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Pourquoi je ne viendrai pas ce soir

J’ai pensé à venir.

Et puis je me suis rendu compte que je n’avais plus confiance. Par défaut. Que je partais du principe que peut-être, probablement même, quelqu’un dans la pièce couvrait un agresseur. Par défaut. C’était statistique, mais je crois que je ne voulais pas le voir. Jusqu’à ce que ça m’arrive, plusieurs fois.

Je me suis dit qu’il fallait passer outre, ignorer cette possibilité, parce qu’à partir du moment où je sais où ils sont, qui ils sont, ils ne peuvent pas m’atteindre, pas vraiment, pas dans ma chair. Ignorer tout ça, essayer de voir le meilleur en les gens et tutti quanti. Et puis je me demande pourquoi c’est à moi de faire l’effort d’ignorer qu’il y a des violeurs et que sans doute beaucoup de gens dans la pièce leur serrent la main et les appellent mon ami.

C’est ce que ma mère me disait toujours. De les ignorer. Elle, elle parlait des autres enfants, à l’école, ceux qui trouvaient que je n’avais pas la bonne attitude, pas les bons goûts, pas les bons habits, pas le bon humour – que je n’étais pas assez comme eux. C’était terrible parce que tout ce qu’ils étaient allait à l’encontre de ce que j’aimais et dont j’avais envie, et en même temps j’enviais leur quiétude, leur certitude que le monde était bien en place autour d’eux.

« Ignore-les. » C’était comme un mantra. Personne n’aime être ignoré et c’était une petite école avec peu d’endroits où se planquer. Ça ne les a jamais vraiment calmés. Ni moi, au début.

« Ignore-les. » On ne sait pas comment les gérer tes émotions, alors débrouille-toi pour nous les épargner.

Petit à petit, la consigne d’ignorer ceux qui me faisaient mal s’est transformée en celle, plus simple, d’ignorer simplement ce qu’ils me faisaient ressentir. Et, plus tard, de bien garder mes oreillettes enfoncées dans la rue. Et, encore plus tard, de faire comme si c’était ok de s’entendre dire que des violences pouvaient être des histoires personnelles et, de viols, que chaque histoire avait deux côtés.

Je suis moi-même une sorte de connasse rationaliste. Mais ce n’est pas pour autant que je crache à la gueule des victimes.

Parce que, quand vous ne prenez pas parti lorsqu’il y a oppression, vous prenez celui de l’oppresseur. Il n’y a pas de neutralité. Est-ce que seuls les Siths sont aussi absolus ? Ce n’est pas à moi de le dire. Ce qu’il ne vous appartient pas de dire ? Je ne me permettrai pas de juger. Répète après moi : le viol, c’est mal.

Est-ce que la présomption d’innocence est importante ? Oui. Est-ce qu’elle justifie de se constituer à la fois juge et parti en lançant littéralement à la gueule des victimes Je m’en fous, de ce qui t’est arrivé, ou encore De toute façon qui me dit que tu ne mens pas, hein ? Non, hein. Est-ce que certains violeurs n’ont pas conscience de l’être ? C’est évident. Est-ce que ça rend ces personnes moins problématiques ? Mais à quel moment est-ce qu’il est seulement possible de considérer ça comme une excuse ?!

On ne vous demande pas de former un tribunal populaire et de mettre à mort nos agresseurs à coup de caillasse. On ne vous demande pas de les enfermer dans vos caves et de les torturer pour les faire avouer. On vous demande, juste une fois, de ne pas faire en sorte que vivre dans un monde où quelqu’un nous a fait ça comporte la double peine de ne plus oser ouvrir la bouche, ni pour nous ni pour les autres, à ce sujet. Un monde où, quand tu me demandes ce qui est arrivé et si tu peux en parler à qui de droit, je ne te vois pas trinquer la semaine d’après avec mon agresseur que tu parlais de confronter.

Un monde où on ne serait pas obligés de définir le soutien que devrait recevoir n’importe quelle victime en négatif.

Je ne viendrai pas ce soir, ni un des autres soirs, pas parce que j’ai peur que certain violeur soit dans la pièce, pas parce que je crois que vous êtes tous des violeurs en puissance, mais parce que je pense que pour beaucoup d’entre vous, vous continuez à en couvrir.

Et que la diplomatie, la cohésion du milieu, le fait qu’ils ne vous aient jamais posé de problème à vous personnellement, ne constituent pas des excuses.

Et que quel que soit le nombre de gens dignes de confiance, je ne me sentirai jamais en sécurité dans une pièce où ne serait-ce qu’une personne risque d’être de ceux-là.

Faire semblant de rien, serrer des mains et rendre des sourires dans des conditions pareilles, ce ne serait pas être adulte. Ce serait nier le respect auquel j’ai droit, auquel toutes, on a droit.

Alors je ne viendrai ni ce soir, ni un des autres soirs, parce que sur ce sujet ce n’est pas à moi de composer avec le fait de ne pas être en sécurité dans ce monde. C’est à ce monde de créer les conditions de ma, de notre, sécurité, y compris émotionnelle.

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Trente-huit minutes

« Dis, ça fait combien trente-huit minutes en âge de renard ? »

Des bribes.

Je n’aurai pas le temps de vous dire au revoir à tous. C’est une évidence. Parce que je frôle tous les milieux sans faire partie d’aucun, parce que socialement je suis presque un outsider professionnel – parce que je n’ai pas le temps et que j’ai réalisé dernièrement que je ne le prendrais pas.

Un an ce n’est rien. J’en connais que ça désespère tellement c’est long. Avant-hier je discutais avec quelqu’un de mon âge et on se disait qu’on allait bientôt mourir et qu’on avait perdu – non : passé – assez de temps à chercher qui nous voulions être. Pourtant, ni l’un ni l’autre n’avons l’intention d’intégrer le très select (non) club des 27 : il y a juste l’urgence de faire et faire encore parce que c’est la seule façon qu’on ait de nous en rapprocher.

Je ne peux plus passer mes étés à faire des tours de France et du monde pour rassurer tous ceux que j’aime sur le fait qu’ils sont importants. Ils le savent. Petit à petit, je me permets d’être un ours quand j’en ai besoin et le monde n’a pas explosé pour autant.

Peut-être que je me referme. Des portes se ferment en tout cas, à l’intérieur, mais pas en réaction. Peut-être ont-elle atteint leur durée d’ouverture maximale. Elles se rouvriront, ou non.  Je ne sais pas prédire ces avenirs-là.

Je crois que je ne connais pas de forme d’amour plus épidermique que les coups de pieds sous les tables, finalement.

Comment tu fais quand tu t’es trompée, et que ça a eu des conséquences sur ceux que tu aimais ? Tu fais comme d’habitude, tu fais avec. Mais cette pilule-là n’est ni rouge, ni bleue : elle est juste dure à avaler. Et toujours cette petite rengaine : si j’avais pris conscience, si j’avais insisté davantage, si je n’avais pas eu cette insistance à croire que c’était moi qui avais provoqué ça, si j’avais laissé tomber le principe de la présomption d’innocence juste cinq minutes.

T’es pas coupable, mais bordel, qu’est-ce que tu donnerais pour revenir en arrière et rejouer toute la scène en ayant ne serait-ce qu’un tout petit peu plus mauvais caractère.

Mais tu ne peux pas.

Et celles qui n’ont pas deviné se sentent encore plus coupables que ceux qui violent, évidemment. C’est comme d’habitude.

Et pour l’autre, le second ? Faut-il avertir ? Mais qui ?

Être une meuf, quand t’as pas de preuves, c’est la merde.

Quand tu as des preuves aussi, remarque.

Par une coïncidence hasardeuse, ma productivité a chuté pile à ce moment-là. D’un coup. Mais tant qu’il reste la possibilité de se raconter qu’il n’y a là que du besoin de repos, tout va bien.

Non ?

Je n’ai pas peur de toi. C’est déjà ça.

L’est-ce ?

Et puis on me le demande encore, et je ne sais toujours pas. Comment on fait. Je l’ignore. Je sais vaguement quoi faire, avec mon corps et mes mains et mes pensées à moi, mais alors « on », comment il fonctionne, c’est un mystère.

Même moi. Je sais comment me redémarrer mais pas encore très bien comment décider de le faire.

J’ai la chance, insensée dans mon milieu de créatifs, d’être consciente de mes forces. La pugnacité. La capacité à faire en sorte que les choses arrivent. Je ne sais pas trop d’où ça vient, mais je décide les choses et après un volume d’efforts et de temps non déterminé, les choses arrivent.

Évidemment la tentation est forte de considérer même cela comme une imposture. Et si le simple fait que mes projets aboutissent, que mes textes soient finis et publiés, que mes épisodes soient tournés, était ma façon de faire croire au monde qu’ils valent quelque chose ?

Du point de vue rationnel, c’est prendre le problème à l’envers. Du point de vue de la Fraud Police à l’intérieur de ma tête, c’est totalement cohérent. Le problème c’est que la police en question est si étroitement attachée à mes émotions – ma matière première donc – qu’il ne m’est pas possible de juste m’en éloigner et l’ignorer comme on le ferait avec toute autre influence nocive. J’ai besoin de rester là, en équilibre, et de la repousser à la main, jour après jour.

C’est bien je crois. Il me semble qu’à force de m’y frotter je la différencie de mieux en mieux de mon instinct de survie.

J’avais oublié ce morceau de moi. J’avais oublié où je me sentais chez moi, et c’est le bord de l’autoroute qui me l’a rappelé.

Comment j’ai pu oublier ?

Qu’est-ce que j’ai oublié d’autre ?

Ceux qui disent que l’ignorance c’est le bonheur n’ont rien compris.

Cette tristesse-là n’est pas partie parce qu’elle fait partie de moi. C’est simplement plus triste certaines saisons que d’autres. Mais il n’y a rien à en faire. Rien sur quoi travailler. Je sais où je suis, et où je ne veux pas être, et quels endroits n’existent plus. Où je suis, en ce moment, n’est ni la seconde ni la troisième option.

La tristesse se contente d’être là. En pointillés, comme l’a toujours été son objet. Mais presque inerte. Juste ce rappel que tu es vivante quand tu tombes dessus, de loin en loin.

C’est comme ça qu’on sait qu’une blessure s’est transformée en cicatrice.

Je crois.

Il y en a trop, partout, et en même temps je crois que je n’accepte pas de dévier de mon agenda. « J’ai décidé de travailler sur cette histoire et je le ferai », me dis-je.

Je crois que j’ai pris un peu trop au pied de la lettre cette histoire de ne pas être l’esclave de ses muses.

Photo : June Sky.

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On a fait ça un jour. C’était il y a longtemps. Si longtemps, que je crois que je ne saurais pas vous en retrouver la date pour ranger et article au bon endroit. Il n’y a pas de métadonnées sur les polaroids, je n’utilisais pas Google comme agenda et je crois bien que l’agenda papier sur lequel je notais mes rendez-vous d’alors je l’ai laissé dans les montagnes. J’avais oublié, et puis je l’ai revu il y a quelques années. Peut-être s’y trouve-t-il encore.

Elles ont fait partie de ma vie ces photos, parce que Paul von Borax nous offrait toujours quelques originaux que j’accrochais à mes murs. Au cas où il perde ses négatifs ? Mais rien n’est jamais perdu pour toujours au Piège, manifestement.

Si mon agenda est dans les montagnes, alors je devais avoir vingt, vingt et un ans peut-être. J’étais un bébé. Un bébé qui venait se rouler dans les froufrous et les voilages des autres et tous les miroirs que je me tendais, je n’y voyais que le regard des autres. Aujourd’hui encore, je ne comprends pas très bien qui j’étais à ce moment-là, même si j’en ai cerné les prémisses.

Mais j’ai bien aimé ces moments-là. J’aime bien avoir avancé. J’aime bien mettre l’enfant et l’enfant plus âgée côte à côte et voir ce qu’elles ont à se dire. Les vieux souvenirs qui dialoguent ensemble, suffisamment longtemps après.

Ce n’est pas grave.
Ça va.
On s’en est sorties.
We made it through.

C’est un peu pour ça que je n’ai pas cherché trop vigoureusement à antidater cet article, finalement.

Je veux bien que tu sois là, maintenant.

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Couv-H-Froids

Les hommes froids

Il y a quelques mois maintenant, je recevais un texto d’Anaël Verdier. En substance : « Tiens, maintenant que tu écris vraiment, tu pondrais 5000 mots sur le thème des hommes froids ? C’est pour aller dans une anthologie. » Et moi qui déjà à l’époque n’avais le temps de rien : « Allez ! »

C’est comme ça que je me suis retrouvée à écrire Froids, juste avant l’opéra, et à le contempler en me disant : Mais comment je peux écrire des choses aussi sombres en allant aussi bien ? Je crois que j’ai compris maintenant.

En tout cas, l’anthologie dans laquelle elle figure aux côtés de huit auteurs et autrices, coordonné•e•s par Patricia Ricordel, sort le 10 Mai. Tous les bénéfices en seront reversés à l’association Maison des parents de l’Océan Indien, et on espère toustes que nos nouvelles vous plairont assez pour permettre de lui rapporter un joli chèque :)

Et moi, je commence par le précommander : j’ai hâte de lire les autres nouvelles.

Couv-H-Froids.

 

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« Worth it » is a fine goal

J’avais oublié mais c’est ce que font les réseaux sociaux – ils nous le rappellent. Ils ne nous laissent rien oublier, et parfois, rarement peut-être, je crois que ça dépend de ce qu’on leur donne à manger, c’est beau de se rappeler.

Ça fait un an.

Il y a un an, j’ai reçu les tout premiers exemplaires de L’Art de la Pose. On sortait de tournage, tout juste l’avant-veille, j’étais épuisée et Maxence était venu attendre le facteur avec moi, ce qui fait qu’il a hérité du tout premier exemplaire que j’aie dédicacé. On a monté les 650 kilos de livres jusqu’à la petite boîte carrée que, et c’était encore un peu nouveau, je pouvais appeler « Chez moi », j’ai ouvert un carton, arrêté pour un moment les mouvements désordonnés de mon corps emporté par l’euphorie, et j’ai ouvert un carton, et je les ai tenus dans mes mains. Les exemplaires de mon premier livre.

Bon sang que c’était bon.

Je me suis rappelé les galères, les moments de résistance, les vampires et les fantômes qu’il avait fallu chasser, les pièges qu’il avait fallu éviter – et ceux dans lesquels, au contraire, il avait fallu que je tombe pour pouvoir apprendre à en sortir. Les moments de doute et de découragement. Les nuits blanches passées à écrire, les pages blanches qui m’angoissaient tellement, les certitudes qui avaient volé en éclats. Je me suis rappelé de tout ça et, alors que mes mains touchaient le papier, je me suis dit que, si rien d’autre, ça avait valu le coup, pour ce moment. Et puis je me suis dit que, que ça vaille le coup, c’était bien, comme but.

Je crois que je me suis promis de ne faire que des choses qui vaudraient le coup sans vraiment me le dire, ce jour-là. Je n’ai pas toujours tenu cette promesse – mais rétrospectivement, j’ai grandi de chaque instant.

J’aimerais vous dire, de façon un peu emphatique, que je n’ai rien accompli de plus important de ma vie, et ce serait peut-être vrai, mais la réalité c’est que depuis que j’ai commencé à écrire ce livre, tout est devenu important. Je laisse les choses qui me tiennent à coeur l’être, surtout. C’est cette première réussite tangible qui m’a appris à quel point les échecs étaient précieux, et en cela, elle marque le commencement de quelque chose qui était resté en germe toutes ces années.

J’ai cet exemplaire que je destine à une éventuelle réédition. Il est plein de post-its indiquant des coquilles, des corrections à faire, des changements. « Cotisations » au lieu de « Charges ». Un pronom neutre pour la personne présente sur cette photo. Ce genre de choses. Je me le suis dédicacé. J’ai juste écrit : « You made it through« . J’étais pressée alors j’ai fait une rature. Il y a la page des remerciements, sur laquelle certains noms sont biffés, les noms des gens qui m’ont déçue, ou à qui j’ai accordé une place que, en réalité, j’étais la seule à fabriquer pour eux. Pourtant, je ne regrette pas de les avoir écrits là en premier lieu. Je crois que ces changements-là, je les ai faits en conscience – la conscience que ce qui était vrai à l’instant T de l’édition ne l’était plus, et que ma loyauté se devait à elle-même une sorte de clause de réciprocité. Certains liens finissent, et même après coup : still worth it.

Je me rappelle de la peur de ne plus rien avoir à offrir à ce moment. D’avoir tout sorti. Quelque part, loin dans les montagnes, un chevalier de gouttière éclatait de rire à ces mots. Il avait beau savoir que j’étais sérieuse, mes mots, eux, ne pouvaient être pris au sérieux. Il avait raison ; on ouvre une porte et on pense avoir déjà exploré toute la pièce sans réaliser le nombre de passages secrets, sorties cachées et dédales imbriqués que recèle cette première pièce.

Je ne peux pas écrire avec mon bracelet, je crois que c’est comme ça que je l’ai perdu. Et pourtant je ne veux pas me passer de lui. Ni d’écrire. Ni de jouer. Ni du moindre centimètre carré de liberté créative et émotionnelle. « J’ai principalement envie de tout« , comme dans Sex’Y.

Je veux écrire et je veux jouer et je veux tomber amoureuse et ensuite je veux écrire à ce propos, et recommencer. À un moment je voulais écrire, écrire, écrire jusqu’à en crever parce que j’aurais tout sorti justement, tout ce qu’elles contenaient, même ce qu’on ne pensait pas pouvoir utiliser. Même les restes et les échecs. Toutes mes tripes posées sur la table et réagencées, recopiées sur du papier. Mais on ne peut pas les faire rentrer ensuite, il me semblait, parce que quelque chose avait changé chez elles, dans leur nature, pendant le processus, ou alors c’est la place, à l’intérieur de moi, qui aurait changé ? Peut-être que je me sentais comme une modèle de Portrait Ovale, une qui aurait été une autoportraitiste – et peut-être qu’il y a de ça. Mais c’est pour ça qu’on a besoin de tomber amoureux – des gens, d’un instant, d’un paysage, d’un mouvement. Parce que c’est du mouvement. Et si ça bouge à l’intérieur, alors ça crée.

Et ça vaut toujours le coup, quand ça crée. Tôt ou tard.

Et dans mon cas, ça a vraiment commencé avec cette chose-là.

test coverEt ça continue dans tous les sens.

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Spectres

Hier il s’est passé quelque chose. Je me suis levée à sept heures, j’ai pris la route pour rentrer et je ne suis pas arrivée chez moi tout de suite. J’ai croisé un café sur ma route, j’avais commencé à griffonner des scènes pour une éventuelle saison 3 de SVVD dans mes pages du matin, et ensuite, une scène pour cette nouvelle que j’avais à l’origine démarrée pour un appel à texte, et qui finalement a largement dépassé la limite de mots dudit appel. Et puis j’étais en train de regarder ces griffonnages que je suis la seule à pouvoir déchiffrer, et il a fallu que je m’asseye et que j’écrive, et c’est ce que j’ai fait. Plusieurs heures et quelques douches destinées à faire croire à mon cerveau, qui s’était laissé distraire par les tâches de la vraie vie entre-temps, que c’était un nouveau jour, plus tard, j’avais une nouvelle terminée. Elle avait manifestement fini de se mettre en place d’elle-même. La bonne nouvelle c’est que j’avais déjà demandé à Paul von Borax son autorisation pour utiliser une de nos photos comme couverture, et que j’ai des relecteurs et relectrices terrifiant•e•s de vivacité. J’ai un truc avec les couvertures je crois. J’aime les faire, même si je ne suis pas maquettiste. Même si ce sont seulement celles d’ebooks que personne ne verra jamais « en vrai », en physique, sur du papier. Donner une couverture à un livre, même s’il n’est pas fini, c’est lui promettre qu’il existera bientôt. Et Spectres existe désormais. J’ai emprunté pour lui les éléments du conte sans en utiliser la forme, et je vous laisse avec quelques phrases et de quoi en feuilleter les premières pages.

Je me suis soudain rendu compte que j’ignorais quel âge j’avais.

J’avais oublié une chose, essentielle dans le rapport entre un miroir et son reflet ; c’est la lutte, intestine, interminable, pour tenter de déterminer lequel des deux est l’original.

Cover-Spectres   Oh ! Et si vous avez envie de lire mes nouvelles sans donner d’argent à Amazon, ce à quoi je vous encourage, il est possible de passer par mon Tipeee !

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We are pack

Est-ce qu’on peut être à la fois précoce et pervers narcissique ?

C’est ce que j’ai demandé à J., la dernière fois que je l’ai vue.

« Évidemment », elle m’a dit. Et je m’étais attendue à me sentir m’écrouler de l’intérieur. Je ne voulais pas qu’il y aie des eux dans ma tribu. Je m’étais attendue à me sentir très seule et sans armes et à la merci de n’importe qui, puisqu’il n’y avait plus de refuge, pas d’équivalence entre ça me ressemble et j’y suis en sécurité.

Mais je n’ai rien ressenti de tout ça, parce qu’il m’aurait fallu de la surprise pour ouvrir la porte à ces émotions-là. Au fond, et elle le savait bien, elle ne faisait que confirmer que la question que je ne me posais plus était légitime – qu’il fallait fuir, et maintenant.

Mais c’est vrai que ce n’est pas agréable à entendre. Quelque part je crois que j’aurais voulu qu’elle reconstruise une confiance brisée que je n’avais jamais eue, qu’elle me dise : C’était une teinture. La teinture était une armure. Mais non : le bleu était d’origine. Je ne l’aurais pas crue si elle avait menti pour me rassurer de toute manière.

La question finalement c’est pourquoi laisser cette porte entrouverte jusqu’au dernier moment, pourquoi faire taire les indices, pourquoi réduire mon renard intérieur au silence au lieu de le laisser courir avec les louves ?

On a tous besoin d’une tribu je crois. Envie d’une tribu ?

Je crois fermement que toute prise de décision se fonde sur un équilibre subtil entre notre besoin de liberté et notre besoin de sécurité. Être bien dans un CDI, préférer le salariat, c’est un signe que peut-être notre équilibre a davantage besoin de stabilité que d’espace pour déployer ses ailes – et c’est ok d’être comme ça. Ce qui est l’exacte raison pour laquelle je me suis battue et j’ai tempêté contre la Loi travail alors même qu’elle était fort susceptible de ne jamais me concerner – tout le monde n’est pas fait pour être freelance et ce n’est pas parce que le prix de la sécurité est trop élevé pour moi que je dois laisser cette sécurité disparaître pour ceux et celles qui, eux, en ont besoin. Je crois que cet équilibre peut se modifier, évoluer. Mais il devrait être respecté dans ce qu’il est à un instant T, il me semble.

Il y a deux mots qui ont modifié mon regard sur la vie, sur moi-même, ces dernières années. L’un était nouveau. L’autre revenait d’une époque que je pensais avoir oubliée. Les deux m’ont donné quelque chose qui n’existait pas auparavant : un ensemble de gens qui vivaient ce que je vivais. Un mot à mettre sur le tour de mon esprit, sur certains angles dans mon regard, sur la forme de mes amours, sur la façon dont résonnait ma voix à mes propres oreilles et celle du monde aux miennes. Un endroit, mouvant, composé de toutes ces personnes, où je serais comprise.

Une tribu.

Quand j'écrirai mon autobiographie ceci en sera la couverture.
Quand j’écrirai mon autobiographie ceci en sera la couverture.

Et puis je les ai remis en question. Pas dans leur réalité, mais dans ce qu’ils changeaient pour moi. Rien en fait, et peut-être le contraire.

C’est dur de se rendre compte que même dans ta tribu, dans tes tribus, il y a des gens prêts à te détruire pour un peu de sensation du pouvoir. C’est un peu comme te rendre compte que ta famille n’est pas forcément bienveillante, que leurs choix ne feraient que t’envoyer de plus en plus loin de toi, jusqu’à ce que tu sois incapable de te retrouver. C’est ce moment de flottement-là : il y avait quelque chose qui n’aurait pas dû avoir à être remis en question, et soudain nous y voilà : ça l’est.

Finalement, j’en reviens à ce que j’ai toujours préconisé : trouver sa sécurité, ça ne se fait pas par une tribu, ou des amis, ou un amour ou des amours ou des marques de reconnaissance plus ou moins objectives. La sécurité, ça vient de soi.

- Mais alors je fais quoi de ces tribus ?
- Toute personne parlant la même langue que toi n’est pas nécessairement comme toi.

Bien sûr que parfois on a besoin de se déplacer en meute. Bien sûr qu’on est plus forts ensemble. Bien sûr qu’on accomplit davantage de choses en coopération qu’en s’obstinant à être aussi absolument solitaire qu’on est unique. Mais c’est une danse délicate que de se maintenir à flots au milieu de ces volées d’étiquettes, de ces jets de boîtes.

On a tous envie d’être compris de façon instinctive, sans avoir besoin des mots. C’est comme ça que j’ai défini la connexion dans les cordes, un jour. Mais il y a d’autres moyens de comprendre l’autre, et qui, s’ils souffrent d’autres biais, nous rendent moins sujets à la projection ?

Not everyone wants to be looked at, dit Amanda Palmer. Everybody wants to be seen. C’est joli à entendre, un « Je te vois ».

Peut-être que ça ne devrait pas nous empêcher d’essayer d’apprendre à parler d’autres langues que les nôtres.

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Et il y a le reste du temps.

Les jours où ça se passe bien. Les jours où tu te réveilles toute seule à 7h, tu fais avancer ton récit, tu te débats un peu parce que tu es à mi-histoire et elle mute – juste à l’heure – et toi tu l’accompagnes parce que c’est ok et que tu as bien envie toi aussi de voir où elle va t’emmener. Les jours où tu vois un ami, en prends en photo un autre, où tu es évidemment en retard sur tout ce que tu t’étais fixé mais que tu réalises que tu n’as plus que six ou sept jours de tournage à caler et que sur quatorze, ça veut dire que tu as au moins réussi à organiser la moitié, alors, tu relativises : tu t’en sors certes un peu moins bien que ton cerveau malade le voudrait, mais bien mieux que ton syndrome de l’imposteur essaie de te le faire croire.

Les jours où des libraires te disent de venir déposer ton bouquin et où tu te rends compte que oui oui, vraiment, il suffisait de demander.

Les jours où tu montes les premières images de ta websérie et où tu arrives à te regarder avec un oeil plus bienveillant que la fois d’avant.

Les jours où cette école où tu rêves d’aller te confirme qu’elle veut bien de toi.

Les jours où un morceau de conversation te débloque celui qui manquait à ton épisode 10.

Les jours où tu n’as pas la sensation de devoir choisir.

Les jours où les gens se sourient dans la rue.

Les jours où ton kickstarter atteint 100% en moins de dix jours. Ceux où un site web que tu aimes bien publie un article au sujet de ta série en titrant « La web-série à découvrir ». Ceux où il t’en reste 25 de jours, pour franchir deux paliers supplémentaires, et où tu finis par imprimer que certes dans le lot il y a des gens qui font ça parce qu’ils t’aiment, mais que la plupart, c’est parce qu’ils croient que ce que tu fais vaut le coup. Je crois que c’est ce que je retire de plus précieux, en fait, d’un crowdfunding qui réussit : l’argent c’est utile, les félicitations, c’est chouette. Mais cette voix de tous les contributeurs qui, à l’unisson, me murmure : on veut que ce projet existe, et on le veut suffisamment pour le financer,  je me dis parfois que c’est ça le véritable enjeu. La véritable récompense de quête.

Les jours où tu te sens reconnaissante, en fait, pour la vie qui pulse à l’intérieur de toi et pour ceux qui, à l’extérieur, contribuent à ce qu’elle avance dans le sens que tu as choisi.

Je crois qu’aujourd’hui j’avais juste envie d’envoyer un grand « Merci » dans la direction de l’univers.

(La photo est un backstage de l’épisode 1 que j’ai trouvé dans les dérushs de Coline Sentenac)

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Ce qui passe

J’ai eu une idée d’article, tout à l’heure. Je ne l’ai pas notée, j’étais en train de filmer un vieux monsieur qui racontait comment c’était quand il était général en URSS. Moi je ne parle pas russe donc je n’ai pas tout compris mais c’était bien. Mais bref, j’ai cette pensée qui a volé près de moi, et en rentrant je ne la trouvais plus. Je lui ai laissé la porte ouverte, mais elle n’est plus venue. Ça m’agace.

Personne n’aime ça, hein, une idée, un souvenir qui s’échappe. Il se pourrait même que, s’il me revient, alors je ne le reconnaisse pas ; j’ai l’impression depuis quelques temps ma mémoire s’altère – mais dans la mesure où, auparavant, elle effrayait par sa précision, il me reste de la marge.

J’ai un flashback qui me revient souvent ces temps-ci, celui d’une jeune fille sur le quai d’un RER en train d’avoir une conversation avec D., la localisation important peu d’ailleurs puisqu’elle était en train de pianoter sur son téléphone. Lui ne s’en rappelle pas probablement - bien une dizaine d’années a passé et ce n’est pas pour lui que cette conversation devait être importante. Il lui disait une chose simple : il lui faisait la liste des raisons pour lesquelles il pensait que, pour elle, l’amour était la priorité. C’était une sacrée gifle qu’elle a pris, parce qu’à l’époque c’était vrai. Et maintenant…

Maintenant je te regarde t’éloigner en sachant que c’est moi qui ai commencé à courir la première. Tous les deux d’ailleurs. Trois, si on pousse. C’est ce que je fais maintenant, et je ne crois même pas que ce soit de la peur – à part celle de ne pas réussir à en faire assez.

Get done what you can, me dit le livre de Dani Shapiro. They were all driven, all anxious about being young but not that young. How many years did they have before they would no longer be considered precocious?, ajoute-t-elle quelques chapitres plus loin en m’avertissant sur les dangers qu’il y a à vouloir aller trop vite, à ignorer les cycles de maturation des projets à l’intérieur de nous. Elle a raison ; et en même temps qu’est-ce qui se passera si je deviens quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’aura plus envie ni besoin de raconter cette histoire-là qui n’est pas encore finie, alors que la personne que je suis désormais a divisé son temps de sommeil par deux pour y arriver ?

Rien en fait. Rien ne se passera, je le sais bien. Ce ne sera pas grave puisque la seule personne pour qui ça aurait pu être grave – moi maintenant – ne sera plus là.

Je me demande ce qui a changé d’autre sans que je le remarque. Je sais que je ne le remarque en général que quand les choses deviennent dures – ou quand elles devraient l’être, mais que je réalise qu’elles ne le sont pas.

Get done what you can.

J’essaie d’éviter au maximum de parler d’années perdues, parce que j’ai vécu et grandi pendant ces années où je ne voulais pas me voir et où je me bouchais les oreilles en chantant très fort pour ne pas écouter ma voix intérieure, parce que j’en avais besoin. Mais quand une idée me vole près de l’oreille et que je la perds, j’ai l’impression de temps perdu – comme du temps qui aurait mûri et se serait transformé en un joli papillon qui, faute d’assez d’attention de ma part, se serait envolé plus loin, vexé.

Moi aussi je suis vexée. Qu’est-ce qu’il croit ? Que c’est gentil, de me laisser toute seule avec le souvenir de sa présence sans plus réussir à y placer les bon mots, ni aucun mot ?

Il en reste juste la palpitation, toujours présente, et la frustration irrationnelle de ne pas pouvoir écrire ce texte-là, alors même que je sais qu’il ne me reste pas assez d’années de vie pour tous les écrire.

Alors, demain, je me lèverai plus tôt.

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