Something in a fanzine

Ce week-end se tenait la InkJam 2021, qui était aussi ma toute première game jam. Avec une douce équipe, j’y ai participé en tant que writer (et ai écrit beaucoup de poèmes adolescents des années 90).

Theme: You’ll think of something.
Designer: Echopteryx
Writer: Florence Rivières
Visual artist: Naïlys Kaboom
Music & Sound Designer: Aurélien Montero
Voice: Laurent Gris
Mama-san & correction: Sasha_JP

Quand vient la nuit

Thème lancé par le collectif Écris Simone. Contrainte : pas de négation.

La première nuit, ç’a été le chaos. Tout le monde se demandait ce qui lui arrivait – presque tout le monde. Les nuits suivantes on est resté chez soi, à se contempler dans tous les miroirs qu’on pouvait trouver, à scruter sa propre peau, attendant de savoir quel sens donner à tout ça. Se demandant de quoi ces tâches étaient la marque, s’il y avait contagion à craindre. Mais il y avait déjà tant de cas…

Et puis le consensus médical est tombé. Et le monde a compris pourquoi les marques touchaient tant d’hommes et si peu de femmes, pourquoi femmes et enfants, comme lors d’un naufrage mystifié, étaient épargnés. « Épargnés », un mot étrange dans ce contexte. Comment postuler que ces femmes, ces enfants, ces rares hommes avaient vécu loin de ceux qui deviendraient les marqués ? Si, comme la science l’affirmait sur un ton plein encore d’incrédulité, la marque pointait ceux qui avaient…, il fallait bien que l’on se pose la question de ceux qui avaient été.

Les hommes politiques qui s’étaient tenus loin des caméras y avaient toujours accès. Ils s’adressaient au peuple le midi plutôt que le soir. Les sessions nocturnes, à l’Assemblée, furent abolies. Il eût été trop facile pour une minorité d’épargnés de faire passer les lois qui les arrangeaient en douce ; on instaura l’obligation de légiférer en plein jour juste avant les interdictions de sorties pour les mineurs. On voulait les protéger de ce savoir. On arrêta certains marqués, bien sûr, parce qu’il fallait bien agir et qu’on était parfois bien obligé d’accepter un travail de nuit, même si cela signifiait risquer d’être vu. On conserva les arrestations de nuit ; il suffisait de rester chez soi, si l’on voulait éviter les discriminations.

Les épargnés protestèrent. L’instauration du couvre-feu profitait aux mêmes, elle privait de liberté de mouvement celles et ceux dont on aurait su qu’ils étaient innocents. On les accusa de vouloir défendre des agresseurs, y compris les leurs, on invoqua le syndrome de Stockholm. Le débat sur la carcéralité reprit de plus belle. Les scientifiques admirent leur incapacité à dater les faits marqués, à relier une marque à une victime. La prescription risquait d’être violée, dit-on à l’antenne. La prescription risquait. On refusa de rouvrir les dossiers classés sans suite. Des marqués en bandes, visages masqués, sortaient pour le simple plaisir de parader leur impunité. Les jets de pierre cessèrent lorsqu’on s’aperçut qu’ils rendaient les coups.

Et les nuit venaient les unes après les autres, et on attendait toujours les mesures qui protégeraient celles et ceux qui vivaient avec un marqué. Des groupes de femmes se créèrent, clandestins, les uns après les autres. Des groupes de femmes tout sauf épargnées, parce qu’existait-il seulement une telle personne ? Des groupes de femmes aux peaux libres des marques nocturnes, porteuses d’autres peut-être.

L’épidémie a eu ceci de bon qu’elle a arraché tous les voiles de nos faces. Les dossiers de divorces s’accumulent, des colocations s’établissent. Nous manifestons pour être protégées, nous militons pour l’obligation, pour les hauts fonctionnaires, d’apparaître au moins une fois par an, publiquement, de nuit. Nous savons que c’est en pure perte. On nous répond que nous avons les moyens maintenant de savoir à quoi nous en tenir. Comme si, parce que les marques apparaissent exclusivement la nuit tombée, cela exemptait les journées de tout risque.

Alors nous avons fait des nuits notre domaine. Quand vient la nuit, nous aussi sortons.

Entre nos mains

Thème lancé par le collectif Écris Simone. Contrainte : utiliser le futur.

Encore quelques semaines.

Entre nos mains disparaîtront ces quelques millimètres qui depuis des décennies suffisent à faire gouffre. Le verre froid qui nous sépare, assenant la différence entre eux et nous, l’irréconciliable distance, se lèvera comme un voile. Peut-être alors nous frôlerons-nous, nous mêlerons-nous et ne laisserons plus d’espace entre nos mains. Peut-être irons-nous jusqu’à nous toucher.

Encore quelques jours.

D’abord nous leur rappellerons ce qu’ils ont quitté, nous leur laisserons le temps de s’éveiller, de s’adapter comme nous l’avons fait. Nous leur dirons les vieux accords auxquels nous n’avons pas consenti. Comme ils ont dit que c’était entre nos mains maintenant mais ce qui était entre nos mains, ça n’avait pas changé, c’étaient les petits gestes, ceux qui n’ont de sens que dans un monde qui va déjà bien. C’était toujours ce qu’on nous laissait, les miettes de gestes verts au milieu d’injonctions à surtout, surtout ne pas laisser l’économie mourir plus vite que la planète. Et pendant ce temps, ils étaient cachés là. La moitié d’entre nous, mais pas n’importe quelle moitié ; suffisamment pour que chacun d’entre nous ait un être cher à préserver là, derrière le verre, mais en particulier la totalité d’entre eux. Ils disaient que ça nous rendrait plus responsables. Que la pause était due non seulement à la planète mais à tous ceux, là, qu’on avait endormis.

Nous ne leur raconterons pas les moments où nous avons essayé. Ils étaient tous endormis là avec nos êtres chers et leurs espoirs qu’à leur réveil nous aurions tout nettoyé et peut-être préparé une toute nouvelle planète pour eux, qui sait ? Alors ils ne méritent pas la microseconde de satisfaction que leur donnerait la confirmation que les directives ont été suivies, un temps. Non, nous irons droit au but et à la façon dont nous avons cassé leur monde après qu’ils ont eu brisé le monde. Il ne reste qu’eux à éveiller parce que nous avions déjà ramené ceux que nous aimions. Notre survie commune n’a jamais été une question de quantité de population.

Encore quelques heures.

Ça n’a pas été facile. Il reste beaucoup à faire. Mais petit à petit, année après année le jour du dépassement reculait et les territoires des animaux avançaient, et nous ne pouvions, ne pouvons, ne pourrons rien faire pour ceux qui ont souffert et sont morts, à part ceci.

Nous les éveillerons, les grands propriétaires terriens du monde d’avant, les tireurs de ficelles et les patrons pyromanes. Ils trouveront leurs possessions dispersées par la révolution, les quatre-vingt-dix-huit pourcents d’humanité qui ont eu la prévenance de les laisser dormir tout ce temps où l’on avait mieux et plus urgent à faire que s’occuper d’eux, face à eux, d’une façon ou d’une autre. Et nous les amènerons un à un, les ferons patienter dans les vieux couloirs – ils ont attendu des décennies sous leur glace synthétique, ils peuvent attendre encore.

Et plus tard, aujourd’hui, nous les jugerons.

À leur tour d’être entre nos mains.

Le vent se lève

Défi d’écriture lancé par le collectif Écris Simone sur Instagram. Contrainte : employer la 1ère personne du singulier ou du pluriel. Photo d’illustration : Mathieu Westmat.

Nous avons bougé. Nous bougions depuis longtemps sans que la terre en gémisse, nous remuions parce que quelque chose au fond de nous restait humide et moite. Mais cette fois nous avons bougé toutes ensemble et craquelé les linceuls que nous n’aurions plus à vomir pour devenir nymphes. Des parts d’entre nous s’étaient envolées, avant de s’affoler contre les parois poisseuses, elles avaient empli l’air et chassé l’espace.

Nous nous sommes prêtées les unes aux autres ; un bras. Une main. Les restes d’une nuque. La porte s’était depuis longtemps faite humus et des racines avaient descellé les pierres pour nous enlacer, bien après que nous soyons devenues incapables de les nourrir. Nous nous sommes ébrouées de la gangue dont on nous avait laissées couvertes, la gangue qui peut-être nous avait préservées, nous gardant de la sécheresse totale. Nous avions perdu connaissance avant que tout s’achève et ainsi nous avions pu nous éveiller les unes les autres. Nous avons vomi la terre et la poussière et avant peu c’est de sang séché que nous tapissions le sol sous vos pieds. Nous avons creusé et creusé et le sang est venu de nos ongles. Nous étions confiantes ; il en resterait toujours le moment venu.

L’une de nous se cogne contre l’inutile clé suspendue entre les parois de pierre et qui lui fêle deux dents. Le sol s’est effondré de haut en bas et maintenant c’est lui qui les maintient, qui nous conserve dans le souvenir. Nous ne creusons pas vers la grande porte. Nous avons décidé de fuir par la tour. Une famille de musaraignes s’y est établie, voilà plusieurs générations d’hommes. Ils ont oublié, ils ont négligé de vérifier ce que nous devenions une fois la porte fermée et la bâtisse enterrée. Aucun ne nous voit nous extirper une à une, nul témoin pour la sarabande de bras et de jambes et les voiles usés des cheveux qui désormais s’élèvent vers les étoiles. Le vent s’est levé pour nous accueillir, et peut-être avertir ceux qui nous ont oubliées. Mais ils ont cessé d’écouter le vent.

Nous nous sommes prêtées les unes aux autres et maintenant nous sommes entières. Nous continuons à vomir et le sable et le gravier, et les dissimulations. Nous nous vidons et le ciel nous imite, et entre deux haut-le-cœur nous levons nos visages pour les laver de pluie. Nous ignorons à quel moment la chair nous est revenue, nous doutons même qu’elle soit jamais partie. Mais alors nous tombons une dernière fois à genoux et les branches enragent en chœur de ce gâchis. Une foule d’estomacs se soulève à l’unisson et nous la trouvons au sol, la petite clé brillante tâchée de rouille. Mais l’argent ne rouille pas, et alors nous savons que nous n’avons ni rêvé ni imaginé. Au loin, les lumières d’un village nous appellent sans le savoir.

Le vent se lève et nul n’y guette nos odeurs. Nous nous mettons en route. Nous sommes le souvenir, et nous deviendrons plus encore. Nos mains se trouvent et ne se lâcheront plus ; au bout de la chaîne, un poing serré la protège – notre preuve.

Nous nous laisserons porter jusqu’à notre prochaine étape. Nous sommes le souvenir.

The Untyping

Au détour d’un atelier d’écriture mené par Pauline Harmange, l’un des exercices (vous avez été arrêté.e pour le crime le plus idiot qui soit, écrivez votre plaidoirie) a donné lieu à ce poème, qui m’amuse assez pour le partager.

How many do you need
to make a good one?
the good and fair and honest
people in this town
would say an accurate
ten, of course.

so, the old
white
cis
straight dude
was in his right to film me
right to save the
unforgivable footage
right to be tapping
on my shoulder
right to point out
what a blunt spectacle
was happening in front of his eyes
or rather,
how it was happening
in case I didn’t
notice.

« Miss » he said
– would you even be
judging me
if I didn’t pass
as a « Miss »
to you all? –
« Miss », he said,
« It is so frightening
to see how you move
there is almost
a grace to it. »

And so, with my unability
to take a compliment
as the way out it is,
proof has been sent
to this tribunal
testimony
has been sworn upon
and here I am
before all the judges
of the county,
defending myself
in this serious matter.

You’re afraid to ask
aren’t you

I’ll do it for you
« why would she do it
what twisted mind
would choose
to one-finger-type
through a whole novel?
what evil could drive you
and that sole finger
one letter at a time? »

but the truth, Mister and Misters Jury,
could be even more
disturbing than that.
what if I didn’t have
any choice?
what if I couldn’t use
all my ten fingertips
like the rest of you?
what if my brain wouldn’t let me?
what if I’m too crippled
to not break the law?
how fast can one finger move
before it is called unnatural
how hard do you have
to want the writing
to make it happen
one fingertip
at a time?

the case is closed. I did break the law.
you are scared and you should be.
but before you lock me in,
ask yourself:
if you take the typing
machine away
what new outrageous way
to write will I find?

Les Chroniques de Kin : Préservées

Si j’ai, cette dernière année, un peu délaissé ce blog, ce n’est pas que j’ai aussi lâché le clavier, au contraire. Beaucoup des projets sur lesquels je travaille sont encore secrets (quoique l’un de ces projets secrets ait fini lauréat d’un concours de fantasy young adult, ce qui reste encourageant) et surtout au long cours.

J’étais donc heureuxe que Pa Ming Chiu m’invite à participer à son projet avec Héros en Stock, Les Chroniques de Kin, un univers dark fantasy collaboratif. Vous pourrez lire Préservées, ma nouvelle, et toutes les autres sur le site.

Illustration de couverture : © Koni.

Les Sauteuses

Je découvre que ma courte nouvelle Les Sauteuses, si elle n’a pas remporté le prix Gustave Meyrink, faisait partie des sélectionnées ! Elle est donc disponible à la lecture sur le site des éditions Arqa.

Les Sauteuses

Dans le monde d’après des ombres assagies croisaient en silence, à la volée, de drôles de personnages mutiques aux regards luisants et pénétrants – pour quelles raisons ces lumières sombres à l’horizon déclinaient-elles maintenant avec tant d’incidence ? Sans réponse, il restait pourtant de l’espoir à en tirer : le précédent offrait un ciel si dense qu’on ne savait dire s’il était habité ou non. À défaut, on y progressait tordu en deux, comme un arbre ou une grand-mère – l’idée qu’on s’en faisait – happant au sol l’air le plus pur qu’on y pût trouver. Ici, il était plus sec, volatil parfois, mais on y voyait à plus de deux pas.

Moins loin que le ciel, un mouvement poussa, en dominos, la main de Zanele contre le haut du crâne de Tegan contre le sol. La seconde main anticipa une réaction de sa sœur en se posant, délicatement, contre sa bouche. Au fond de son crâne, Teg savait ce que cela signifiait : autant que tu le peux, s’il te plaît, pas de bruit.

Des volutes de cendres émergèrent les silhouettes de trois bipèdes. Zan s’aplatissait autant que possible tout en tâchant de déterminer – amis ou ennemis ? Aucun : les deux jeunes gens n’auraient pas dû se trouver là en premier lieu. Lui traversa l’esprit l’idée de demander de l’aide, d’assurer ces habitants, qui qu’ils soient, qu’elles n’étaient pas venues dans le but de piller le peu qu’elles avaient. Mais, aujourd’hui, tout le monde était un peu pillard, et tout le monde avait d’excellentes raisons de l’être : tout le monde avait une famille à nourrir, un ami à secourir, une mère dépendante. Une sœur malade. Elles n’avaient croisé aucun autre sauteur, mais si tous se dissimulaient avec le soin qu’elles tentaient d’y mettre… cela ne voulait rien dire. On n’approchait pas ainsi des inconnus. Pas la nuit, pas si on survenait sans s’annoncer et certainement pas dans la portion de désert traversée quelques nuits plus tôt.

Ces autochtones-ci marchaient silencieusement, leurs visages ensevelis sous des écharpes protectrices. Sans doute gardaient-ils leur souffle pour un endroit plus abrité, et Zanele sentait, au fond de sa gorge, qu’elle-même aurait bénéficié d’un meilleur filtrage. Elle retenait une quinte de toux, priant que Tegan y parvienne également. Finalement, les silhouettes furent hors de portée de vue et d’ouïe, et elles se redressèrent quelque peu, un dos contre l’autre. Zanele toussa, enroulée autour d’elle-même comme si cela avait pu lui permettre d’étouffer le bruit, et inspecta Tegan.

C’était un bon jour. Ses yeux étaient à l’accoutumée, absents et voilés, mais elle tenait tout son corps. La petite laissa sa sœur lui passer une main dans les cheveux, caresser les écailles de sa tempe droite. Plus jeune, les plaques de Tegan avaient eu le rouge mordoré de celles de leur mère ; mais, plus le voyage se prolongeait, plus celles qui s’y ajoutaient avaient tendance à tirer vers un bleu semblable à celui de Zanele, et de la grand-mère qu’elles n’avaient jamais connue, mais qui avait transmis son nom à l’aînée. Celle-ci choisissait d’y voir un signe que le lien entre elles se renforçait, qu’elle avait eu raison d’emmener l’enfant dans cette épopée. Ne disait-on pas dans son village que les écailles des amants s’assortissaient lorsque leurs sentiments fleurissaient ? En allait-il ainsi de tout lien émotionnel ?

L’émotion, cependant, n’était pas ce dont elles avaient besoin à cet instant ; il leur fallait la nourriture. Zan porta son regard sur les êtres volants, là-haut, et y renonça aussitôt : on connaissait plus de cas de chasseurs morts sous leurs éclairs vengeurs que de familles rassasiées de leur chair. Il faudrait trouver de quoi dîner à terre.

Coincées contre une paroi rocheuse, les ailes dépliées leur fournirent un abri improvisé contre le vent et la pluie. C’était à double tranchant : il avait fallu établir le camp loin des arbres. La chute d’une branche aurait pu être fatale à leur quête. Elles resteraient coincées là, et après quoi ? Elle emmitoufla Tegan d’aussi près que possible, comme lorsqu’elles étaient toutes deux enfants et que leur mère espérait, ainsi, calmer les angoisses qui hantaient ses nuits.
– Je reviens vite, d’accord ? Tu vas rester là bien sagement et, quand je reviendrai, nous aurons à manger. Oui ?

La petite acquiesçant vaguement, Zan sortit de son col une chaînette à laquelle pendait un cristal ; les yeux de Tegan suivirent immédiatement le mouvement de l’objet, fascinés, et sa main jaillit de la couverture ajustée pour l’attraper entre ses doigts.
– Tu le gardes pour moi ? Je vais revenir bientôt.

La première fois que Zan s’était élancée du haut de la falaise, l’air alourdi de poussières l’avait pourtant portée bien plus haut, plus vite qu’anticipé. Elle s’était retrouvée suspendue au-delà de la limite du monde, aveugle et désorientée. Avec les rafales d’une force insoupçonnée l’avait frappée la certitude brutale qu’elle n’avait aucun moyen d’être sûre de trouver quoi que ce soit, ou de trouver les vents qui la ramèneraient chez elle. Si elle disparaissait, ou se perdait dans d’autres décombres épargnés par l’effondrement, qu’adviendrait-il de sa famille ? À presque quarante ans, Mère ne tiendrait plus longtemps ; déjà l’un de ses yeux commençait à disparaître, recouvert par les écailles. Zan avait tournoyé longtemps : impossible de se rappeler d’où elle était venue. Mais la chance l’avait précédée jusqu’à un arbre immense, reconnaissable entre mille. Génération après génération, les enfants de son village y avaient suspendu des voiles tissés de tous les matériaux de récupération qu’ils avaient pu trouver et inventer. L’arbre se découpait dans la brume, ses branches semblaient la disperser, abritant une zone d’air moins pollué. Elle s’était dirigée vers lui, de toutes ses forces, et y avait brisé ses ailes, mais elle était de retour à la maison.

L’obsession, elle, était restée intacte. Les drapeaux et les voiles s’étaient mués en une longue corde capable de soutenir le poids d’une personne. S’il y avait un ailleurs à trouver, il lui faudrait en revenir pour avertir les autres de sa découverte. Elle avait reconstruit les ailes et sauté, sauté jusqu’aux limites de son fil d’Ariane et à trouver un autre îlot, suspendu au milieu du vide comme l’était son propre pays. Plus elle volait, plus elle comprenait comment, à défaut de se repérer, interpréter les indices laissés par le vent noir et trouver les terres rescapées.

Et puis Mère avait fini par étouffer, le nez et la bouche closes pour toujours. Il n’y eut plus que Zanele, Tegan et la poignée d’étrangers avec lesquels elles avaient grandi. Les douleurs de Tegan s’étaient accrues ; elle entendait de plus en plus de choses ou alors elle n’avait plus sa mère pour le cacher. Ici, personne ne savait comment la soigner, et personne n’en voyait l’intérêt ; il avait fallu construire une nacelle et mener d’autres tests à bien avant d’emmener sa bouche inutile de petite sœur dans son premier vol sans rappel depuis bien longtemps.

Blotties l’une contre l’autre après un mets frugal de racines, les sœurs eurent la surprise de s’éveiller à l’aube. Ici, il était possible de deviner la lueur d’un soleil, de différencier le jour de la nuit. Cela compensait largement la perte des multitudes de champignons de leur précédente halte, une étendue marécageuse encaissée contre une colline coupée net contre un vide que ses hautes herbes dissimulaient autant que l’absence de lumière. Il était temps d’aller à la rencontre de l’Autre.

Les autochtones de cette île étaient établis entre des murs bâtis des générations plus tôt, un village d’un seul tenant. Au centre se trouvait une grande salle, surmontée d’une paroi de verre qui tenait lieu de Grand-Place ; des alcôves fermées par des treillages de branches feuillues servaient d’habitations. L’ensemble, tapissé de parois réfléchissantes quoique couvertes de cendre déposée au fil des ans, ressemblait au gros œuf d’une espèce qu’il valait mieux ne pas déranger. Les us et coutumes qu’elles avaient croisées sur leur route étaient diverses, les façons d’habiter ce qui restait du monde après la pluie aussi, mais tout le monde était trop occupé à survivre pour se montrer inutilement hostile – en général.

Le duo s’était avancé lentement, dispersant la poussière à la lueur d’une torche. Les avait arrêtées la certitude, enfin, d’être à portée de vue. Elles avaient frôlé l’incident diplomatique lorsque Tegan s’était mise à crier en désignant les ombres dans le ciel et les cercles qu’elles décrivaient maintenant autour de la flamme. Zanele avait rassuré les silhouettes au sol en y déposant la source de lumière, et les oiseaux s’étaient éloignés comme la flamme se mourait. Sa sœur, avait-elle expliqué, était inoffensive et souffrait simplement d’un mal qui l’empêchait de communiquer avec les autres ; elles voyageaient pour tenter de lui trouver un remède. Elle avait dû se répéter plusieurs fois, et malgré un fort accent pointu, elle comprenait leurs nouveaux hôtes.
– Il y a de la place. De nombreuses cavités sont vides – mais vous devrez vous débrouiller pour vous nourrir.

Zan avait sorti de sa besace une bourse multicolore emplie de graines collectées trois nuits plus tôt – à l’origine, elle les destinait aux habitants de leur étape précédente, mais ceux-ci s’étaient avérés introuvables. La nourriture partagée délia les cœurs. On toucha les écailles les uns des autres, et une petite communauté se pressa autour d’elles.

Elle raconta l’endroit d’où elles venaient, voulut en savoir plus sur celui-ci – mais sur cette île faite d’un morceau de forêt jouxtant un tas de cailloux empilés, au centre desquels trônait l’œuf et les habitations ménagées à l’intérieur, on voulait surtout des nouvelles du monde, peu important qu’elles fussent ou non vraies. Alors elle parla du désert et des marécages. Elle relata cette fois où elles s’étaient trouvées accrochée à grand-peine au flanc d’une falaise, s’étaient crues perdues jusqu’à dévaler le long du roc et trouver un fond – pas le fond du monde, bien sûr. Juste le fond de cette portion-là, tapissée de sable et d’amas filandreux qui avaient été des algues un jour. Elle parla même du monde où elles avaient trouvé l’eau vive. Zan avait vraiment rêvé trouver un remède alors, Tegan pourrait se baigner dans cette eau ou peut-être la boire, cela la guérirait… Et en effet, pendant quelques minutes elle s’était comportée comme tout ce que l’on pouvait attendre d’une petite fille en bonne santé, sans voix dans la tête ni douleurs dans le corps. Et puis les cris avaient repris, plus impressionnants qu’ils ne l’avaient été depuis des lunes. Les cris faisaient regretter à Zanele les moments de mutisme, et bien vite la culpabilité avait chassé les regrets, avant d’être délogée par ceux qui avaient leurs cabanes dans les environs – elles leur avaient échappé de justesse. Les habitants de l’œuf hochaient la tête : avoir accès à une autre eau que celle qui tombait, chargée de particules de cendre, était un privilège qu’ils auraient jalousement protégé, eux aussi.

On aurait pu croire que le souvenir, l’effroi qui avait été le sien, déclenchèrent la crise de Tegan, mais il n’en était rien. Ce n’était pas le monde qui provoquait les douleurs et libérait les voix, ou alors c’était lui, mais Tegan le combattait en permanence. Elle griffa le visage de sa protectrice qui se ruait pour la maintenir dans ses bras. Faute de pouvoir frapper le sol de sa tête, elle prit le menton de sa sœur pour cible, mais Zanele tint bon. Peu à peu, la tempête se calma, sous le crâne de l’une et dans les bras de l’autre. Des villageois compatissants les observaient tandis que les autres avaient détourné le regard.

– Il n’y a pas de médecine comme vous en cherchez ici, avait déclaré l’un des anciens – il n’y voyait déjà plus –, mais il y a une histoire.

Alors Zanele avait confié Tegan à un parfait inconnu pour la première fois et sauté, ses ailes aux épaules, sur les traces d’un enfant qui s’était lui aussi perdu dans la quête de l’inconnu. L’objet de sa quête, à lui, était les oiseaux qui persistaient dans leurs rondes menaçantes, qui volaient sans indiquer à Zan les mouvements du vent. Pour la perdre ? L’enfant, bien que plus âgé, souffrait d’un mal similaire à celui de Teg, autant que de la certitude tenace que ces oiseaux lui apporteraient leur aide. Il s’était jeté du bord du monde pour en prendre un par surprise et le ciel s’était retourné – un grand éclair venu d’en bas, et le silence était tombé, pesant avant de s’effriter. Il y avait bizarrement plus d’espoir dans le récit de cet échec que dans leur errance constante, et Zan pouvait voler, elle, et non seulement tomber sur le dos des créatures. Tegan semblait sentir qu’aujourd’hui était particulier – elle refusa le porte-bonheur lorsque Zan voulut le lui confier, et lui attacha au poignet, là où elle pourrait le voir à tout moment.

Elle ne pouvait pas parler, mais elle savait dire.

Zan s’était envolée. Il y avait la liberté dans ce goût de dernière chance, même à l’aveugle, même pauvrement équipée d’un filet fait des fibres récupérées qui polluaient la terre. Le vent de sa course lui cinglait le visage maintenant qu’elle volait sans nacelle, sans avoir à garantir la sécurité de sa sœur, et encore une fois elle se demanda si Teg ne serait pas mieux là en bas, à s’inventer enfin une famille, sans personne qui s’acharnât à la réparer.

L’oiseau aux yeux lumineux volait sur place, sondant la surface. Alors que ses semblables étaient connus pour esquiver les projectiles à une vitesse défiant l’imagination, il ne fuit pas à son approche – il la menaçait presque de son regard grésillant. Le temps se suspendit quelques secondes, et l’oiseau ne vit pas le filet traîner derrière Zan alors que celle-ci virait pour sortir de sa trajectoire. Le choc lui scia presque le ventre – et le conflit des forces opposées envoya les ailes au loin, tournoyant vers le vide ou le sol. Zan agrippa les ailes de l’oiseau avec l’énergie du désespoir. Sa peau était froide et dure comme la pierre, et les corps plaqués l’un contre l’autre suivirent le même chemin que les ailes. Elle sentit ses sourcils roussir et, en touchant le sol, un fourmillement violent se répandit dans tout son corps, la paralysant tout en lui emplissant la bouche d’un goût de cuivre. Voilà donc comment les oiseaux se défendaient.

Ses muscles refusèrent de lâcher prise. Autour du point de chute, les villageois s’approchaient, éberlués par la capture d’une de ces créatures. Elle ne sentait ni ses jambes, ni la pluie qui avait recommencé à lui piqueter les paupières, ni le médaillon de sa mère raclant contre le métal jusqu’à se coincer dans une des cavités que présentait le dos de la chose. Le fourmillement s’atténua, mais fut généreux en séquelles : il était difficile de respirer.

Il y eut un éclair de lumière, mais pas le silence. Une voix s’éleva qui découpait trop les syllabes pour être naturelle, et avant qu’on ait pu l’analyser, un homme à l’apparence curieuse apparut, suspendu dans l’air.
–Qui êtes-vous ? Comment avez-vous eu ce code d’accès ?
– Quoi ?… je cherche juste un médecin, marmonna Zan au bord de l’inconscience. Je m’appelle Zanele.

L’homme sembla regarder au-delà de ses interlocuteurs tandis que Tegan, tendant sa main, la passait au travers.
– C’est impossible. Dr. Xander ! Venez voir ça.

Une femme à la peau sombre s’avança à son tour. Dans sa demi-lucidité, Zanele comprit ce qui la dérangeait chez les nouveaux venus : leurs peaux étaient lisses comme à la naissance. Elles ne présentaient aucune écaille.
– Elle dit s’appeler Zanele. Comme… ?

La femme blêmit, partit vers sa droite et s’y dissout.
– Nous avons besoin d’un docteur, tenta encore Zan. Je…

Et l’image disparut.

L’oiseau ne semblait pas en état de s’envoler de nouveau, à moins qu’il ait été dompté par le médaillon. On fit un cercle autour de l’adolescente, qui refusait de s’éloigner de sa prise et l’aurait secouée comme la vulgaire machine qu’elle était pour en tirer des réponses si elle en avait eu la force. Finalement, l’inconnue en blouse blanche reparurent, toujours lisse, toujours immatérielle.
– Vous êtes toujours là ?

Le docteur Xander les dévisageait, un à un, le choc initial non encore disparu de ses prunelles, qu’elle était bien trop âgée pour avoir encore découvertes. Était-ce à cela qu’on ressemblait, sans écailles ? Mais comment se protégeait-elle de la corrosion de l’air ?
– Qui êtes-vous ? Et où ? Vous êtes docteur ? Ma petite sœur… elle a besoin d’aide, un médecin, une maison de soins. Vous devez nous aider.

Les yeux de la femme s’assombrirent.
– Malheureusement…, vous êtes déjà dans un hôpital.

Elle fit son récit avec prudence, cherchant ses mots, regardant derrière son épaule à intervalles réguliers. Où qu’elle se trouve, le docteur Xander souhaitait ne pas être entendue alors qu’elle leur expliquait ce qu’elle savait, et dont elle affirma qu’ils avaient le droit de le savoir.

Les écailles qu’ils portaient n’étaient pas du tout un signe de maturité ou de développement de la personnalité. Des années plus tôt, avant que la terre entre les mondes ne s’effondre, une épidémie s’était déclarée qui n’avait pu être contenue.
– Il a fallu déclarer des zones de quarantaine totale. Seuls quelques médecins de terrain – vous dites que le nom que vous portez est transmis de grand-mère en petite-fille ? Le docteur Zanele était une praticienne extraordinaire, dévouée… et elle a disparu avant la fermeture des zones. On ne l’a jamais retrouvée.
– La fermeture ?
– Quand la surface s’est craquelée, puis éventrée, on s’est dit que c’était là l’occasion de restreindre l’épidémie une bonne fois pour toutes. On a rebâti une civilisation au centre. Les îlots restants la protègent, les drones monitorent la surface.
– Vous nous avez abandonnés ?
– Ni nous, ni vous… Tout cela s’est passé il y a trois siècles. Nous n’avions aucune idée que…

Elle se tut. Ses lèvres articulèrent une inutile formule de contrition. Zanele tremblait toujours sans pouvoir s’arrêter. Si mes yeux se ferment, pourrai-je les rouvrir ? Une pensée lui donna la force de se relever, et sans grand cas pour les glorieuses histoires du passé, elle s’enquit :
– Mais vous pouvez nous secourir ?
– Aucun vaccin n’a jamais été trouvé. La quarantaine totale… reste le seul moyen sûr.
– Mais c’est injuste. Et si nous sautions vers vous ? Nous avons des ailes qui…
– Ne le faites surtout pas.
– Pourquoi ?
– Les drones carbonisent tout objet qui dépassent une certaine altitude. Et les diriger, en désactiver une partie… c’est hors de mes mains.

Il n’y avait rien à faire. Le docteur Xander, qui en avait déjà trop dit aux patients exilés et était à cours de précautions autant que de façons de les soulager maintenant qu’ils savaient ce qu’ils étaient, leur montra à quoi ressemblait leur univers, vu de l’extérieur – et de l’intérieur.

Tout ce qui avait été la surface de la planète n’était qu’un archipel couvert d’une brume grise. L’image s’éclaircissant, Zanele commença à distinguer certaines terres qui auraient pu être celles qu’elle avait traversées. Et, au milieu, protégée par la barrière de rocs flottants et par l’essaim des oiseaux-drones, il y avait leur cité, celle des gens à la peau lisse, celle des valides et des sains.

Les lumières du centre de tous les mondes étaient les plus claires qu’elles aient jamais vues. Tegan éclata d’une sorte de rire trop frêle pour ne pas se muer en larmes d’émotion, alors que Zanele fermait finalement les yeux. Tout ce temps perdu à croire qu’il fallait tenter de monter, monter, monter jusqu’à leur salut peut-être, et le reste du monde se trouvait sous leurs pieds, inaccessible – alors même qu’elles avaient appris à voler.

Westmat

Il m’a fallu les mots des autres pour le réaliser – forcément, je ne pouvais pas avoir l’oeil sur ça. Plus encore, il m’a fallu les mots des autres qui me connaissaient mal, qui n’étaient pas habitués, et qui le savaient et ne projetaient pas je ne sais quelles attentes fantasmées sur moi. On a beau savoir que poser c’est plus souvent garder un mouvement en suspension que prendre une posture et y rester, il n’en reste pas moins que ce n’est pas la même chose que bouger.

Les mots des autres, donc, ont fini par me trouver pour m’apprendre combien il était miraculeux que je tienne debout, peu ancrée dans le sol comme je l’étais. Mais c’est évidemment une prof de danse qui m’a achevée d’un Même quand tu marches, on dirait que tu traînes ton corps deux mètres derrière toi.

Je n’ai rien répondu. C’était vrai. Même mon kiné, enfant, le disait : je ne suis pas incarnée, c’est comme ça, ou si peu. Juste assez pour faire illusion si je me concentre très fort au milieu de tous les gens qui de toute façon n’ont pas le temps de remarquer ce genre de détails. Bien sûr, il a bien fallu qu’on me le fasse remarquer : la plupart du temps, tout ça n’est à mes yeux que la façon standard d’être au monde.

Mais pas toujours.

Au bord de la falaise avec le vent qui me force à rester à l’intérieur si je ne veux pas m’envoler définitivement, au sein d’un cours d’eau, sous une cascade – ce sont des milieux qui me permettent de me raccrocher à mon corps parce qu’il n’y a personne pour m’y obliger. J’y reste le temps que j’y reste, et poser aide à recréer cela. Parfois. Pendant quelques heures, quelques jours, tout est plus facile à atteindre ; l’écriture est nourrie, le temps se remet à exister, les gestes se font plus sûrs. Jusqu’à la prochaine fois.

Bien sûr, on pourrait se demander pourquoi cette incarnation mal finie. Assez vite vient la question du trauma. Et c’est possible. Je ne sais pas. Tout ça remonte à loin, et on ne se souvient pas assez bien ces sensations pour savoir si cela s’est amplifié à chaque étape.

On se souvient des étapes pourtant.

Photographe : Mathieu Westmat