une agence non restrictive en ce qui concerne les physiques ? Et sous quelles modalités ? Serait-ce une agence à but non lucratif ? La forme associative permet-elle d’obtenir l’agrément d’agence de mannequin ?

Je n’ai pas les réponses à ces questions, et certainement pas les compétences ou tout simplement la visibilité nécessaires pour réellement lancer un tel projet. Mais j’adorerais le voir naître, pour les modèles.

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Scattered leaflet – randomness

« Je devrais te laisser.

Je devrais, certainement, m’éloigner dès maintenant, alors que tu ne m’as qu’entre-aperçue, et partir loin, à l’abri de tout ce qui te rend dangereux pour moi.

Je devrais m’éloigner non pas à cause de ce qui ne pourra être, mais bien davantage parce que tout cela a bien plus de chances d’exister qu’il ne devrait. Parce que, vois-tu, tu n’es pas seulement beau ; tu es aussi – surtout ? - plus beau. Pas seulement lettré – plus lettré. Et sans doute, en creusant un peu, en grattant délicatement plutôt, je trouverais que tu es même plus dépenaillé, là, tout au fond.

Et pourtant.

Et pourtant il y a ton odeur qui n’existe pas encore et ta voix que je devine à peine et le contact de tes lèvres que je ne peux qu’imaginer. Il y a tes mots surtout, cailloux qui, un à un, te font sortir du fantasme et dessinent une image de plus en plus précise. Il y a la curiosité, et déjà le désir.

Je devrais m’éclipser parce que tu n’es pas encore réel et entier à mes yeux, et bientôt je penserai que c’est parce que tu le deviens. Mais ta pensée – ma pensée, la mosaïque que j’ai faite de toi – me tient, et je la laisse faire, aussi proche que transparente. Peut-être est-ce moi qui la tiens aussi proche que possible parce qu’alors mon corps s’éveille et je sens le tien contre ma peau tout en me demandant quelles sont ses textures.

Et ensuite tu existes.

Pas à cause de l’accumulation. Pas parce qu’il y a longtemps ou parce qu’il n’y a pas d’échappatoire, pas parce que j’en sais beaucoup plus, suffisamment plus. Il aurait suffi d’un moment, un ton de voix, un regard – il y a eu ces choses-là, mais surtout il y a eu les mots lus et récités. Ceux-là t’ont rendu non seulement réel, mais unique.

Et peut-être que c’est maintenant que je devrais partir, car je m’en rappelle maintenant : il y a bien plus dangereux qu’un être qui simplement existe.

Et ensuite tu es là. Tu es là sans y être et c’est moi qui m’en irai bientôt mais en attendant c’est toi qui me refuses tes textures. Je porte mon coeur alourdi, fièrement, comme un satané étendard que je n’ai plus le droit de lâcher, et peut-être que c’est bien – et c’est dommage. Parce que quand tu es là je réalise à quel point je ne laisse plus personne y être – de quel façon la porte s’est refermée, degré par degré, jusqu’à disparaître.

Tu ne sauras pas ça. Je n’y serai bientôt plus. »

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Chrysalide

C’était une créature d’un autre temps, un temps qui n’existait pas et qui resterait toujours. L’endroit était à la fois ancien et nouveau, et ainsi la créature qui s’y logeait. Le retour au noir. Pas moins épais, pas différent de ce dont on pouvait s’en rappeler. Le labyrinthe intérieur, qu’on n’avait jamais vu mais que l’on reconnaissait, à nos propres tâtonnements, où l’on se dirigeait malgré tout, à la texture du sol sous nos pas. Le chemin, au coeur du noir, existe, et sait où il mène. Parfois il repasse là où il était, et l’on reconnaît la texture frissonnante de ce qui n’est plus.

Il y avait longtemps. Peut-être fallait-il que les liens qui s’attachaient à tout ce qu’il y avait, dans le passé, de malsain et de dépendant fussent coupés avant de retourner à cet endroit-là.

Il y a quelqu’un qui vient de la lumière mais qui dans le noir sait regarder, et qui sait ce qui advient – et qui le montre. Les griffures des épines éveillent, elles rendent plus attentif à l’odeur de la terre fertile et tassée déjà par l’eau enfuie. Et là où l’eau s’enfuit, toujours plus loin et plus vite qu’on ne la voit faire, il resta quelque chose qui s’ancre, authentique, inaltéré. Et plus visible à mesure que la chrysalide s’arrache sans rien en entraîner avec elle. Plus fort, au point qu’on ne l’en remarque plus.

On peut bouger sans perdre ce qui est au fond de nous. Tout ce qu’il faut c’est le courage de le découvrir vraiment. De le rencontrer en personne, et non de le déduire des fouilles archéologiques de ce qu’on ramène du labyrinthe.

Il y a bien quelque chose derrière la porte de la montagne. Il y a le feu, et la lumière, et la chaleur. Mais les farfadets qui gardent le lieu ne se laisseront pas apprivoiser, pas à moins qu’on se mette à leur merci. Les yeux bandés dans leur forêt à trébucher et se rattraper sans savoir à quoi. Ils ne donneront rien qu’en retour de notre confiance, pleine et entière, sans qu’on se laisse malmener, désorienter, moquer parfois, par eux – et eux seuls. Pas question de le faire à leur place, ni de braquer sur leurs visages une lumière artificielle en espérant trouver des réponses, pas question, cette fois ni aucune des suivantes, de prévoir notre itinéraire et la suite de ses conséquences en amont.

Et, quand on s’est suffisamment dépouillé de certitudes, ils sont là : la direction de l’histoire, le lien entre les êtres, le lien entre ce qui advient, ce qui restera, et ce qui sera réparé. Et, comme une offrande, ce qui est laissé en arrière et qui reste au fond de notre caverne personnelle.

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Chrysalide

Photos : Julie of the World Tree

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De la rage

Parmi les nombreuses choses improductives que je fais tous les jours au lieu de travailler, il y a le débat. Vous me direz : Mais non, comment tu peux dire ça, le débat c’est bien, c’est l’échange d’idées, c’est la rencontre de l’altérité… eh bien pas (ou très, très rarement) sur Internet, et pas beaucoup plus souvent dans la vie du monde physique, à vrai dire. En général, ça se termine en dispute où chacun essaie de gagner la conversation – à l’exception d’avec quelques êtres précieux que je remercie régulièrement d’être tels qu’eux-mêmes.

Vous me direz, pourquoi je fais ça ?

Pourquoi on s’énerve ? Pourquoi on continue à discuter alors que de toute évidence on n’est pas, on ne sera pas entendus par nos interlocuteurs ?

Peut-être parce que parfois c’est la seule chose à faire. Peut-être parce que se taire devant certains types de propos, ça devient beaucoup trop proche de les accepter pour prendre ce risque.

On se répète que la liberté d’expression, c’est important, fondement de l’État de droit et blablabla. Ce n’est pas faux. Mais la liberté d’expression ça veut dire que tu ne seras pas envoyé en prison pour avoir dit ce que tu penses. Pas que personne n’a le droit de te mettre en cause pour ça, et certainement pas que toutes les opinions se valent. Non, parce que les mots sont importants, et ceux qui formulent des idées plus que les autres. Aussi importants : les silences. « Qui ne dit mot consent », l’adage était déjà en perte de vitesse avant #MeToo mais il n’en reste pas moins qu’en présence d’une oppression, ne pas s’élever contre c’est permettre à l’oppresseur de continuer. C’est prendre son parti.

Alors, parfois, j’entends des féministes, des gauchistes et des véganes qu’ils sont intolérants. Intolérants. Il faudrait encore voir ce qu’on nous demande de tolérer ! Régulièrement, face à des gens qui appellent à la haine sans équivoque aucune – ce qui est un délit, je me permets de le rappeler – on entend : Mais laissez-le s’exprimêêêêêêê… Eh bien, non. Je ne veux pas le faire. D’ailleurs, cette personne s’est déjà exprimée. Et c’est précisément parce que ce qu’elle a dit était inacceptable que moi et mes petits copains « trop radicaux », on aimerait bien qu’elle la ferme et ouvre un livre – de préférence pas Mein Kampf.

Dans l’alternative, on ne peut pas se permettre de laisser ça sans réponse parce qu’on, en tant qu’espèce, a beaucoup trop tôt fait de se laisser imprégner par des messages quels qu’ils soient, du seul fait d’y être exposés.

Il y a parfois dans les discussions une sorte de relativisme tellement appliqué à tout qu’il en devient un absolutisme, que personnellement j’interprète comme de la paresse intellectuelle, celle de tenir une position. Refuser d’accorder du crédit à des idéologies inacceptables ne fait pas de nous des nazis, en fait. Dans le cas de certains dessinateurs (je ne ferai pas de pub, tout le monde sait de qui je parle et si vous ne savez pas : vous ne ratez rien) ça fait même de nous des anti-nazis.

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Et puis, cette paresse, je ne la retrouve pas uniquement quand on dit un peu trop fort que, quand même, être un nazi c’est pas super gentil. Il semblerait que dans tous nos combats, toutes nos quêtes pour tenter de rendre le monde plus juste, plus respectueux, plus écolo, plus logique qu’il ne l’est, le concept ce soit de tendre l’autre joue sous peine d’être taxé d’extrémisme. Est-ce que quelqu’un pourrait expliquer une bonne fois pour toutes à ces gens qu’ici, ce n’est pas le Nouveau Testament, mais le vrai monde ?

Alors voilà, il est cordialement demandé à chaque militant et militante d’être gentille, polie, pédagogue, soucieuse de préserver la sensibilité de l’autre et surtout de placer à l’intention de tous ses interlocuteurs une liste de disclaimers : #notallmen, #notallcarnistes, et bientôt probablement #notallracists, soyons fous !

Ça va. On a tous bien compris que vous n’étiez pas tous des violeurs, que tous les gens qui mangent une tranche de bacon et des chipolatas le samedi midi n’étaient pas en faveur du massacre des baleines et des éléphants, et que le fait que vous riiez à des blagues sexistes et grasses ne voulait pas dire que vous alliez prendre les armes pour assassiner tout ce qui n’avait pas l’air aryen dans votre voisinage. Cela posé, pourrait-on parler des vrais sujets ? Parce que quand je vous entends dire que vous n’êtes pas des monstres  assoiffés de sang à la moindre mention d’une notion de culture militante et que chacun ses opinions j’entends surtout une façon d’éviter le sujet – que ce soit par l’absurde ou par le relativisme forcené.

La raison pour laquelle on vous semble radicaux (et d’ailleurs on ne l’est vraiment, vraiment pas, je vous renvoie à cette BD qui aborde vraiment bien cette question), c’est qu’on n’a plus le temps. On n’a plus le temps d’être tièdes.

Les animaux n’arrêteront pas de s’éteindre, la planète de s’effondrer, les braconniers de braconner, les baleiniers de… braconner, parce qu’on le leur aura demandé poliment. Les abattoirs ne fermeront pas juste comme ça. Les industrialistes de l’agriculture ne vont pas relâcher les poules et les lapins, car ils auront soudain mauvaise conscience. Tous ces gens savent très bien ce qu’ils font. Les violeurs n’arrêteront pas de violer, les masculinistes de frapper, harceler, tuer, les policiers racistes de faire du délit de faciès, l’État de cautionner la violence envers les minorités et les mauvaises herbes quelles qu’elles soient. La politesse, c’est bon. On a essayé.

Vous savez ce qui me fait mal ? Qu’il y ait encore des gens pour parler de la violence des opprimés comme si c’était autre chose qu’une réaction épidermique à une violence bien plus forte et bien plus implacable. Que des gens trouvent encore que c’est ok de priver des animaux de leur condition même d’animaux, c’est-à-dire les réduire en esclavage, alors qu’il y a belle lurette qu’on peut faire autrement. Que le premier réflexe de pas mal de gens quand on parle du viol, c’est de parler des fausses accusations. Qu’il y ait encore des gens pour placer leur confort au-dessus des conditions de vie – et de mort – d’autres êtres sentients (et spoiler : ça inclut des êtres humains) sous prétexte que ces morts ne se font pas de leur main, et que ça arrive loin.  Et je m’inclus dans le lot. J’ai chez moi, j’utilise tous les jours des objets que, sans l’esclavage (qu’on pratique encore, hein), je n’aurais pas eus. Je sais que c’est mal, et je n’ai pas encore trouvé de solution pour faire en sorte que mon idéalisme et mon pragmatisme marchent de concert, et c’est pareil pour tout le monde. Il n’y a pas d’un côté les militants parfaits et de l’autre les affreux apolitiques-donc-de-droite* conspirant pour la fin du monde par inertie. Mais le fait qu’on ait tous nos dissonances cognitives ne fait pas de leurs objets des choses belles et bonnes et immuables, et surtout, le fait que le militant en face ne soit pas parfaitement pur, vertueux et irréprochable ne te dispense pas, toi, de faire des efforts.

Tu trouves que le harcèlement de rue c’est mal ? Oppose-t-y quand tu en vois. Soutiens les victimes. Tu n’es pas pour la souffrance animale ? Ne donne pas ton argent à ceux qui la perpétuent comme un business. Tu es contre les inégalités ? Soulève-toi et revendique la propriété publique des moyens de productions. Tu ne peux pas faire tout ça, parce que tu as peur de te faire taper toi aussi / pas les moyens de consommer mieux / tu ne sais pas comment démarrer une révolution ? OK. Ça arrive. On n’a pas tous les moyens de lutter. Parce que ce système fait en sorte que la majorité d’entre nous soit trop occupée à survivre pour avoir le temps de faire ça. On n’est pas tous prêts. Parce qu’on est éduqués depuis notre enfance à accepter l’inacceptable, sans explication et sans droit de réponse.

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Mais par pitié, arrête de nous dire que nous sommes des monstres intolérants quand c’est toi qui projettes ta propre culpabilité de ne pas faire mieux sur nous.

Un militant c’est quelqu’un qui fait de son mieux. C’est un humain. Parfois, il s’énerve, parce que ce monde contient toutes les raisons du monde de se mettre en colère et que pendant ce temps on l’enjoint à être plus poli, plus souriant, plus avenant, et surtout à appliquer une sorte de tolérance universelle dans laquelle on tolère au passage l’esclavage de toutes sortes d’êtres vivants, le pillage des océans, la domination masculine et le capitalisme.

Militer c’est fatigant. Parfois ça se fait en groupe, en fondant des assos, en organisant des événements. Parfois ça se fait en solitaire, en décidant simplement de ne plus acheter de vêtements neufs. Dans les deux cas, ça suppose de choisir un chemin qui n’est pas le plus facile, de reprogrammer nos neurones. C’est parfois usant. Faire semblant d’accepter ce qui se passe comme si c’était une fatalité, même une fois, même pour éviter de se disputer, c’est pire : c’est dangereux. Parce qu’on risquerait de s’y habituer pour de bon.

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* Je pars du principe que tout est politique au sens large, celui de la vie de la cité. C’est encore plus vrai avec la mondialisation : il est virtuellement impossible de s’extraire du politique. Le type de tabac que tu fumes est politique. Le type de transports que tu utilises. Ce que tu manges à midi. Même si tu vas t’isoler dans une forêt, ce sera politique. Or, pour moi, la différence entre ce qu’on appelle la gauche et la droite, au-delà des partis dont on sait bien que leur classification sur cet axe est sujette à caution, c’est que la droite juge que le monde tel qu’il est est soit assez bien, soit inévitable, alors que la gauche veut essayer d’inventer un monde meilleur. Dire qu’on est apolitique, c’est être de fait démissionnaire de son pouvoir de changer au moins une partie du monde, et donc, l’accepter tel qu’il est, avec ses oppressions.

Tiens, prends donc une leçon de conscience politique jusque dans ta façon d’écrire ce que tu écris, quelque part au milieu de cette conférence brillante :

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F(r)ictions

« Il faut que tu réalises, vois-tu, qu’il y a un moment exact où tu as perdu ma confiance. Ce n’est pas si commun ; ou l’est-ce, de pouvoir dater et documenter ce genre d’événements ? Celui où tu lèves la main pour frapper l’enfant avant de t’excuser en promettant que tu ne ferais jamais ça, que ça n’arrivera plus. Celui où tu lâches devant ton amie victime de viol, “Je n’ai que ta parole”, cette fraction de seconde et de phrase que tu tentes de rattraper immédiatement en lui assurant : “Mais je te crois, évidemment.” Mais il est trop tard pour l’évidence. Ce n’est peut-être pas la seule chose ; sans doute est-ce la dernière d’une série de micro-circonstances, de non-circonstances pour toi, même, qui se sont accumulées sans qu’aucun des deux en ait conscience ; mais peut-être aussi que, jusqu’à cet instant, tout était réparable, pardonnable, oubliable. Peut-être qu’à elle seule, cette phrase n’aurait pas suffi à tout foutre en l’air ; peut-être que si. Il n’y a pas de moyen de revenir en arrière pour le savoir.

Et je n’ai plus confiance en toi.

Ma confiance, vois-tu, apprend. Elle ne s’est pas roulée en boule sous les coups – elle sait maintenant que ça ne sert à rien. Elle n’a pas tenté de revenir, de s’approcher puisque tu ne le ferais pas. Elle s’est contentée de partir, et ne s’est même pas donné la peine de rédiger sa propre note d’adieu. Elle a laissé ma colère s’en charger – te dire quoi, pourquoi, point par point. Pas dans l’espoir que tu comprennes, mais répondant à l’obligation morale de te laisser l’occasion de grandir de tout cela. Mais elle n’a pas passé plus de temps que nécessaire sur ton cas, surtout pas.

Elle a eu raison. »

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Sas

Je sors de deux journées de tournage. Belles, fraîches, en excellente (et nombreuse) compagnie, à incarner deux personnages que je ne connaissais pas encore et à explorer, de fait, des facettes inconnues de ce que j’apprends à faire. À répéter quand je ne tournais pas, à bouquiner The Artist’s Journey quand je ne répétais pas.

Ce matin, je me suis levée tôt, mais quelque chose de moi était resté coincé ailleurs. Me mettre au travail a été long ; et même là, je fixais mon écran sans rien y mettre. Je suis sortie faire une course ; j’ai pris une seconde douche ; j’ai lu quelques autres pages. Quand, finalement, je me suis mise à écrire, ce n’était pas mon roman – c’étaient des morceaux de scènes de livres qui n’existaient pas. C’était mieux que de fixer mon écran, et je ne savais pas si ce n’étaient pas, plutôt que des diversions pour m’éviter de m’occuper de mon intrigue, des notes et des graines pour plus tard ; je les ai écrites et je les ai même plutôt aimées.

Ce n’est que vers midi que j’ai fini par comprendre ce qui se passait : j’étais encore ailleurs – dans cette partie de mon esprit qui jouait plutôt que d’écrire. Les ponts existent, mais ils ne sont pas évidents à emprunter ; j’ai beaucoup plus de difficultés à apprendre mes propres textes que ceux des autres parce qu’à l’instant où je décrète que c’est la version définitive, mon cerveau les efface de sa mémoire-cache. Pour lui, c’est fini, donc à oublier – et tant pis si une autre partie de ma pratique a désespérément besoin de retenir ce texte. Tout est relié mais par des ponts de corde, qui changeraient l’agencement de mon intériorité alors que je marcherais dessus, et qui me forceraient à marcher le plus lentement possible parce que réagencer les intériorités prend du temps.

Ce matin et ce midi, j’étais sur l’un de ces ponts. Et il a bien fallu admettre que la folle semaine de productivité que je m’étais programmée en attendant le prochain tournage ne commençait pas aujourd’hui.

J’expérimente un peu de dissonance cognitive (ou au moins un très fort double standard) au niveau de mes idéaux ces derniers temps ; je voudrais que tout le monde soit protégé mais pas moi parce que je ne veux pas que cette protection se substitue à mon mouvement vers une version plus forte de moi-même. Je crois qu’il est bien, et sain, que les gens aient droit à leurs périodes d’improductivité et même d’ennui mais je refuse de m’y plier, tout en sachant que l’ennui est une part importante du processus créatif.

Mais c’est aussi vrai que du fait que je ne sache pas écrire et faire de la prod durant une même journée, et qu’il m’est difficile de travailler sur mes projets après avoir posé : si j’assume d’avoir choisi de ne pas choisir entre deux (en réalité beaucoup plus) disciplines, alors je suis obligée d’admettre que ma tête ne contient pas un super-ordinateur que je peux juste rebooter à l’envi à chaque fois que je veux changer d’OS.

Je ne sais pas si ces sas ne sont pas, plutôt qu’un obstacle ennuyeux, ma meilleure chance de m’accorder un peu d’oisiveté. Lire les livres des autres, voir les films des autres. Jouer aux jeux vidéo des autres. Peut-être que la passerelle est un bon endroit depuis lequel m’accorder une pause – me nourrir -, et me rappeler de ce que j’ai envie d’atteindre un jour. Parce que si on admet que créer des choses est une activité qui justifie l’usage exclusif de tellement de notre temps de vie, alors connecter avec les oeuvres des autres l’est aussi.

Nos vies sont solitaires, mais il serait faux de dire qu’on peut, ou devrait, se contenter de rester attachés à nos tables à améliorer, à développer et à refaire en circuit fermé. Les pauses ne sont pas seulement salutaires, pas seulement là pour maintenir les artistes en vie ou les rendre plus productifs – elles sont l’autre versant de ce qui constitue leur raison de vivre.

Et c’est ok.