Poems for the Ride

Je réalise avec effarement que je n’ai pas posté sur ce blog depuis décembre. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir aligné les milliers de mots, c’est juste difficile de partager avec régularité quand la plupart de nos projets sont au long cours. Cela semble être un problème récurrent pour moi, et on ne peut qu’espérer que cela signifie avoir bientôt beaucoup de belles et grandes choses dont parler.

En attendant, j’aimerais vous parler du projet d’anthologie poétique mis en place par Angel Rosen, et imprimé et distribué par Coin-Operated Press : l’appel à textes, ciblé sur une communauté de patrons d’Amanda Palmer, portait sur des sujets très divers tels que la maternité, la dépression, le post-partum, le deuil… et des voix encore plus diverses. Mon poème The Departure, que j’ai partagé aux lecteurices payant·e·s de Hold My Tea mais qui ne figurait pas dans Evidence Room par exemple, y figurera. En tout cas, vous pouvez pré-commander un exemplaire ici si, comme moi, vous avez envie d’en lire davantage.

Judith

Texte écrit lors d’un atelier d’écriture animé par Mélie Boltz Nasr sur la réécriture de contes de fées. Ici, la réécriture s’inspire de l’opéra Barbe-Bleue, de Béla Bartók, dans lequel on découvre le château de Barbe-Bleue au travers de sept salles s’ouvrant l’une après l’autre.

Sous ses pieds le sol est toujours aussi humide, mais quelque chose a changé. Ce n’est plus visqueux, et si cela imbibe, ça ne colle plus – ça glisse et elle se meurtrit le dos pour se rattraper. Elle aurait pu se servir de ses mains, mais elle ne l’a pas voulu – depuis qu’elle a commencé cette fuite à rebours, le rouge l’a suivie, l’a étouffée et elle craint, si elle s’en couvre un peu plus, d’y disparaître.

Elle arrive au bas de l’escalier. C’est un autre sentiment qui l’étouffe depuis déjà quelques minutes, mais elle n’y prend pas garde. Le lac est plus grand que dans ses souvenirs, ses berges plus accidentées. Elle le reconnaît, elle voit bien que c’est l’immense caverne souterraine qu’elle a traversée voilà bien des années – mais pour le contourner il n’y a plus qu’un étroit sentier de pierre, collée à la paroi qu’elle ne pourra plus refuser de toucher. Çà et là, un rocher dépasse de l’eau. Peut-être pourrait-elle s’y frayer un gué. Au moins ce n’est pas du sang se dit-elle – elle s’apprête à retrousser ses jupes et se ravise. Tout, tout plutôt que de continuer à porter cette odeur mortifère. On accepte aisément l’inacceptable, lorsqu’on vient d’échapper à l’impensable. L’air est frais ici, lavé par les larmes qui emplissent le lac, et sitôt qu’elle en a pris conscience, ses poumons le refusent. Elle vomit, tombe à genoux dans la bordure de l’eau. Elle se met à trembler, elle veut retenir ses larmes comme elle a retenu son sang, mois après mois, refusant de s’alimenter.

Mais elle a trop soif maintenant. La souillure dans l’eau s’éloigne, avalée par un courant sous la surface ; elle se lave les mains et le visage, elle s’humecte pour ne pas avoir à l’admettre – elle boit les pleurs de ses compagnes d’infortune.

Alors qu’elle relève la tête, le souffle un peu assagi, elle croise le regard d’une des pierres. Car c’est bien un regard – celui d’une femme momifiée à force de verser ses larmes, penchée sur et bientôt sous la surface du lac. Judith se redresse, Judith ne veut pas rester dans cette position. Tout autour, les victimes du lac des larmes qui ne sont jamais montées jusqu’à la salle des reines ont tant pleuré en chemin qu’elles sont devenues pierre ; elles ne souffrent plus, mais elles ne verront plus la lumière non plus. Le sang essoré de sa tenue disparaît lui aussi, en tourbillons. D’où vient ce courant ? Il faut bien, même si le lac monte… Elle ne se laisse pas le temps de réfléchir. Elle inspire à pleins poumons cet air lavé à l’eau et au sel, se bouche le nez et plonge.

Plus profond elle nage, plus l’eau lui semble claire, fraîche. À sa vue distordue par l’eau, les statues – les corps des autres – semblent presque mouvantes. Elle se tient à l’écart, elle ne veut pas les emporter avec elle, s’entremêler – et d’ailleurs quel temps lui reste-il ? Elle a la chance inespérée de s’enfuir, de sortir où est le soleil et la voilà qui plonge. Mieux vaut finir noyée que rattrapée – mieux vaut finir noyée qu’enfermée.

Plus elle descend, plus les cadavres flottent dans l’eau au lieu de demeurer à genoux. Leurs membres s’agitent mollement comme pour la saluer au passage, et elle touche enfin le fond. Qu’est-elle venue chercher ici ? Elle manque d’air – dans son effort pour conserver bouche et narines fermées, ses yeux la brûlent ; la voilà l’une des pleureuses involontaires.

Alors le corps le plus proche d’elle s’appuie sur ses mains, s’accroupit et se relève. Elle est figée – cela ne se peut. Mais l’une après l’autre, les silhouettes se relèvent. Ex-femmes de Barbe-Bleue ayant choisi de s’arrêter ici dans leur trajet jusqu’à la salles des reines, membres de la domesticité et simple visiteuses, toutes ont gardé leurs vêtements, toutes ont continué à pleurer. Voilà d’où venait le courant. Et les corps fossilisés ont repris leur eau – on n’est pas libre ici, mais au moins on n’est pas tout à fait mort.

Judith, elle, n’aurait pas dû arriver au fond, pas si tôt ; elle leur rappelle ce que c’est d’être vivante, écartelée entre ses émotions – la colère qui le dispute difficilement à la peur d’être reprise, la certitude que si l’on ne peut pas sortir alors mieux vaut mourir ici. Mais soudain elle n’est plus seule – soudain elles peuvent sortir toutes ensemble.

Les corps se rapprochent petit à petit, et Judith n’a plus peur. Les mains se lient, et une lente remontée s’engage, à la recherche d’air, d’escaliers à remonter et de salles à parcourir sans plus jamais se retourner. Si Barbe-Bleue revenait, s’il se mettait en travers de leur chemin avant qu’elles aient atteint leur liberté, alors cette fois, cette seule fois il trouvera à qui parler.

Toutes ensemble, elles ne le craindront pas.

La tasse de thé dissimulée

Ce texte a été produit lors d’un atelier d’écriture de Pauline Harmange ayant pour thème « la ruse ».

Ce qui l’atteint pour le moment ce ne sont ni les ondes de la lumière ni celles du vent, et encore moins les regards. Il n’y a que, un à un et en douceur, les grains de poussière qui pelliculent sa surface à défaut de trouver un rayon de soleil dans lequel danser en route.

Ce qui se désagrège et s’agrège au liquide, c’est une pierre qu’on dirait trop dense pour faillir, et pourtant. Le temps a déjà commencé à collecter sa dîme. Les murs sont faits du même roc mais dissimulés derrière des panneaux de papier dispensant la fragilité nécessaire à la méditation. Un à un, les minéraux esseulés tombent à travers la pièce aux proportions canoniques dans le thé déjà froid qui bientôt perdra son goût pour en endosser un autre. À quoi bon alors avoir fermé la trappe, écarté l’échelle depuis la sortie ? Le thé est déjà gâché. Mais le lieu perdure et c’est tout ce qu’il y avait à espérer.

Quand il a entendu leur galop, le vieillard a su qu’ils ne s’arrêteraient pas, pas sans une bonne raison. Alors il a arrosé le grand singe posé sur le petit plateau une dernière fois, posé la tasse sur son lit de bambou. Il a monté l’échelle et a bloqué l’accès à la chambre de thé sans retour, fébrilement tout dissimulé. Boire cette dernière tasse ç’aurait été sacrifier l’espoir, mais rester là c’était condamner l’espace à se faire découvrir, souiller de son sang, perdre pour tout le monde.

Un jour peut-être quelqu’un aura besoin d’un abri. Un jour peut-être la tasse de thé sera vidée – en conscience de ce qu’elle représente, ou non.

Snow White PTSD

Ce texte a été écrit lors d’un atelier d’écriture animé par Mélie Boltz Nasr sur la réécriture de contes de fées, ici la fin de la scène de fuite horrifique dans les bois dans la version de Disney.

Un rai de lumière l’extirpa de sa somnolence, la buée d’un souffle étranger contre sa peau. Garder les yeux fermés ce serait rester dans le royaume de ses cauchemars, ce serait laisser à toutes les reines et à tous les chasseurs et à tous les monstres du monde le temps de venir après elle.

Elle ouvrit les yeux et se vit cernée. Les dents, protubérantes, absurdes de l’être qui se tenait à un pas d’elle lui arrachèrent un cri d’horreur. Il recule ! Le monstre devait s’attendre à une proie sans défense. Eh bien, non ! Blanche-Neige en a assez de fuir et le crie aux ombres qui se massent et se pourlèchent depuis les taillis, à s’en briser la voix tant qu’elle ne chantera plus avant longtemps. Dormir au milieu d’un cauchemar c’est tout de même dormir ; maintenant elle en a assez de trébucher, de tomber et de se trouver saisie aux cheveux, à la jupe, aux plis de ses manches. Aujourd’hui, Blanche-Neige tiendra ses positions. Elle se soulève, vite avant que l’ennemi se ressaisisse et attaque. Elle ramasse une pierre, puis deux. Et elle projette, vite pour ne plus avoir le temps de penser, les pierres sur eux. Ses peurs font la visée.

Les animaux éberlués ont déjà été attaqués, mais jamais de cette façon désordonnée et c’est ce qui perd certains d’entre eux. Quand elle agissait comme une proie, l’humaine était objet de curiosités ; mais trop, c’est trop. La plupart s’en vont ; les plus hardis décident, eux aussi, qu’il est temps que la peur change de camp.

Dès lors la bataille vient à Blanche-Neige et cette fois ce ne sont plus ses vêtements que l’on griffe et accroche, picore et lacère. On ne peut pas jeter de pierres si près de soi-même et elle doit bientôt se défendre à mains nues. Les dents des herbivores auxquels elle peint les traits de fantômes gluants ou hérissés mais toujours trop réels ne peuvent lui faire grand mal ; mais ils rappellent ce qui serait, ce qui aurait pu, le couteau du chasseur levé au-dessus d’elle. Depuis le sol, on l’escalade, on défend son territoire et on venge les camarades aux petits crânes écrasés, quelle que soit leur espèce.

Il faudrait que Blanche-Neige puisse se sortir de là, qu’elle voie le monde tel qu’il est ; mais il est trop tard. Dans son empressement à cesser d’être victime elle est devenue coupable. Enfin, deux oiseaux fondent sur ses yeux et en arrachent les hallucinations. Enfin, le noir revenu, elle se calme. Entre ses doigts, elle sent bien que ce ne sont là que d’ordinaires plumes de mésange. Elle n’a plus d’images sur lesquelles projeter ses tourments, et elle comprend.

Elle s’écroule, elle est vaincue. Ce n’est la faute de personne et tout le monde a perdu.

Un invincible dimanche

(Et, en l’occurrence, un invincible lundi.)

Mon amie Pauline tient une newsletter portant ce titre, qu’elle envoie tous les dimanches. Chaque trimestre, elle invite aussi un·e artiste de son choix à venir contribuer de sa voix. Ce trimestre ! C’est ! Moi ?!

Exceptionnellement, j’ai demandé à ce qu’elle envoie plutôt mon texte le lundi. Ma lettre partira donc le 13 décembre, et elle parlera du regard des autres, de ce qu’il nous fait et de la façon dont on se dépatouille avec tout cela.

Un code d’essai de 14 jours a été créé pour vous (oui, spécialement vous, là) permettre de lire mon texte gratuitement.

Autobiographie d’une couleur

Texte écrit durant un atelier d’écriture de Pauline Harmange.

Ils s’inquiètent tous de ce qui se passera ensuite. Dans quelques années, quelques décennies au plus. Chacun sa peau, celle de quelques autres au plus. Et moi ? Ils se répètent entre eux combien tout sera plus difficile une fois qu’il n’y en aura plus, la pauvreté, la pollution. Les flammes qui s’étendront avant de s’éteindre.

Mais eux, ils seront toujours là pour le vivre, ou d’autres pour se souvenir d’eux. Les plus vives aussi, en parlant de flammes. Il leur restera ça, et d’autres choses. Sous et au travers du plafond nuageux, elles seront toujours là. Elles se feront rares. Elles se feront précieuses, masquées avant de faner.

Mais moi ?

Ç’a été d’un glorieux, pourtant, ma naissance. Après toutes les autres. L’enfant chérie des magnats et industriels de tous poils. Bientôt, j’étais partout : dedans, dehors, et sur les vêtements des conductrices. Puis les bijoux, les objets, les cocktails, l’Art. Tout cela en si peu de temps, tout cela pour si peu de temps. On m’avait déterrée, nommée, adorée. J’étais devenue la coqueluche du tout-Paris. Adieu canard, adieu ardoises, et les rois on leur avait déjà coupé la tête depuis longtemps.

Mais s’il n’y en a plus ?

Qu’est-ce que je deviens, moi, une fois qu’ils ont tout pris ? S’il devient le mauvais souvenir d’une époque qui leur a tout pris avant de les abandonner dans les décombres ? Mais c’est de leur faute. Je ne leur ai jamais rien demandé. Je regarde l’époque s’effondrer et je me demande s’il vaut mieux leur oubli ou leur haine. Au fond, je crève de peur.

Où vont les couleurs lorsqu’il n’y a plus personne pour les nommer, plus rien qu’elles puissent décrire ?

Something in a fanzine

Ce week-end se tenait la InkJam 2021, qui était aussi ma toute première game jam. Avec une douce équipe, j’y ai participé en tant que writer (et ai écrit beaucoup de poèmes adolescents des années 90).

Theme: You’ll think of something.
Designer: Echopteryx
Writer: Florence Rivières
Visual artist: Naïlys Kaboom
Music & Sound Designer: Aurélien Montero
Voice: Laurent Gris
Mama-san & proofreading: Sasha_JP

Quand vient la nuit

Thème lancé par le collectif Écris Simone. Contrainte : pas de négation.

La première nuit, ç’a été le chaos. Tout le monde se demandait ce qui lui arrivait – presque tout le monde. Les nuits suivantes on est resté chez soi, à se contempler dans tous les miroirs qu’on pouvait trouver, à scruter sa propre peau, attendant de savoir quel sens donner à tout ça. Se demandant de quoi ces tâches étaient la marque, s’il y avait contagion à craindre. Mais il y avait déjà tant de cas…

Et puis le consensus médical est tombé. Et le monde a compris pourquoi les marques touchaient tant d’hommes et si peu de femmes, pourquoi femmes et enfants, comme lors d’un naufrage mystifié, étaient épargnés. « Épargnés », un mot étrange dans ce contexte. Comment postuler que ces femmes, ces enfants, ces rares hommes avaient vécu loin de ceux qui deviendraient les marqués ? Si, comme la science l’affirmait sur un ton plein encore d’incrédulité, la marque pointait ceux qui avaient…, il fallait bien que l’on se pose la question de ceux qui avaient été.

Les hommes politiques qui s’étaient tenus loin des caméras y avaient toujours accès. Ils s’adressaient au peuple le midi plutôt que le soir. Les sessions nocturnes, à l’Assemblée, furent abolies. Il eût été trop facile pour une minorité d’épargnés de faire passer les lois qui les arrangeaient en douce ; on instaura l’obligation de légiférer en plein jour juste avant les interdictions de sorties pour les mineurs. On voulait les protéger de ce savoir. On arrêta certains marqués, bien sûr, parce qu’il fallait bien agir et qu’on était parfois bien obligé d’accepter un travail de nuit, même si cela signifiait risquer d’être vu. On conserva les arrestations de nuit ; il suffisait de rester chez soi, si l’on voulait éviter les discriminations.

Les épargnés protestèrent. L’instauration du couvre-feu profitait aux mêmes, elle privait de liberté de mouvement celles et ceux dont on aurait su qu’ils étaient innocents. On les accusa de vouloir défendre des agresseurs, y compris les leurs, on invoqua le syndrome de Stockholm. Le débat sur la carcéralité reprit de plus belle. Les scientifiques admirent leur incapacité à dater les faits marqués, à relier une marque à une victime. La prescription risquait d’être violée, dit-on à l’antenne. La prescription risquait. On refusa de rouvrir les dossiers classés sans suite. Des marqués en bandes, visages masqués, sortaient pour le simple plaisir de parader leur impunité. Les jets de pierre cessèrent lorsqu’on s’aperçut qu’ils rendaient les coups.

Et les nuit venaient les unes après les autres, et on attendait toujours les mesures qui protégeraient celles et ceux qui vivaient avec un marqué. Des groupes de femmes se créèrent, clandestins, les uns après les autres. Des groupes de femmes tout sauf épargnées, parce qu’existait-il seulement une telle personne ? Des groupes de femmes aux peaux libres des marques nocturnes, porteuses d’autres peut-être.

L’épidémie a eu ceci de bon qu’elle a arraché tous les voiles de nos faces. Les dossiers de divorces s’accumulent, des colocations s’établissent. Nous manifestons pour être protégées, nous militons pour l’obligation, pour les hauts fonctionnaires, d’apparaître au moins une fois par an, publiquement, de nuit. Nous savons que c’est en pure perte. On nous répond que nous avons les moyens maintenant de savoir à quoi nous en tenir. Comme si, parce que les marques apparaissent exclusivement la nuit tombée, cela exemptait les journées de tout risque.

Alors nous avons fait des nuits notre domaine. Quand vient la nuit, nous aussi sortons.

Entre nos mains

Thème lancé par le collectif Écris Simone. Contrainte : utiliser le futur.

Encore quelques semaines.

Entre nos mains disparaîtront ces quelques millimètres qui depuis des décennies suffisent à faire gouffre. Le verre froid qui nous sépare, assenant la différence entre eux et nous, l’irréconciliable distance, se lèvera comme un voile. Peut-être alors nous frôlerons-nous, nous mêlerons-nous et ne laisserons plus d’espace entre nos mains. Peut-être irons-nous jusqu’à nous toucher.

Encore quelques jours.

D’abord nous leur rappellerons ce qu’ils ont quitté, nous leur laisserons le temps de s’éveiller, de s’adapter comme nous l’avons fait. Nous leur dirons les vieux accords auxquels nous n’avons pas consenti. Comme ils ont dit que c’était entre nos mains maintenant mais ce qui était entre nos mains, ça n’avait pas changé, c’étaient les petits gestes, ceux qui n’ont de sens que dans un monde qui va déjà bien. C’était toujours ce qu’on nous laissait, les miettes de gestes verts au milieu d’injonctions à surtout, surtout ne pas laisser l’économie mourir plus vite que la planète. Et pendant ce temps, ils étaient cachés là. La moitié d’entre nous, mais pas n’importe quelle moitié ; suffisamment pour que chacun d’entre nous ait un être cher à préserver là, derrière le verre, mais en particulier la totalité d’entre eux. Ils disaient que ça nous rendrait plus responsables. Que la pause était due non seulement à la planète mais à tous ceux, là, qu’on avait endormis.

Nous ne leur raconterons pas les moments où nous avons essayé. Ils étaient tous endormis là avec nos êtres chers et leurs espoirs qu’à leur réveil nous aurions tout nettoyé et peut-être préparé une toute nouvelle planète pour eux, qui sait ? Alors ils ne méritent pas la microseconde de satisfaction que leur donnerait la confirmation que les directives ont été suivies, un temps. Non, nous irons droit au but et à la façon dont nous avons cassé leur monde après qu’ils ont eu brisé le monde. Il ne reste qu’eux à éveiller parce que nous avions déjà ramené ceux que nous aimions. Notre survie commune n’a jamais été une question de quantité de population.

Encore quelques heures.

Ça n’a pas été facile. Il reste beaucoup à faire. Mais petit à petit, année après année le jour du dépassement reculait et les territoires des animaux avançaient, et nous ne pouvions, ne pouvons, ne pourrons rien faire pour ceux qui ont souffert et sont morts, à part ceci.

Nous les éveillerons, les grands propriétaires terriens du monde d’avant, les tireurs de ficelles et les patrons pyromanes. Ils trouveront leurs possessions dispersées par la révolution, les quatre-vingt-dix-huit pourcents d’humanité qui ont eu la prévenance de les laisser dormir tout ce temps où l’on avait mieux et plus urgent à faire que s’occuper d’eux, face à eux, d’une façon ou d’une autre. Et nous les amènerons un à un, les ferons patienter dans les vieux couloirs – ils ont attendu des décennies sous leur glace synthétique, ils peuvent attendre encore.

Et plus tard, aujourd’hui, nous les jugerons.

À leur tour d’être entre nos mains.