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Odalisques

On a fait ça un jour. C’était il y a longtemps. Si longtemps, que je crois que je ne saurais pas vous en retrouver la date pour ranger et article au bon endroit. Il n’y a pas de métadonnées sur les polaroids, je n’utilisais pas Google comme agenda et je crois bien que l’agenda papier sur lequel je notais mes rendez-vous d’alors je l’ai laissé dans les montagnes. J’avais oublié, et puis je l’ai revu il y a quelques années. Peut-être s’y trouve-t-il encore.

Elles ont fait partie de ma vie ces photos, parce que Paul von Borax nous offrait toujours quelques originaux que j’accrochais à mes murs. Au cas où il perde ses négatifs ? Mais rien n’est jamais perdu pour toujours au Piège, manifestement.

Si mon agenda est dans les montagnes, alors je devais avoir vingt, vingt et un ans peut-être. J’étais un bébé. Un bébé qui venait se rouler dans les froufrous et les voilages des autres et tous les miroirs que je me tendais, je n’y voyais que le regard des autres. Aujourd’hui encore, je ne comprends pas très bien qui j’étais à ce moment-là, même si j’en ai cerné les prémisses.

Mais j’ai bien aimé ces moments-là. J’aime bien avoir avancé. J’aime bien mettre l’enfant et l’enfant plus âgée côte à côte et voir ce qu’elles ont à se dire. Les vieux souvenirs qui dialoguent ensemble, suffisamment longtemps après.

Ce n’est pas grave.
Ça va.
On s’en est sorties.
We made it through.

C’est un peu pour ça que je n’ai pas cherché trop vigoureusement à antidater cet article, finalement.

Je veux bien que tu sois là, maintenant.

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Couv-H-Froids

Les hommes froids

Il y a quelques mois maintenant, je recevais un texto d’Anaël Verdier. En substance : « Tiens, maintenant que tu écris vraiment, tu pondrais 5000 mots sur le thème des hommes froids ? C’est pour aller dans une anthologie. » Et moi qui déjà à l’époque n’avais le temps de rien : « Allez ! »

C’est comme ça que je me suis retrouvée à écrire Froids, juste avant l’opéra, et à le contempler en me disant : Mais comment je peux écrire des choses aussi sombres en allant aussi bien ? Je crois que j’ai compris maintenant.

En tout cas, l’anthologie dans laquelle elle figure aux côtés de huit auteurs et autrices, coordonné•e•s par Patricia Ricordel, sort le 10 Mai. Tous les bénéfices en seront reversés à l’association Maison des parents de l’Océan Indien, et on espère toustes que nos nouvelles vous plairont assez pour permettre de lui rapporter un joli chèque :)

Et moi, je commence par le précommander : j’ai hâte de lire les autres nouvelles.

Couv-H-Froids.

 

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« Worth it » is a fine goal

J’avais oublié mais c’est ce que font les réseaux sociaux – ils nous le rappellent. Ils ne nous laissent rien oublier, et parfois, rarement peut-être, je crois que ça dépend de ce qu’on leur donne à manger, c’est beau de se rappeler.

Ça fait un an.

Il y a un an, j’ai reçu les tout premiers exemplaires de L’Art de la Pose. On sortait de tournage, tout juste l’avant-veille, j’étais épuisée et Maxence était venu attendre le facteur avec moi, ce qui fait qu’il a hérité du tout premier exemplaire que j’aie dédicacé. On a monté les 650 kilos de livres jusqu’à la petite boîte carrée que, et c’était encore un peu nouveau, je pouvais appeler « Chez moi », j’ai ouvert un carton, arrêté pour un moment les mouvements désordonnés de mon corps emporté par l’euphorie, et j’ai ouvert un carton, et je les ai tenus dans mes mains. Les exemplaires de mon premier livre.

Bon sang que c’était bon.

Je me suis rappelé les galères, les moments de résistance, les vampires et les fantômes qu’il avait fallu chasser, les pièges qu’il avait fallu éviter – et ceux dans lesquels, au contraire, il avait fallu que je tombe pour pouvoir apprendre à en sortir. Les moments de doute et de découragement. Les nuits blanches passées à écrire, les pages blanches qui m’angoissaient tellement, les certitudes qui avaient volé en éclats. Je me suis rappelé de tout ça et, alors que mes mains touchaient le papier, je me suis dit que, si rien d’autre, ça avait valu le coup, pour ce moment. Et puis je me suis dit que, que ça vaille le coup, c’était bien, comme but.

Je crois que je me suis promis de ne faire que des choses qui vaudraient le coup sans vraiment me le dire, ce jour-là. Je n’ai pas toujours tenu cette promesse – mais rétrospectivement, j’ai grandi de chaque instant.

J’aimerais vous dire, de façon un peu emphatique, que je n’ai rien accompli de plus important de ma vie, et ce serait peut-être vrai, mais la réalité c’est que depuis que j’ai commencé à écrire ce livre, tout est devenu important. Je laisse les choses qui me tiennent à coeur l’être, surtout. C’est cette première réussite tangible qui m’a appris à quel point les échecs étaient précieux, et en cela, elle marque le commencement de quelque chose qui était resté en germe toutes ces années.

J’ai cet exemplaire que je destine à une éventuelle réédition. Il est plein de post-its indiquant des coquilles, des corrections à faire, des changements. « Cotisations » au lieu de « Charges ». Un pronom neutre pour la personne présente sur cette photo. Ce genre de choses. Je me le suis dédicacé. J’ai juste écrit : « You made it through« . J’étais pressée alors j’ai fait une rature. Il y a la page des remerciements, sur laquelle certains noms sont biffés, les noms des gens qui m’ont déçue, ou à qui j’ai accordé une place que, en réalité, j’étais la seule à fabriquer pour eux. Pourtant, je ne regrette pas de les avoir écrits là en premier lieu. Je crois que ces changements-là, je les ai faits en conscience – la conscience que ce qui était vrai à l’instant T de l’édition ne l’était plus, et que ma loyauté se devait à elle-même une sorte de clause de réciprocité. Certains liens finissent, et même après coup : still worth it.

Je me rappelle de la peur de ne plus rien avoir à offrir à ce moment. D’avoir tout sorti. Quelque part, loin dans les montagnes, un chevalier de gouttière éclatait de rire à ces mots. Il avait beau savoir que j’étais sérieuse, mes mots, eux, ne pouvaient être pris au sérieux. Il avait raison ; on ouvre une porte et on pense avoir déjà exploré toute la pièce sans réaliser le nombre de passages secrets, sorties cachées et dédales imbriqués que recèle cette première pièce.

Je ne peux pas écrire avec mon bracelet, je crois que c’est comme ça que je l’ai perdu. Et pourtant je ne veux pas me passer de lui. Ni d’écrire. Ni de jouer. Ni du moindre centimètre carré de liberté créative et émotionnelle. « J’ai principalement envie de tout« , comme dans Sex’Y.

Je veux écrire et je veux jouer et je veux tomber amoureuse et ensuite je veux écrire à ce propos, et recommencer. À un moment je voulais écrire, écrire, écrire jusqu’à en crever parce que j’aurais tout sorti justement, tout ce qu’elles contenaient, même ce qu’on ne pensait pas pouvoir utiliser. Même les restes et les échecs. Toutes mes tripes posées sur la table et réagencées, recopiées sur du papier. Mais on ne peut pas les faire rentrer ensuite, il me semblait, parce que quelque chose avait changé chez elles, dans leur nature, pendant le processus, ou alors c’est la place, à l’intérieur de moi, qui aurait changé ? Peut-être que je me sentais comme une modèle de Portrait Ovale, une qui aurait été une autoportraitiste – et peut-être qu’il y a de ça. Mais c’est pour ça qu’on a besoin de tomber amoureux – des gens, d’un instant, d’un paysage, d’un mouvement. Parce que c’est du mouvement. Et si ça bouge à l’intérieur, alors ça crée.

Et ça vaut toujours le coup, quand ça crée. Tôt ou tard.

Et dans mon cas, ça a vraiment commencé avec cette chose-là.

test coverEt ça continue dans tous les sens.

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Spectres

Hier il s’est passé quelque chose. Je me suis levée à sept heures, j’ai pris la route pour rentrer et je ne suis pas arrivée chez moi tout de suite. J’ai croisé un café sur ma route, j’avais commencé à griffonner des scènes pour une éventuelle saison 3 de SVVD dans mes pages du matin, et ensuite, une scène pour cette nouvelle que j’avais à l’origine démarrée pour un appel à texte, et qui finalement a largement dépassé la limite de mots dudit appel. Et puis j’étais en train de regarder ces griffonnages que je suis la seule à pouvoir déchiffrer, et il a fallu que je m’asseye et que j’écrive, et c’est ce que j’ai fait. Plusieurs heures et quelques douches destinées à faire croire à mon cerveau, qui s’était laissé distraire par les tâches de la vraie vie entre-temps, que c’était un nouveau jour, plus tard, j’avais une nouvelle terminée. Elle avait manifestement fini de se mettre en place d’elle-même. La bonne nouvelle c’est que j’avais déjà demandé à Paul von Borax son autorisation pour utiliser une de nos photos comme couverture, et que j’ai des relecteurs et relectrices terrifiant•e•s de vivacité. J’ai un truc avec les couvertures je crois. J’aime les faire, même si je ne suis pas maquettiste. Même si ce sont seulement celles d’ebooks que personne ne verra jamais « en vrai », en physique, sur du papier. Donner une couverture à un livre, même s’il n’est pas fini, c’est lui promettre qu’il existera bientôt. Et Spectres existe désormais. J’ai emprunté pour lui les éléments du conte sans en utiliser la forme, et je vous laisse avec quelques phrases et de quoi en feuilleter les premières pages.

Je me suis soudain rendu compte que j’ignorais quel âge j’avais.

J’avais oublié une chose, essentielle dans le rapport entre un miroir et son reflet ; c’est la lutte, intestine, interminable, pour tenter de déterminer lequel des deux est l’original.

Cover-Spectres   Oh ! Et si vous avez envie de lire mes nouvelles sans donner d’argent à Amazon, ce à quoi je vous encourage, il est possible de passer par mon Tipeee !

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We are pack

Est-ce qu’on peut être à la fois précoce et pervers narcissique ?

C’est ce que j’ai demandé à J., la dernière fois que je l’ai vue.

« Évidemment », elle m’a dit. Et je m’étais attendue à me sentir m’écrouler de l’intérieur. Je ne voulais pas qu’il y aie des eux dans ma tribu. Je m’étais attendue à me sentir très seule et sans armes et à la merci de n’importe qui, puisqu’il n’y avait plus de refuge, pas d’équivalence entre ça me ressemble et j’y suis en sécurité.

Mais je n’ai rien ressenti de tout ça, parce qu’il m’aurait fallu de la surprise pour ouvrir la porte à ces émotions-là. Au fond, et elle le savait bien, elle ne faisait que confirmer que la question que je ne me posais plus était légitime – qu’il fallait fuir, et maintenant.

Mais c’est vrai que ce n’est pas agréable à entendre. Quelque part je crois que j’aurais voulu qu’elle reconstruise une confiance brisée que je n’avais jamais eue, qu’elle me dise : C’était une teinture. La teinture était une armure. Mais non : le bleu était d’origine. Je ne l’aurais pas crue si elle avait menti pour me rassurer de toute manière.

La question finalement c’est pourquoi laisser cette porte entrouverte jusqu’au dernier moment, pourquoi faire taire les indices, pourquoi réduire mon renard intérieur au silence au lieu de le laisser courir avec les louves ?

On a tous besoin d’une tribu je crois. Envie d’une tribu ?

Je crois fermement que toute prise de décision se fonde sur un équilibre subtil entre notre besoin de liberté et notre besoin de sécurité. Être bien dans un CDI, préférer le salariat, c’est un signe que peut-être notre équilibre a davantage besoin de stabilité que d’espace pour déployer ses ailes – et c’est ok d’être comme ça. Ce qui est l’exacte raison pour laquelle je me suis battue et j’ai tempêté contre la Loi travail alors même qu’elle était fort susceptible de ne jamais me concerner – tout le monde n’est pas fait pour être freelance et ce n’est pas parce que le prix de la sécurité est trop élevé pour moi que je dois laisser cette sécurité disparaître pour ceux et celles qui, eux, en ont besoin. Je crois que cet équilibre peut se modifier, évoluer. Mais il devrait être respecté dans ce qu’il est à un instant T, il me semble.

Il y a deux mots qui ont modifié mon regard sur la vie, sur moi-même, ces dernières années. L’un était nouveau. L’autre revenait d’une époque que je pensais avoir oubliée. Les deux m’ont donné quelque chose qui n’existait pas auparavant : un ensemble de gens qui vivaient ce que je vivais. Un mot à mettre sur le tour de mon esprit, sur certains angles dans mon regard, sur la forme de mes amours, sur la façon dont résonnait ma voix à mes propres oreilles et celle du monde aux miennes. Un endroit, mouvant, composé de toutes ces personnes, où je serais comprise.

Une tribu.

Quand j'écrirai mon autobiographie ceci en sera la couverture.
Quand j’écrirai mon autobiographie ceci en sera la couverture.

Et puis je les ai remis en question. Pas dans leur réalité, mais dans ce qu’ils changeaient pour moi. Rien en fait, et peut-être le contraire.

C’est dur de se rendre compte que même dans ta tribu, dans tes tribus, il y a des gens prêts à te détruire pour un peu de sensation du pouvoir. C’est un peu comme te rendre compte que ta famille n’est pas forcément bienveillante, que leurs choix ne feraient que t’envoyer de plus en plus loin de toi, jusqu’à ce que tu sois incapable de te retrouver. C’est ce moment de flottement-là : il y avait quelque chose qui n’aurait pas dû avoir à être remis en question, et soudain nous y voilà : ça l’est.

Finalement, j’en reviens à ce que j’ai toujours préconisé : trouver sa sécurité, ça ne se fait pas par une tribu, ou des amis, ou un amour ou des amours ou des marques de reconnaissance plus ou moins objectives. La sécurité, ça vient de soi.

- Mais alors je fais quoi de ces tribus ?
- Toute personne parlant la même langue que toi n’est pas nécessairement comme toi.

Bien sûr que parfois on a besoin de se déplacer en meute. Bien sûr qu’on est plus forts ensemble. Bien sûr qu’on accomplit davantage de choses en coopération qu’en s’obstinant à être aussi absolument solitaire qu’on est unique. Mais c’est une danse délicate que de se maintenir à flots au milieu de ces volées d’étiquettes, de ces jets de boîtes.

On a tous envie d’être compris de façon instinctive, sans avoir besoin des mots. C’est comme ça que j’ai défini la connexion dans les cordes, un jour. Mais il y a d’autres moyens de comprendre l’autre, et qui, s’ils souffrent d’autres biais, nous rendent moins sujets à la projection ?

Not everyone wants to be looked at, dit Amanda Palmer. Everybody wants to be seen. C’est joli à entendre, un « Je te vois ».

Peut-être que ça ne devrait pas nous empêcher d’essayer d’apprendre à parler d’autres langues que les nôtres.

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Et il y a le reste du temps.

Les jours où ça se passe bien. Les jours où tu te réveilles toute seule à 7h, tu fais avancer ton récit, tu te débats un peu parce que tu es à mi-histoire et elle mute – juste à l’heure – et toi tu l’accompagnes parce que c’est ok et que tu as bien envie toi aussi de voir où elle va t’emmener. Les jours où tu vois un ami, en prends en photo un autre, où tu es évidemment en retard sur tout ce que tu t’étais fixé mais que tu réalises que tu n’as plus que six ou sept jours de tournage à caler et que sur quatorze, ça veut dire que tu as au moins réussi à organiser la moitié, alors, tu relativises : tu t’en sors certes un peu moins bien que ton cerveau malade le voudrait, mais bien mieux que ton syndrome de l’imposteur essaie de te le faire croire.

Les jours où des libraires te disent de venir déposer ton bouquin et où tu te rends compte que oui oui, vraiment, il suffisait de demander.

Les jours où tu montes les premières images de ta websérie et où tu arrives à te regarder avec un oeil plus bienveillant que la fois d’avant.

Les jours où cette école où tu rêves d’aller te confirme qu’elle veut bien de toi.

Les jours où un morceau de conversation te débloque celui qui manquait à ton épisode 10.

Les jours où tu n’as pas la sensation de devoir choisir.

Les jours où les gens se sourient dans la rue.

Les jours où ton kickstarter atteint 100% en moins de dix jours. Ceux où un site web que tu aimes bien publie un article au sujet de ta série en titrant « La web-série à découvrir ». Ceux où il t’en reste 25 de jours, pour franchir deux paliers supplémentaires, et où tu finis par imprimer que certes dans le lot il y a des gens qui font ça parce qu’ils t’aiment, mais que la plupart, c’est parce qu’ils croient que ce que tu fais vaut le coup. Je crois que c’est ce que je retire de plus précieux, en fait, d’un crowdfunding qui réussit : l’argent c’est utile, les félicitations, c’est chouette. Mais cette voix de tous les contributeurs qui, à l’unisson, me murmure : on veut que ce projet existe, et on le veut suffisamment pour le financer,  je me dis parfois que c’est ça le véritable enjeu. La véritable récompense de quête.

Les jours où tu te sens reconnaissante, en fait, pour la vie qui pulse à l’intérieur de toi et pour ceux qui, à l’extérieur, contribuent à ce qu’elle avance dans le sens que tu as choisi.

Je crois qu’aujourd’hui j’avais juste envie d’envoyer un grand « Merci » dans la direction de l’univers.

(La photo est un backstage de l’épisode 1 que j’ai trouvé dans les dérushs de Coline Sentenac)

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Ce qui passe

J’ai eu une idée d’article, tout à l’heure. Je ne l’ai pas notée, j’étais en train de filmer un vieux monsieur qui racontait comment c’était quand il était général en URSS. Moi je ne parle pas russe donc je n’ai pas tout compris mais c’était bien. Mais bref, j’ai cette pensée qui a volé près de moi, et en rentrant je ne la trouvais plus. Je lui ai laissé la porte ouverte, mais elle n’est plus venue. Ça m’agace.

Personne n’aime ça, hein, une idée, un souvenir qui s’échappe. Il se pourrait même que, s’il me revient, alors je ne le reconnaisse pas ; j’ai l’impression depuis quelques temps ma mémoire s’altère – mais dans la mesure où, auparavant, elle effrayait par sa précision, il me reste de la marge.

J’ai un flashback qui me revient souvent ces temps-ci, celui d’une jeune fille sur le quai d’un RER en train d’avoir une conversation avec D., la localisation important peu d’ailleurs puisqu’elle était en train de pianoter sur son téléphone. Lui ne s’en rappelle pas probablement - bien une dizaine d’années a passé et ce n’est pas pour lui que cette conversation devait être importante. Il lui disait une chose simple : il lui faisait la liste des raisons pour lesquelles il pensait que, pour elle, l’amour était la priorité. C’était une sacrée gifle qu’elle a pris, parce qu’à l’époque c’était vrai. Et maintenant…

Maintenant je te regarde t’éloigner en sachant que c’est moi qui ai commencé à courir la première. Tous les deux d’ailleurs. Trois, si on pousse. C’est ce que je fais maintenant, et je ne crois même pas que ce soit de la peur – à part celle de ne pas réussir à en faire assez.

Get done what you can, me dit le livre de Dani Shapiro. They were all driven, all anxious about being young but not that young. How many years did they have before they would no longer be considered precocious?, ajoute-t-elle quelques chapitres plus loin en m’avertissant sur les dangers qu’il y a à vouloir aller trop vite, à ignorer les cycles de maturation des projets à l’intérieur de nous. Elle a raison ; et en même temps qu’est-ce qui se passera si je deviens quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’aura plus envie ni besoin de raconter cette histoire-là qui n’est pas encore finie, alors que la personne que je suis désormais a divisé son temps de sommeil par deux pour y arriver ?

Rien en fait. Rien ne se passera, je le sais bien. Ce ne sera pas grave puisque la seule personne pour qui ça aurait pu être grave – moi maintenant – ne sera plus là.

Je me demande ce qui a changé d’autre sans que je le remarque. Je sais que je ne le remarque en général que quand les choses deviennent dures – ou quand elles devraient l’être, mais que je réalise qu’elles ne le sont pas.

Get done what you can.

J’essaie d’éviter au maximum de parler d’années perdues, parce que j’ai vécu et grandi pendant ces années où je ne voulais pas me voir et où je me bouchais les oreilles en chantant très fort pour ne pas écouter ma voix intérieure, parce que j’en avais besoin. Mais quand une idée me vole près de l’oreille et que je la perds, j’ai l’impression de temps perdu – comme du temps qui aurait mûri et se serait transformé en un joli papillon qui, faute d’assez d’attention de ma part, se serait envolé plus loin, vexé.

Moi aussi je suis vexée. Qu’est-ce qu’il croit ? Que c’est gentil, de me laisser toute seule avec le souvenir de sa présence sans plus réussir à y placer les bon mots, ni aucun mot ?

Il en reste juste la palpitation, toujours présente, et la frustration irrationnelle de ne pas pouvoir écrire ce texte-là, alors même que je sais qu’il ne me reste pas assez d’années de vie pour tous les écrire.

Alors, demain, je me lèverai plus tôt.

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Te voilà

Pendant un moment je me suis sentie coupable de mon âge. Souvent en fait. L’année où je suis entrée à la fac en essayant encore de trouver un chemin qui conviendrait aux autres, où je ne savais pas ce que je voulais faire quand je serais plus grande alors que bordel, j’étais censée le savoir depuis le collège. L’année où j’ai eu l’âge que mon frère ne dépassera jamais a été difficile, et puis c’est passé. Je me suis éveillée – j’ai été reprise dans les filets d’un homme à la barbe dont le moucheté ne cachait que du bleu – mais j’avais trop mauvais caractère pour y rester très longtemps. À chaque fois que je me sortais de quelque chose, je me disais : cette fois, c’est bon. Et ça ne l’était pas – pas pour toujours.

Et puis je me suis rendu compte que tout ça, tous ces événements, c’étaient des cycles. À chaque cycle, je me débarrasse de quelque chose qui pourrissait dans un coin, une croyance limitante, une amitié qui n’en était pas vraiment une, un de ces petits quelque chose que tu trouves en train de te pomper le sang en faisant ta toilette. Longtemps, quand je sortais d’un endroit sombre de mon existence, j’ai dit : Te revoilà. J’avais l’impression de retrouver celle que j’étais avant, l’enfant qui savait rire et jouer. En fait, ce sont des conneries parce que cette enfant-là elle était beaucoup plus sérieuse que moi, et en même temps elle marchait, toutes ces heures-là, en train de rêver à ce qu’elle aurait pu être, jamais à ce qu’elle aurait pu devenir, si peu en train de faire. À dix ans ça lui semblait déjà trop tard pour être rattrapé, le temps, à force de bouffer toutes ces histoires sur le talent et le don et tous ces mythes qui veulent que si tu n’es pas parfaite au premier jour, tu seras zéro tout le reste de ta vie. Je n’ai pas du tout envie de redevenir cette fille-là, qui avait échoué avant même de commencer, mais je lui conserve cette tendresse qu’on a pour ceux qui ont grandi hors de leurs croyances sous nos yeux, sans s’en rendre compte.

Je ne me demande plus si j’ai le droit d’être en vie alors que les autres sont morts, parce que ceux qui sont morts, ça leur ferait une belle jambe que je vive dans la culpabilité de leurs suicides à eux. Il aura fallu que je me rende compte que c’était ok d’être une survivante. Finalement, cette histoire-là est assez banale. Mais de temps en temps je me demande si on a le droit d’avoir 27 ans et de ne pas avoir de permis, pas d’appartement, d’être encore en train de mettre les choses en place pour se former autrement que par la vie. Je connais la réponse, évidemment.

C’est Sylvain Tesson je crois qui compare la vie à un soleil, avec un réservoir d’énergie qui peut brûler fort un court laps de temps ou être tiède pendant un très long moment. J’ai jamais aimé la tiédeur. Je prends mes douches brûlantes ou sous des cascades en décembre. Je n’ai pas peur de ne pas être à la hauteur, plus maintenant – je cours après ce temps qui passe et ces projets que peut-être je n’aurai pas le temps de réaliser. Éloge de l’énergie vagabonde. Moi ce que je veux, c’est brûler fort et longtemps. J’ai mis du temps à trouver dans quelle direction je voulais brûler – et maintenant je me nourris de la vie pour continuer. Ce sera ça je pense. Tout essayer pour savoir ce que je veux.

La vie ne se met pas en pause pour nous permettre d’écrire, dit Dani Shapiro dans Still Writing. Elle a raison.  On s’arrange tous entre nos rêves qui n’en sont plus depuis longtemps dans mon cas puisqu’ils sont devenus des projets, et la dure réalité. Mais tu sais quoi, c’est bien qu’elle soit dure – je préfère une surface sur laquelle je peux rebondir, avoir mes appuis solides et fixés, même s’ils font mal, à un cocon rassurant où s’amollissent les muscles et où s’endort la vitalité. Alors comme ça, la vie, tu veux me mettre des bâtons dans les roues ? Et comment est-ce que tu vas faire, là, maintenant que je suis descendue du vélo et que je me suis mise à courir ?

Il y a quelqu’un qui m’a demandé si j’étais bien consciente de ce que je risquais de m’infliger là-bas, de tout cet inconfort, de ces larmes probablement, de ces efforts que je n’ai jamais eu à fournir jusque-là – il ne se rendait pas compte à quel point mes yeux se mettaient à briller. De la difficulté ? De la croissance. De la solitude ? De la clairvoyance. De l’éloignement ? De l’ouverture.

J’ai arrêté de dire Te revoilà, mais chaque nouvelle étape de la vie, chaque nouvelle version de moi qui entre en rupture avec les précédentes d’une façon ou d’une autre, je la salue tout de même d’un : Te voilà. Je ne t’attendais pas mais je suis heureuse que tu sois là. Je suis heureuse de te découvrir. Et j’ai hâte de découvrir celle qui va suivre.

Alors j’écris, j’écris fiévreusement, je veux finir mon roman parce qu’il est important pour moi, je veux finir ma saison parce que qui est-ce que je serai dans un an et demi ? Certainement quelqu’un qui aura des idées et des priorités que je n’imagine pas encore, parce qu’elles sont encore cachées dans la brume qui borde le sentier qui serpente entre moi et ma montagne. Je suis là, à les porter au monde tous en même temps, mes projets, parce que je ne veux pas de ce goût amer dans la bouche que doivent avoir ceux qui, dix ans plus tard, parlent encore de ce livre qu’ils n’ont jamais écrit. J’ai ma liste et je la stabilote petit à petit, et j’y ajoute des objectifs, des flous, comme « écrire un roman historique un jour », des concrets, comme « finir le scénario de BD que j’ai commencé ce mois-ci », des qui sont précis comme des moyens.

Il y a les gens dont je me détache parce que mon rêve est plus important qu’eux et que je n’ai pas tout ce temps à ma disposition. Il y a Cédriane qui m’assène : « On n’est pas là parce qu’on t’aime. On est là parce qu’on croit en ton projet. » Et il y a moi qui trouve ça libérateur.

Je m’inquiétais. Est-ce que moralement, j’ai le droit d’aller là-bas ? Est-ce compatible avec mes idéaux ? Est-ce que ce n’est pas sacrifier une partie de ceux-ci pour céder à la facilité ?

« La facilité d’abandonner tout ce que tu as de solide et de certain pendant un an pour aller travailler à te faire grandir et à acquérir les outils qui te manquent pour être l’artiste que tu veux être, à ne te consacrer qu’à ça, à repousser tes limites ? C’est de cette facilité-là que tu parles ? » Puis : « Si c’est le moyen le plus efficace pour toi de grandir alors c’est absolument indéfendable pour toi de ne pas y aller. » C’est vrai, il a raison. C’est Kant contre Spinoza, encore et encore, et Spinoza gagne parce que c’est lui que j’ai choisi le jour où j’ai décidé que j’écrirais et que je jouerais.

Non, mon ennemi désormais, c’est la culture de l’urgence qui voudrait que j’aie 22 ans là maintenant tout de suite, que je n’aie pas perdu de temps en chemin. On l’a bien intériorisée celle-là, ah, ça oui. En ce moment elle essaie de me convaincre que je dois renoncer. Que je ne suis pas assez, plus assez,  déjà trop. Mais c’est compter sans la pugnacité qui m’habite, et la vérité c’est que si j’oublie, juste un instant, quel âge j’ai, si je regarde le chemin pour ce qu’il est, je vois bien qu’il est utile, et qu’il a le droit d’exister, tout autant que les versions de moi qui l’ont arpenté et l’arpenteront.

Il suffit de me poser. De résister à la tentation de répondre à « juste un mail » qui entraînera tous les autres – il peut attendre la fin de mes pages d’aujourd’hui. De respirer, de prêter attention à ma vie intérieure. De ne pas me précipiter, mais d’avancer calmement, même si c’est vers plusieurs fronts à la fois. Inexorablement.

Oh.

Te voilà, toi aussi.

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La spirale de l’échec

Je ne voulais pas parler de politique sur ce blog. De macropolitique j’entends, de partis – si on s’interdit de parler de politique je ne sais pas ce qu’il nous reste, attendu que tout est politique. Je ne voulais pas, vraiment, je me suis contenue, j’ai essayé, et puis quelqu’un a posté ce tweet :

spirale

Et je suis désolée mais non. Ça, non. Le reste, je le ventile dans des nouvelles, des scénarios, je résiste à l’envie de réagir publiquement à l’indécence crasse parce que je sais que c’est de la diversion – mais ça ce n’est pas possible.

« Années perdues », « orientation », « spirale de l’échec », alors ce n’est pas nouveau tous ces concepts, on nous bassinait déjà avec quand moi j’étais sur les bancs du collège. Mais ce n’est pas parce qu’on a toujours fait comme ça qu’il faut continuer.

Déjà, est-ce qu’à un moment les députés de notre chère majorité présidentielle vont comprendre que le monde où il aurait pu être pertinent de parler de « mauvaise orientation » n’existe plus depuis belle lurette ? Ce monde où on fait telles études en vue de tel métier qu’on gardera toute sa vie. Alors choisis bien ! Des anciens élèves de ton lycée viendront t’expliquer leurs études / leur métier, on organisera des salons des métiers pour que tu puisses aller te renseigner tel un adulte responsable, et surtout on te fera remplir des formulaires remplis de petites cases pour décider pour toi dans laquelle tu rentres. Bon, mais quoi qu’il en soit, passe bien un bac S, « c’est celui qui ouvre le plus de portes ».

Soyons sérieux. Ce n’est plus une vraie chose, ce parcours. Choisir une filière. Une filière. Rien que ce mot me donne froid dans le dos.

Ensuite j’ai l’impression de lire un morceau de doctrine qui nierait jusqu’au concept de plasticité cérébrale.

Sans trop insister sur l’aspect absurde et anxiogène (oui oui, le reste de ta vie se joue avant tes quinze ans, quand, statistiquement, tu n’as pas encore eu l’occasion de voir le monde, et du monde du travail, tu connais un morceau du quotidien de tes parents. Je suis mauvaise langue, on t’a fait faire un stage d’observation en troisième. Un. Du coup, lui aussi tu as intérêt à bien l’avoir choisi, c’est compris Jean-Kevin ?), j’aimerais qu’on parle de la notion d’échec. C’est drôle d’ailleurs parce que cette semaine, Anaël en parlait dans sa newsletter. Mais c’est normal qu’il en parle ; l’échec est largement sous-évalué.

Afin d’introduire mon propos j’aimerais parler un peu de moi.

Depuis toute petite, je sais que j’ai envie d’écrire, sans savoir quoi. On m’a dit qu’on ne pouvait pas être doué en tout, alors j’ai réprimé ça des années. Ce n’était pas grave ; il y avait des tas de choses tout aussi excitantes. Vétérinaire. Cavalière. Violoniste. Journaliste. Libraire. Historienne. Fauconnière. Photographe de jungle (Oui bah, oui.), archère à cheval, et cetera, et cetera. Bon, pour plusieurs de ces métiers on m’a dit que je n’avais pas assez de muscles. C’était vrai. Ça aurait pu s’arranger mais apparemment ta masse musculaire à 13 ans aussi détermine le reste de ta vie. Passons.

Avance rapide : j’ai passé un bac S. Avec deux parents profs de maths, on ne peut pas dire que j’aie eu le choix. J’ai voulu aller en philo. On m’a dit que ça ne débouchait sur rien à part prof de philo. Deux parents profs disais-je, dont un en dépression chronique, en bonne partie due à son travail : Ok, non, pas prof. Surtout pas prof. Du coup, je me suis inscrite en psychologie. À mi-année, je me suis rendu compte que je n’avais aucune envie d’être psychologue ou conseillère d’orientation. Je me suis plus ou moins mise à poser à ce moment-là, avec ma majorité. L’année d’après, je me suis dit que ça me ferait plaisir de créer des images toute la journée ; on m’a trouvé une formation d’infographie gratuite. La frustration était au rendez-vous : j’aimais étudier. J’avais besoin d’apprendre des choses plus intellectuelles. (Sans jugement de valeur aucun, je suis juste la fille qui pensait que titrer son livre Image, identité et société serait sexy et vendeur.) En fait à ce stade, si j’avais pu passer le reste de ma vie à la fac à apprendre, j’aurais été très heureuse. Vous noterez qu’on en est déjà à deux échecs de vie selon LREM.

L’année suivante, j’ai pris une année sabbatique (en réalité, de travail dans la restauration) ; la conclusion que j’en ai tirée : je voulais aller à la fac. Et à la base, je voulais faire de la philo, j’irais donc en philo. Zut. Comme il fallait quand même réussir à se nourrir à la fin, j’ai opté pour une double licence droit-philosophie. Très utile pour les aléas de la vie – je suis très heureuse des réflexes et clés de lecture que ces années m’ont apporté -, affreuse idée pour ce que je voulais faire de ma vie. Et, pendant tout ce temps, la culpabilité de ne pas avoir de rêve clair, pas de passion – en tout cas, pas une qui s’accorde avec ce que le grand capital attendait de moi. J’ai laissé la partie droit de côté, ai continué la philo en essayant de me faire à l’idée que je serais prof, et que tant pis.

wellthatdidntwork

L’année où j’ai eu mon diplôme, j’ai réalisé que je voulais jouer. Les multiples occurrences où je m’étais empêchée d’essayer, empêchée de savoir que je le voulais, même, me sont revenues en tête. Je me suis soudain dit que ce n’était pas ok de ne même pas essayer sous prétexte que je n’avais pas eu la chance de commencer à six ans. Je me suis inscrite dans une école d’art dramatique.

Pendant tout ce temps, je continuais à poser. À un moment, j’ai mélangé ça et mes cours de philosophie qui n’allaient me servir à rien, et j’ai sorti mon premier livre. Je dis mon premier parce que beaucoup de choses se sont débloquées au moment où j’ai posé le dernier point.

Je ne sais pas si le fait de ne pas avoir passé le CAPES de philo est considéré comme un échec – tricky one here, mais voilà la situation : Je considère que je suis toujours en formation d’actrice – et c’est ok, et de toute façon je pense qu’on est « en formation » toute sa vie, d’une façon ou d’une autre. Je me suis mise à écrire – des nouvelles, de la websérie, un roman. Une page à la fois, je deviens une meilleure autrice. Je me suis tue et résignée longtemps, j’ai « perdu » beaucoup de temps – mais j’y suis. J’avance. Mes carrières de l’ombre, la modèle et l’étudiante en philo, ont fini par laisser la place à ces choses encore inconfortables et je fais un petit morceau de chemin, chaque jour, même quand ce n’est que sous la forme de mots jetés sur une page et qui me reflètent comme des miroirs aveuglants. Juste regarder ces miroirs-là, c’est plus que je ne m’autorisais à faire. La semaine dernière, j’ai suivi un stage de scénario de BD – parce que pourquoi pas. Parce que j’ai envie de toucher à tout. Parce que je ne partirai plus jamais du principe que ma vie est décidée d’avance. Tracée. Attachée à une filière. Résumée par ses échecs.

L’échec serait, selon ces messieurs, non pas une occasion d’apprendre et de s’améliorer, mais l’inverse de la réussite. Je ne sais pas ce que désigne ce mot dans l’esprit de l’auteur de ce tweet, mais en voilà mon idée :

La réussite n’est pas un endroit, c’est un mouvement.
C’est quand on fait un peu mieux à chaque fois. « Ever tried. Ever failed. No matter. Try Again. Fail againFail better. » (ajouterait Samuel Beckett)
C’est quand on se relève et qu’on continue à avancer, peu importe le nombre de fois où on tombe.
C’est quand on a le regard fixé sur sa montagne, et qu’on fait tout ce qu’on peut pour y arriver.
C’est quand on est capable de voir que, parfois, ce qu’on a pris pour notre montagne n’était qu’une colline, ou peut-être était-ce la montagne que quelqu’un d’autre voulait pour nous, et de prendre la décision de s’en détourner.
C’est quand on vit avec la sensation d’être en vie.
C’est quand on ne passe pas une journée sans apprendre, sans grandir, sans essayer quelque chose de nouveau.

En tout cas ce n’est certainement pas choisir un tracé de vie raisonnable à quinze ans et le suivre aveuglément sans tenir compte de nos propres transformations internes.

Suis-je frustrée d’avoir mis aussi longtemps à commencer ? Oui. Il serait hypocrite de le nier. Ai-je parfois l’impression d’avoir perdu du temps ? Oui. Mais j’ai tort. Ce temps n’a pas été perdu, il a été employé à autre chose. À vivre. À apprendre ce que je n’aurais pas appris sur les bancs des salles de classe. À expérimenter. Et parce que je me suis trompée toutes ces fois, je sais ce que je veux, et surtout ce que je ne veux pas. Et c’est un sentiment qui allège.

Vais-je « réussir » selon leurs critères à eux ? Je n’en ai pas la moindre foutue idée. Mais, depuis que je me suis engagée sur ce chemin, je suis de plus en plus vivante, et donc, de plus en plus heureuse. Je pense que c’est déjà quelque chose.

Alors, s’il vous plaît, plutôt que de craindre la spirale de l’échec, souvenez-vous de ça :

Il n’est pas trop tard.

On vivra tous plusieurs vies.

Et aussi, l’enfant au fond de vous. Écoutez-le, à l’occasion.

Il a souvent raison.

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Quand j’étais modèle

On est sous le saule. Si tu vis à Paris, tu sais de quel saule je parle. Si tu n’y vis pas : il y a un endroit, sur l’île de la cité, à la pointe, où pousse un arbre sous lequel la ville entière est venue vider une bière, un cidre, un thermos de thé, et où tous les modèles se sont probablement fait prendre en photo. Bref, on est là, avec ma chevelure rousse dont j’hésite encore, comme tous les ans à cette saison, à me défaire, et les poils bleus de sa barbe. Je ne sais plus de quoi on parle parce que je ne sais jamais de quoi on a parlé, ensuite. Je perds cette mémoire-là. Je ne sais pas qui ça protège. Un peu tout le monde, sans doute.

On est sous le saule et j’ai envie de regarder les canards, les cygnes. Pour une fois, je ne me demande pas comment ils font pour rester là, je ne pense pas à la pollution. C’est avant la crue. Je me demande si le saule est revenu à sa place – si la place a réapparu sous le saule, plutôt. Je ne me rappelle plus de la conversation mais je sais qu’à un moment, je commence, ou continue, une phrase comme ça :

« Quand j’étais modèle, … »

La statistique est une belle chose. Il m’interrompt et je crois même que dans la réalité je n’ai jamais pu finir cette phrase. Il m’interrompt parce qu’il ne comprend pas le temps de ma phrase. Pourquoi j’ai employé l’imparfait. Pourquoi je place ça dans le passé. Est-ce que je n’ai pas dit que j’avais encore une séance photo dans deux jours ? Est-ce que je ne poste pas régulièrement des images ? Est-ce que ce n’est pas ce qui me fait vivre ?

Je le regarde. « Et toi, tu faisais quoi la semaine dernière ? » Je le sais très bien, ce qu’il faisait la semaine dernière, vu ce qu’il s’en est plaint. « C’est ce par quoi tu te définis ? Non ? Bon, alors. »

Bon, alors.

La vérité c’est que ça fait longtemps qu’elle me trotte en tête cette pensée. Depuis Littlefinger, je crois bien. Depuis le temps où Littlefinger s’obstinait à me présenter en tant que mannequin à ses amis, et que j’étais obligée de le corriger à chaque fois. « Je suis comédienne en formation ». « Oui, mais tu es quand même surtout modèle ». J’aurais accepté un « aussi ». Je crois que ce ne serait même plus vraiment le cas aujourd’hui. C’est compliqué de se redéfinir. Je me rappelle qu’à l’époque, je disais que j’étais une modèle qui jouait parfois, et que je voulais devenir une comédienne qui posait parfois. Redéfinir qui on est, comment on se présente aux autres. Tu fais quoi dans la vie ? Est-ce que je dois répondre ce qui me fait gagner de l’argent ? Ce qui occupe la majorité de mes heures ? Ce dans quoi je suis le plus compétente ? Ou ce qui me fait vibrer, ce vers quoi mon énergie créatrice est tournée ? J’ai choisi la dernière option, et c’est vrai que c’est la plus dure à tenir. C’est la direction du souhait, et rares sont ceux qui peuvent l’observer objectivement.

Quand j’étais modèle, j’avais toujours envie de poser. Tout le temps. Même quand pas vraiment.

Quand j’étais modèle, c’était suffisamment important pour moi pour que j’aie du mal à dire que j’étais modèle.

Quand j’étais modèle, qu’il me vienne une idée, n’importe quoi à transmettre, et c’était une image que j’avais en tête. Une image fixe. Maintenant, il m’en vient toujours, de celles-là, mais elles viennent au milieu d’une mer de nouvelles, d’épisodes de websérie, de court-métrages, de spectacles, de romans. Je me suis mise en mouvements.

Quand j’étais modèle je n’osais pas savoir que je voulais faire d’autres choses.

Quand j’étais modèle on me faisait faire n’importe quoi juste avec un « T’es pas cap ». Aujourd’hui je fais toujours n’importe quoi. Mais par envie.

Quand j’étais modèle, je ne me considérais pas comme légitime. Maintenant je ne me pose plus la question.

Il y a quand j’étais jeune modèle aussi. C’était un tout autre faisceau de questions.

Est-ce que j’arrête ? Est-ce l’une de ces annonces grandiloquentes destinées à ce qu’on m’écrive, qu’on me dise que non, n’arrête pas, que mon travail est ceci ou cela ?

Non

J’avais juste envie de poser des mots sur cette redirection de mon énergie. Poser, ça fera toujours partie de ma vie. Être modèle, ce n’est pas si sûr.

J’ai commencé à le dire à haute voix quand j’ai écrit L’Art de la Pose, mais je le disais dans une langue que presque personne ne comprenait. Je crois que je disais : c’est fini, alors, je peux en parler. Depuis cette distance que déjà j’avais mise entre l’action, l’activité et moi-même.

Ça ne veut pas dire qu’on ne peut plus me booker. Ça ne veut pas dire qu’il ne m’arrivera plus jamais d’écrire à un ami ou un autre, ou juste à un inconnu dont le travail m’aura touchée : « Hey, on fait des photos ? » Parce que ça me fait plaisir. Parce que ce sont des sensations qui me font du bien. Parce que c’est un médium qui me reste, imprimé entre mes pores.

Ce que ça veut dire, c’est qu’il n’y a pas de pose sur ma montagne. À  terme, peut-être, en l’atteignant, j’en aurai amené avec moi. La pose fait partie de moi. Elle représente des années de ma vie, des rencontres importantes, des dépassements de moi, l’occasion même de l’écrire, ce fichu livre qui voulait en refermer la chambre d’enfant derrière moi et qui s’avérait ouvrir sur toute la suite. Je ne serais pas là sans elle. Mais ça ne veut pas dire que je suis obligée de rester là où elle est.

C’est compliqué ça aussi. À se dire. À faire. Se délester des ailes qui sont devenues peut-être trop petites, en tout cas plus adaptées, pour en endosser de nouvelles. Les vieilles, tu sais comment les utiliser. Tu n’as plus cette impression vertigineuse d’apprendre à voler à la vitesse grand V avec elles, mais tu sais ce dont tu es capable, tu apprécies les nouvelles choses que, malgré tout, tu continues d’apprendre avec elles. Les nouvelles ailes ? Pas si simples à utiliser. Il y a tout à apprendre. Quand tu changes l’intitulé de ta signature de mail de modèle à comédienne ou autrice, tu passes d’un domaine où tu as des années d’expérience à un autre où tu as tout à apprendre. How good were you as a level 3 human ? C’est inconfortable, ça fait peur peut-être, et c’est justement pour ça qu’il faut y aller.

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