Archives pour la catégorie Sur scène

Défilés, performances, théâtre, passages sur scène

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Rencontre à OI Evreux

À la suite de la rencontre chez OI Paris, ce sont les trois clubs photo d’Evreux qui m’ont accueillie dans les locaux d’Objectif Image Evreux, en Normandie.

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Je suis toujours bluffée par la bienveillance des gens dans ces occasions ; on était là pour parler de L’art de la pose, mais je crois qu’on était toustes plutôt content•e•s d’être là, alors on s’est mis à discuter de cicatrices et d’autoportraits tous semble, et ce jusqu’à bien 23h ; et ç’a été l’occasion de « placer » le livre dans une librairie indépendante hors région parisienne. Cela m’a encouragée à enfin créer la carte de référencement des librairies et studios photo où l’on peut trouver le livre, pour qui voudrait se le procurer en direct !

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Convention du costume

La convention du costume, c’est l’endroit où j’ai fait ma toute première conférence, en décembre 2016. Ça implique certaines traditions, comme le fait de demander aux gens s’ils sont bien certains d’être dans la bonne salle avant de commencer, de bannir les amis de la salle par retour du syndrome de l’imposteur, placer des citations de Kaamelott dans les parties improvisées de la conférence et être contente parce que les gens sont gentils.

Alors, voilà.

Merci Fenriss pour la photo (et pardon de te forcer à regarder les captations) !

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Sur tous les fronts

Je crois que je me sens heureuse, en fait. Ça m’a frappée hier matin, cette pensée. Je revenais d’emprunter un sweat-shirt Sea Shepherd, j’avais mes documents de tournage fraîchement imprimés dans les mains, je remontais vers chez moi pour répéter SVVD (comme on recommence à tourner demain, autant vous dire que de la répétition, on en bouffe en ce moment. Dialogue-type : « Et attends, épisode 12 j’ai un SUPER LONG monologue en plan séquence travelling. » « Mais… C’est pas toi, la scénariste ? Pourquoi tu fais ça ? »), et j’ai soudain réalisé que cet ensemble, le soleil, l’odeur du papier, les courbatures et l’excitation, c’était quelque chose que j’avais envie d’appeler le bonheur.

Et puis le soir j’avais cette conférence chez Objectif image Paris, organisée par Nadir Merkal qui a suivi le projet de L’Art de la Pose depuis ses débuts. J’avais décidé que pour une fois, je n’écrirais pas toute mon intervention mais juste des lignes directrices, et qu’on verrait bien. C’était, de mon point de vue, un échec conférencier, mais une réussite humaine – peut-être qu’il va falloir admettre à un moment que je suis plus à l’aise pour parler avec les gens que pour parler aux gens, mais enfin ça se travaille et c’est ce que j’ai fait hier soir grâce à la bienveillance des personnes présentes.

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Et puis, il y a cet article paru sur Le Figaro Madame au sujet du polyamour où je suis citée, et où un lien vers l’épisode 1 de Sans Vouloir vous Déranger est présenté. Évidemment, s’agissant d’un média mainstream, on reste un peu en surface et certains raccourcis n’ont pas pu être évités, mais on retiendra de cette expérience que j’ai réussi à faire placer les mots « anarchie relationnelle » dans Le Figaro, ce qui me remplit de joie quoi qu’il arrive.

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Et ça tombe bien, parce qu’il reste jusqu’au 21 avril à 11h30 je crois bien, pour faire financer la tournage de la saison 2.

L’état du monde est de plus en plus atroce, mais bizarrement l’état de mes projets, ça va.

On se reparle vite ? :)

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Sex’y, teaser

Et puis il y a le souvenir, poignant, de l’émotion, et l’émotion qui était partie voleter, à quelques mètres de là, cachée dans tes cheveux peut-être, à la naissance de ta nuque – puisque c’est de là qu’elle part pour se développer de nouveau. Jamais partie. Jamais bien loin. Toujours là, muette jusqu’à ce qui la rappelle à nous.

Un teaser de Sex’Y est sorti !

C’est drôle, parce qu’hier il y avait cette soirée karaoké géante.

Vous n’êtes jamais bien loin.

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FOX

« Vous pouvez déposer ou envoyer le DCP au Grand Action »

C’est une phrase sortie d’un mail que je ne m’attendais pas à recevoir. Il m’informait que Je suis un Renard avait été sélectionné pour être projeté lors du Festivale di u filmu cortu Les Nuits MED, compétition « Jeunes réalisatrices ». Et en plus, en regardant le programme de la soirée sur le site web, je me suis rendu compte que nous étions la seule auto-production.

Concrètement ce que ça veut dire c’est que ma toute première (et unique, pour le moment) réalisation solo va être projetée dans un cinéma (le Grand Action, à Paris, métro Jussieu), que ce sera le 10 avril à partir de 20h, et que je serai là-bas avec une partie de L’Équipe. C’est même Eudes qui m’a sorti le DCP (le format cinéma donc), parce que je suis un bou… parce que je ne maîtrise pas encore toutes les subtilités de Première.

Venez si vous en avez envie ! On va bien s’amuser, j’en suis sûre.

Je suis un Renard / I am a fox (with english subtitles) from Florence Rivières on Vimeo.

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Sex’Y

I trust you this much.
Should I ?
Show me.
- Amanda Palmer.

Je ne sais pas trop comment commencer cette histoire. Je sais comment elle a commencé, bien sûr. Mais comment commencer à la raconter ? Il y a quelques mois, je me suis rendue à une audition. Non. Il y a un an et demi, j’ai rencontré Raphaël à la Place des Cordes. J’étais triste, il avait l’air gentil. Il m’a proposé de partager les cours. Mais… non. C’était avant. Début 2013, j’étais dans la même pièce que Marie. Elle se débattait avec son intermittence. Elle est comédienne, Marie. J’ai choisi ce moment pour lui dire que malgré ses soucis, j’étais tout de même un peu jalouse, que j’aurais bien aimé… faire ce qu’elle fait. Je savais même pas dire le mot. Elle l’a dit pour moi. J’ai acquiescé et dans le même temps tout mon corps s’excusait de… tout. Et, avec le naturel qui la caractérise, elle a laissé tomber ces mots-là sur mon coeur : « Ben, fais-le. » Pas d’autre encouragement, pas de compliments inutiles, pas de validation paternalisante. Juste, vas-y. Je suis restée con. C’était si simple. « Then go, and do that. »

Oui. C’est comme ça qu’elle commence, cette histoire-là.

Ensuite seulement, il y a eu Raphaël et son message avec cette annonce, qu’il manquait des gens pour un spectacle, à l’Opéra, qu’il y aurait deux représentations, trois semaines de création en janvier, des ateliers de chant, de danse, de théâtre, tous les jeudi soirs les mois précédents. Le sujet, c’était les amours et sexualités de la génération Y. Autant dire qu’il y avait mon nom écrit sur le projet. Bien sûr que j’ai écrit à cette adresse mail.

« J’aime pas sa façon de pas me regarder. »

C’était terrifiant en vérité. Trois semaines avec les mêmes personnes. Avec un groupe, moi qui suis terrifiée dès qu’on dépasse les trois personnes dans la pièce et en retrait dès qu’on dépasse les deux. Un groupe. Comme une classe, celles dans lesquelles j’ai toujours été le facteur de cohésion sociale de par mon statut de bouc émissaire, et même sur certains lieux de travail. J’ai dit à Charles, à la fin de l’été, que je ne savais pas être avec plus de dix personnes sur une longue durée et que ça se passe bien. Eh bien c’étaient des conneries, tout ça. C’est la première chose que j’ai apprise – c’était que je savais faire ça en fin de compte, et que la meilleure façon d’y arriver c’était d’arrêter d’essayer de m’intégrer.

Le truc quand on essaie de s’intégrer à un groupe c’est qu’on essaie de lui ressembler. Essayer de ressembler à un groupe c’est le ramener au plus petit dénominateur commun qui le caractérise, et ce dénominateur c’est bien souvent une normalité de façade. Je crois que j’ai toujours été mal à l’aise avec ceux qui se définissent par opposition à « la masse ». Est-ce de l’ego ou seulement de la paresse intellectuelle ? J’ai toujours eu ce problème de me croire banale, parce que remplaçable. J’aurais tellement voulu être unique, et la vie ne cessait de me prouver que je ne l’étais pas. Mais c’est méconnaître la nature forcément mouvante de tout lien, de faire cette association. Peut-être que j’ai pris le problème à l’envers. Moi je crois que dans une vie personne n’est jamais indispensable, mais tout le monde est unique. On peut remplacer des fonctions mais pas des personnes. J’ai besoin de croire que tout le monde est capable de tout, pas seulement parce que j’ai toujours eu peur qu’on me range dans la masse, mais surtout parce que c’est vrai. Tout le monde est à part. C’est juste que certains ont une façon d’être à part plus discrète, moins ouverte, moins assumée, ou simplement différente, de la nôtre. Ceux qu’on définit comme masse, il suffit de s’y intéresser cinq minutes pour réaliser qu’ils n’ont de masse que le fait de ne pas crier aussi fort que d’autres. On n’a pas besoin de cases. On n’a pas besoin de se séparer des autres. « Douance », « polyamour », « hypersensibilité », ce sont des grilles de lectures pour nous aider à nous comprendre nous-mêmes, des modèles comme le dessin d’une molécule d’eau en forme de tête de Mickey. Ce n’est pas notre identité, ou la façon dont nous pouvons nous apparier avec les autres, qui sont contenues dans ces mots. Des clés qui ouvrent plusieurs portes. C’est à nous, ensuite, d’inventer des façons de conserver ça et d’inventer des façons d’exister avec les autres, avec, et non malgré, tout ça. C’est compliqué d’admettre qu’on a beau être introvertie, on reste un animal social comme les autres. On peut être aussi bizarre qu’on veut, le genre de fille à faire semblant de s’endormir sur les genoux de quelqu’un lors d’une soirée d’anniversaire parce qu’il y a trop de monde et pour s’accorder un moment de répit, mais comment on ferait ça sans cette altérité bienveillante, sans personne pour nous accueillir sur ses genoux, hein ?

Cette croyance que je devais éviter les groupes parce que les groupes étaient mauvais pour moi a petit à petit volé en éclats. Rien que ça, ça suffirait à justifier l’investissement de ces dernières semaines. Je me suis découverte capable d’aimer, et de faire confiance – collectivement. J’ai dialogué avec des fantômes dans l’intervalle. J’en pleurais de joie, de formuler ces simples mots qui dans ma hiérarchie personnelle des choses impossibles à atteindre étaient sans doute les plus hauts, les plus ancrés.

Rencontrer des gens tous ensemble et rester.

Si tu savais, pour les plumes.

Mais il y a tellement plus que d’anciennes blessures guéries.

Il y a eu un tournant dans ce mois, et dans ma façon d’aborder le projet. On travaillait une scène. Marie-Eve a lâché, négligemment « Florence, tiens, tu viens chanter en premier. » J’ai cru à un hasard jusqu’à ce que, après avoir projeté ma voix jusqu’au micro, entendu le retour me revenir dans la gueule et avoir fait un bond en arrière comme le renard effarouché que je reste au fond, je me tourne vers elle pour m’excuser de m’être excusée, et je voie son sourire. « C’est exactement pour ça qu’on t’a choisie », ai-je entendu. On m’a choisie ? Je me suis demandé, aussi, comment elle avait fait pour voir ça alors que je ne le lui avais pas montré. Ça. Estelle. Ce personnage dont je me sers, moi aussi, pour raconter les relations, l’amour, la confiance. Et pourquoi pas ? Peut-être que je n’étais pas là par défaut après tout.

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Ne pas être là par défaut. C’était étrange.

On avait envoyé nos histoires. Des vraies, des inventées, des romancées et des morceaux de l’autre. On avait prêté nos corps. On avait tout mélangé, et nos corps les uns avec les autres. Les gens ont l’impression que c’est badass de retirer ses vêtements, d’être physiquement à poil devant un public. Non. C’était la voix.

Je me suis toujours dit que la scène ne m’intéressait pas vraiment, qu’on pouvait faire tellement plus, tellement plus précis, tellement plus durable, avec la vidéo, avec des films. Des excuses. La première – peu m’importe qu’on l’appelle la générale – il y a trois jours c’était bien plus que ça. Et en même temps, c’est moins une différence de quantité que de nature. Là, c’était sans filet – un peu, mais pas quand même -, c’étaient nos corps et nos chairs et surtout c’était nous en train de raconter les histoires les uns des autres, les uns avec les autres, c’était sans s’arrêter et c’était avec le regard du public braqué sur nous. C’était sans savoir où étaient ceux que l’on aimait, dans la salle, et en les sachant là, et c’était l’adrénaline et les endorphines toutes mélangées et les applaudissements et surtout,

et surtout c’était tout ce que j’ai toujours, et encore il y a peu, cru ne pas mériter. Tout ce que je pensais devoir laisser aux autres, aux amies plus belles, plus talentueuses, plus confiantes, plus charismatiques, plus en souffrance de ne pas y être, plus vraies dans leur envie puisqu’elles avaient commencé avant moi. Mais ça aussi c’étaient des conneries. « Bah, fais-le. » Il n’y a pas d’ordre de passage, pas à s’attendre. Juste à lever les yeux et à choisir une direction.

« Là, on est le lendemain de l’histoire sans lendemain. »

Et c’est bizarre.

Ça ne pouvait que finir et pourtant ça reste là, à l’intérieur.

Après tout ça, cette chose, c’est devenu de l’intime.

« Nous nous sommes engagés parce que nous pensions que nous allions dire quelque chose. Quelque chose d’important. Et si au fond nous n’avions rien à dire. Et si au fond, le sujet nous avait déjà épuisés ? Ai-je le droit de le leur dire ? »

Pas moi. À aucun moment, je n’ai envisagé ce projet comme devant me donner une voix. Je me disais…, je me disais que j’avais déjà une voix, que j’avais déjà commencé à l’utiliser. Que j’étais là pour apprendre comment ça se passait, une création. Pour expérimenter. Pour apprendre… mon métier. La vérité c’est qu’avant de commencer ces trois semaines de création j’étais bien plus détachée que la réalité du projet et de mon intériorité n’auraient dû me le permettre. Je me disais que cette chose n’était pas à moi, qu’elle était à eux, alors qu’en fait elle était nous.

La vérité c’est que, ayant choisi les deux voies professionnelles qui me permettent le moins de fuir mes émotions en me noyant dans le travail, je me paie encore le luxe de croire que ce sera quand même le cas.

Et pourtant. Tout s’est mis à résonner tellement fort, les liens entre les choses à se resserrer, les connexions à fleurir. Tout était riche, tout était signifiant. Souvent on tirait presque davantage de signifié qu’il n’y avait eu de signifiant, et c’était beau. C’était comme analyser un film, dix fois, vingt fois, dans vingt versions différentes, et y trouver un sens chaque fois renouvelé. Un film qui se regarde, qui se touche, qui se respire et dont on ne voit que l’infime partie qui se trouve devant nos yeux alors qu’on le joue.

J’ai compris je crois. Je l’ai laissé me transformer.

On a grandi, en fait. Simplement.

J’ai pleuré plusieurs fois, bien sûr. Je suis heureuse à chaque fois que je pleure parce que c’est une porte en plus qui me montre qu’elle n’est pas murée, et que c’est pas cassé.

Les gens qui te réalisent les rêves que tu ne savais pas que tu avais.

La main blanche, blanche, douce, qui se glisse dans la tienne, ou l’inverse, les deux peut-être, alors que personne ne le sait.

Ces petites pressions des doigts, des épaules, de tout un corps, que le public ne voit pas mais qui disent : Je suis là. Ne pas toujours savoir qui. Ne pas en avoir besoin.

Le regard qui t’accroche, dans la foule, contre qui tu te blottis, nue, et cette façon dont on prend soin les uns des autres alors qu’on ne se connait pas et que selon toute probabilité on ne se reverra jamais.

La course d’une coulisse à l’autre et toutes les histoires qui ne seront jamais racontées sur scène alors que c’est bien la scène qui les fait naître.

Les corps des autres, et leur confiance, et leurs voix, et cette sensation que tu pourras toujours te laisser aller en arrière aussi loin que tu le voudras, ils ne te laisseront pas tomber.

Et qu’ils sachent que toi non plus tu ne leur permettras pas de tomber. Jamais.

Et savoir qu’ils le savent.

C’est beau tout ça.

 Living dead stay melted
So older ashes can dance
Death will dance

C’était comme chanter au-dessus des os.

Je ne sais pas ce qui va se passer maintenant. Je ne sais pas trop quoi en faire, de ça, de ce vide tout plein de vous que je ne sais plus déplacer, dont je ne sais plus de quoi il était fait. Je ne sais plus quoi en faire – de ça.

Qu’est-ce que je faisais avant ? Non. Ce n’est pas la bonne question. Ce n’est pas la bonne question parce que “avant” est un morceau de vie qui est de toute façon terminé. Les équilibres se sont altérés et ils ne se replaceront pas dans leur état initial. Il y a longtemps que j’ai cessé de me demander comment on vivrait ensuite. Parce que je sais maintenant combien c’est inutile d’essayer de se rappeler comment c’était avant pour répondre à cette question. Essayer de retrouver un état antérieur, ce serait comme essayer de remettre des vêtements de notre enfance alors qu’on a tellement grandi. Ce ne serait bon ni pour eux, ni pour nous.

Le futur sera différent, et c’est super. Essayer de le contraindre, c’est l’empêcher d’arriver, jusqu’au moment où il t’arrive quand même, en pleine gueule, et d’autant plus violemment que tu ne t’étais pas préparé à le recevoir. On n’est jamais tout à fait prêt. Mais on l’accueille mieux quand on n’était pas occupé, obstinément, à tourner la tête de l’autre côté.

« Tu devrais t’aimer un peu plus. »

C’est vrai ouais.

C’est beau tout ça. C’est beau de grandir. C’est beau de voir des pans entiers de Résistance se révéler comme tels au moment même où ils tombent en éclats.

C’est beau de se lever quand le monde s’écroule pour se rendre compte qu’il y a tout un monde au-delà, beau, prégnant, excitant, plein des possibles qui étaient cachés par le vieux monde en cendres. Les cendres qui volent, balayées par le mouvement de notre propre croissance collective.

C’est beau d’arriver à laisser l’autre s’introduire, et quand on se rend compte qu’il fait partie de nous maintenant, et le moment où on réalise que ça ne nous fait pas peur.

« Personne n’a le pouvoir de vous effacer, pas même votre absence. »

Photos de l’article : © Studio j’adore ce que vous faites – OnP

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Dans ta cuve ! – Conférence au salon de la photo

Dans ta Cuve !, c’est une association qui promeut les procédés argentiques. Anaïs et Rémy, deux de ses membres, m’ont accueillie ce jeudi sur le stand (ou plus exactement sur l’Espace argentique) pour une conférence sur laquelle j’ai eu un peu carte blanche, et dont voici la vidéo, gentiment captée par Jean-Luc Manh.

Comme vous le voyez, je ne suis toujours pas conférencière professionnelle, mais je fais de mon mieux pour m’améliorer à chaque fois. Je suis un peu partie en improvisation par moments, mais j’avais tout de même écrit les lignes générales de mon « discours » en amont ; je voulais vous en partager le texte :

•••

Quand j’ai commencé à poser, il y a neuf ans, j’étais rassurée par les photographes qui mettaient leur appareil en mode rafale. Ils me disaient que c’était parce qu’une bonne photo se jouait à l’instant, à la seconde près, au petit fragment d’émotion un instant ici, et le suivant enfui. Ils voulaient le capturer, cet instant, et surtout surtout ne pas lui laisser la moindre possibilité de s’enfuir. Moi je ne questionnais pas cette démarche, je me disais qu’au moins, comme ça, il y en aurait bien une de bonne, par accident peut-être, mais une.

Et puis comme je prenais en expérience il m’a semblé que ça, c’était une approche industrielle de la photo. Que c’était fondé sur une logique statistique : si je couvre un plus grand nombre d’instants en déclenchant, alors j’ai un plus grand poucentage de chances de capter “le bon” instant, quoi que ça veuille dire. Finalement, travailler selon cette logique, c’est pour le photographe renoncer à toute forme de prise de décision au moment de la prise de vues, et pour le modèle accepter une simple place d’objet à photographier, sans interactivité avec le photographe. On se disait un jour avec un ami que finalement on ne voyait pas ce qui se passait à l’instant précis où on déclenchait, que c’était comme renoncer à être témoin d’un instant pour l’offrir au monde, mais là c’était renoncer à toute la rencontre et n’avoir au final rien à offrir. Ils étaient seuls derrière leur objectif, j’étais seule devant, et entre nous il y avait la barrière infranchissable des clac-clac-clac-clac-clac du miroir.

Et puis ce n’était pas très intéressant de faire de bonnes photos par accident, pas si l’accident était programmé.

Et puis c’était quoi de bonnes photos ? C’est quoi une bonne pose ?

Pour moi une bonne pose c’est un endroit où la vulnérabilité rencontre une certaine forme de maîtrise. La vulnérabilité parce que ça ne se limitera jamais à disposer ses muscles dans une certaine posture et attendre que l’image soit figée. Parce qu’il faut aller chercher, au fond de soi, une certaine émotion. Et la maîtrise parce qu’il ne suffit pas de savoir ouvrir la boîte, il faut aller y chercher ce dont on a besoin pour la photo qu’on essaie de faire, et parfois d’autres choses sortiront, et peut-être que ce sera encore mieux, et c’est important de se laisser surprendre, mais convoquer l’émotion voulue c’est quand même la première chose dont on a besoin.

Et le truc, c’est que le mouvement pour savoir et sortir ce dont on a besoin se joue en aller-retour, entre le ou la photographe et le modèle. Je vais donner quelque chose, qui sera reçu par l’autre, qui me le renverra sous une autre forme, chargé de son regard, et ainsi de suite.

“Me voilà.”
“Je te vois.”
“Je te vois me voir, et je l’accepte.”

Il y a vraiment cette sensibilité à développer dans la relation entre photographe et modèle, où celui ou celle qui déclenche le fait en sentant, plus qu’en ne le voyant, le bon moment, et où, aussi, celui ou celle qui pose sent le moment du déclenchement et la nature du regard qui est porté, en plus de la lumière et de l’angle de l’objectif. Évidemment qu’on peut s’entraîner à voir quel effet visuel est rendu quand notre corps est dans telle ou telle position, quand on déplace très légèrement tel muscle ou qu’on modifie insensiblement la tension dans tel autre, mais sincèrement, ce qui permet à deux acteurs d’une photographie de travailler vraiment ensemble, c’est le fait de tisser ce réseau presque organique entre deux égaux, et non entre celui ou celle qui regarde et celui ou celle qui est regardé•e.

J’aime bien l’argentique en fait, parce que, même si on ne peut pas dire que ça nous force à entrer dans ce rapport – si tu ne veux pas te connecter tu ne te connecteras pas -, il y a au moins cette tentation de remplacer la connexion par de la statistique qui est évacuée d’office. On a, il me semble, davantage le réflexe de prendre le temps de sentir la scène, comme on devrait toujours le faire, en fait. Ce qui ne veut pas dire qu’on se prive de saisir des choses à la volée, comme je l’ai d’ailleurs appris à mes dépens.

En fait il y a quelque chose de très curieux dans l’activité de modèle, parce que c’est un moment où on puise dans notre intimité pour le cadre professionnel, comme le ferait un comédien ou une comédienne, et qu’on doit de fait être à trois endroits en même temps. Celui où je donne, celui où je reçois (des instructions, un regard, une indication), et celui où je reste conscient ou consciente de tout ce qu’il y a autour. Il faut être totalement là, et totalement dans son corps, jusqu’au bout de chaque membre.

Je vois beaucoup le modèle comme un catalyseur, non seulement de cette interaction particulière, mais de tout ce qu’il y a autour. Le décor ou son absence. La tenue ou son absence. Le hors-champ. Le fait de ne jamais savoir exactement où se trouve le bord du cadre. On doit assimiler tout ça, l’entremêler de notre propre matériau, bouger à partir de notre centre, et ensuite tout renvoyer vers l’objectif et avoir cet échange qui dure le temps qu’il dure et se termine toujours sur nous, parce que ce qui est fixé c’est notre image et ce que cette interaction a fait d’elle, et c’est elle aussi qui parle en dernier lieu.

Ça, c’est comment le fait de poser et donc de travailler sur l’image m’a permis de me rapprocher en fait de mon corps et de m’y ancrer à nouveau. Mais le fait qu’il y aie cette intimité de circonstance qui se crée – qui peut se transformer ensuite en vrai lien, on a le droit de devenir amis – sur une séance photo peut amener certains photographes à avoir un sens des limites qui se brouille, voire disparaît.

Consciente de la difficulté d’appréhender un rapport aussi particulier, je me suis attelée à écrire un livre sur les modèles pour non seulement bien expliquer ce qu’était la pose, pour donner une voix aux modèles dont le point de vue est très souvent invisible, mais aussi pour aider celles et ceux qui aimeraient se lancer à poser des limites et à détecter des interactions qui ne seraient pas saines et tournées vers l’art et/ou le travail. Apparemment c’est vraiment compliqué parce que cette semaine j’ai vu passer sur Amazon un livre qui donnait des conseils pour séduire en séance photo, au calme. C’est juste l’automne 2017, on est bien. En pleine période de libération de la parole ça passe, c’est complètement la chose à faire.

Alors moi une fois en séance photo j’ai eu un maquilleur que j’ai trouvé très charmant et avec qui j’aurais sans doute flirté dans un autre contexte. Sauf qu’on était dans le contexte où il allait devoir me maquiller avec ses pinceaux et probablement ses mains, poitrine comprise, et que juste, lui faire savoir un truc pareil juste avant, ça aurait juste été malaisant. Donc je n’ai rien dit, et j’aimerais bien qu’on dise un peu plus fort que le respect de l’autre c’est aussi ne pas lui créer d’inconfort.

Poser et aller chercher des morceaux d’intime, c’est déjà inconfortable. J’ai connu des photographes qui créaient de l’inconfort à dessein, qui disaient que comme ça ils obtenaient un résultat plus “vrai” et plus “authentique”. Mais à quel moment ? Faire ça, c’est briser la relation de confiance, c’est entrer dans un rapport de domination, c’est le contraire de travailler avec quelqu’un.

Donc, bien sûr que la communication non-verbale ne va pas s’instaurer dès la première séance, mais ce qu’il faut bien garder à l’esprit c’est que vous ne pouvez pas la forcer. Déjà, si vous essayez, elle s’en ira, et ensuite il y a des chances que ce faisant vous soyiez irrespectueux. Donc, parce qu’on est là pour travailler, vous pouvez évidemment accompagner tout ça de mots, d’indications, vous pouvez mimer ce que vous voulez, mais il y a deux choses qu’un ou une photographe ne doit jamais faire.

La première, c’est de toucher le modèle sans son accord explicite.

La seconde, c’est de donner son avis sur le physique de la modèle.

Même si vous pensez que c’est gentil. Même si pour vous ce n’est pas grand-chose. Même si c’est pour lui dire que vous le trouvez beau. Même si vous croyez que c’est un compliment. Vous ne faites pas ça. Quand vous avez choisi votre modèle, vous avez vu à quoi il ou elle ressemblait sur son book, donc le simple fait qu’il ou elle soit là signifie que vous avez déjà validé son corps comme correspondant à ce que vous recherchiez pour cette séance photo. Il n’y a pas besoin de plus.

Acceptons de considérer les modèles comme des êtres humains venus faire leur travail, comme nous considérerions un acteur ou une actrice sur un plateau, et non pas comme juste des gens venus “se faire prendre en photo” avec qui on peut se permettre de surfer sur la limite entre personnel et professionnel. Apprenons à nous comprendre et alors on pourra avoir de ces interactions qui permettent de créer des images fortes, et belles, et signifiantes.

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« Ils sont économiquement négligeables, c’est-à-dire socialement oubliables » – Conférence aux Hôtels d’Agar

L’un de mes amis, avec qui j’ai fait ma philosophie (pour reprendre son heureuse formulation), est commissaire d’exposition à Cavaillon, dans son musée familial appelé l’Hôtel d’Agar. De fil en aiguille, il a lu mon livre, sa famille aussi, et j’ai été invitée à faire une conférence là-bas, en marge de leur exposition sur le travail de Joël-Peter Witkin et Bernard Faucon, ce qui était un cadre plus qu’idéal pour ce que j’avais décidé de raconter.

Ça reste seulement ma troisième conférence, je vois donc une grande marge de progression, mais je sens que je gagne en confiance. Cela dit, en plus de la vidéo, je vous donne le texte que j’avais préparé !

Quand on est modèle photo, on tombe juridiquement sous la même définition que les mannequins d’agence, mais aussi les modèles posant dans les écoles d’art. Cela pose un vrai problème de statut, puisque les règles qui englobent toutes ces activités sont bien évidemment plus adaptées à l’une qu’à l’autre, rendant quasiment impossible la facturation des séances photo à un modèle qui ne serait pas en agence, et lui interdisant donc d’en vivre légalement. Mais cela dit aussi quelque chose de notre société et de la façon dont on envisage la représentation des corps aujourd’hui.

Ce n’est pas de représentation des corps dans un domaine journalistique ou de reportage, telle qu’étudiée notamment par François Soulages, dont il est question ici, mais les problématiques présentes de façon évidente dans ces domaines le sont tout autant lorsqu’on aborde le corps représenté d’un modèle, c’est à dire d’une personne qui, volontairement, prend la pose avec le but de participer à la création d’une image, que celle-ci soit ensuite à vocation purement artistique ou commerciale.

Ce que nous dit l’absence de cadre légal adapté à tout un pan de l’activité de modèle qui, pourtant, existe depuis des siècles, et qui, en photographie, est en pleine expansion en ce moment même, c’est qu’on ne veut pas entendre parler des modèles d’art. Ils ne font pas, ou très minoritairement, l’objet de grosses transactions financières comme leurs cousins les mannequins d’agence et de publicité, ils sont donc économiquement négligeables, c’est à dire socialement oubliables. Pire : ils sont indésirables. En attestent les nombreux messages haineux d’internautes que la plupart reçoivent toutes les semaines.

Et s’ils sont indésirables, c’est parce qu’ils touchent à l’essence politique de la représentation des corps. Ce n’est pas tant le fait que beaucoup soient dénudés qui est un problème ici – c’est le fait qu’ils l’aient choisi d’eux-même, et, pour l’immense majorité, de façon gratuite.

Ce qui est politique, c’est tout à la fois ce qui est représenté, et qui représente avec quelle volonté.

Par définition, si j’utilise la représentation d’un corps en publicité, le corps en question a été choisi par un client, la création de l’image – incluant l’expression personnelle du modèle – aura été soumise à des exigences relevant du marketing. C’est particulièrement vrai pour ce qui concerne les corps nus.

Le corps nu en publicité répond principalement à deux fonctions, toutes deux remplies par des corps présentant une confirmation physique très spécifique – le “type agence” – qui est aussi ce que l’on trouve de plus proche du corps de l’industrie de la forme, concept développé par Jean-Louis Bischoff comme idéal artificiel dit parfait et, par essence, inatteignable, qui nous renvoie à notre propre imperfection. Nos propres défauts. “Comme si l’ébauche maladroite qu’est le corps n’attendait que le miracle de la science pour être enfin redressé” 

Ce corps, qu’il soit féminin ou masculin, et particulièrement sa sur-représentation, a pour double effet : d’associer le produit à un sentiment d’attirance, la norme ayant été construite comme parfaite et donc désirable, chez les consommateurs (ce qui a pour autre effet d’objectiver la nudité justement en la ramenant à ce seul effet d’attirance), et de faire culpabiliser ce même consommateur par rapport à sa propre inadéquation à cette norme ; l’objectif étant qu’en achetant ce produit, le consommateur tende à corriger cette inadéquation. Ce jeu de nourrissement du duo désir / culpabilité fonctionne très bien d’un point de vue commercial parce que la société de consommation se fonde justement sur le sentiment d’insuffisance des consommateurs : des gens parfaitement heureux et bien dans leur peau n’ont pas besoin de consommer pour compenser.

Mais, quand le corps représenté est celui d’un modèle photo, d’un modèle d’art, de toute personne posant dans un circuit alternatif en fait, alors le message envoyé est totalement différent. On peut faire de l’art avec des corps répondant aux normes préétablies par la société de l’industrie de la forme bien sûr, mais si le but de l’art est de tendre vers une forme d’universalité alors cette universalité devrait pouvoir se retrouver répercutée dans le choix de sa matière première – ici les modèles. Ce qui sous-entend que n’importe qui, quelle que soit la façon dont se présente son corps, peut être modèle photo, que ce soit pour une fois, une année ou une vie.

La réaction d’une part de la population à l’encontre des modèles, elle, est intéressante parce qu’elle nous dit précisément où le bât blesse, à quel endroit l’existence de modèles sans agences fait tension.

Quand je suis devenue modèle photo, j’ai été confrontée à beaucoup de critiques, allant de mon narcissisme supposé – qui es-tu pour oser poser sur cette photo ? – à des suppositions hasardeuses sur ma vie sexuelle. Quelques-uns de mes amis ont trouvé dérangeant de me voir prendre la pose en photo, dénudée ou non d’ailleurs, alors que j’étais “une vraie personne” de leur entourage. Une personne normale. Ergo, un mannequin, ça passe, parce qu’elles ne sont pas des personnes normales, peut-être même pas vraiment des personnes puisqu’elles ont une existence publique. En tout cas, elles faisaient partie d’une catégorie à part alors que moi, j’étais dans la même catégorie que ces amies qui, ne se donnant pas le droit de se considérer dignes d’être mises en avant en photo, me le refusaient par défaut.

Devenir modèle photo, c’est en fait d’abord faire fi des critères des agences, mais c’est surtout décider quoi faire, et de faire quelque chose, de son image. Et ce, sans avoir été choisie par une autorité dominante, la sacro-sainte agence. En tant que femme, c’est devenir pro-active dans ce qui est fait de la représentation de nos corps. C’est reprendre le pouvoir.

Et ça, au-delà du fait que cela devient une sorte de reproche aux yeux de celles et ceux qui, extérieurs à la norme qui leur a été posée et martelée, n’osent pas la remettre en question et s’assumer comme ils sont, ça ne plait pas du tout. On est en 2017 et ce sont encore principalement des hommes riches, blancs, cisgenres et âgés qui décident quel corps est acceptable et lequel ne l’est pas. La décision vient, encore et toujours, d’autres que les propriétaires des dits corps, et est prise en fonction d’intérêts qui ne sont pas les leurs.

Si j’ai commencé la photo, c’était, au départ, pour explorer comment me confronter à mon image pourrait me permettre de me sentir mieux avec celle-ci, et plus en confiance dans mon corps. Et puis j’ai réalisé que je pouvais raconter quelque chose avec ces images, que ce soit par les choix des projets dont je voulais être l’interprète ou carrément en prenant part à leur direction artistique. Enfin, j’ai réalisé que si je pouvais faire parler mon corps et son image, que si ce que j’en faisais pouvait dire des choses, alors ma pose pouvait devenir un acte militant à part entière.

Aujourd’hui je crois que le simple fait de travailler sur sa confiance en soi, dans le contexte qui est le nôtre, est devenu une forme de militantisme. Le premier pas. C’est priver cette industrie de la soumission des leviers qu’elle nous appliquait. Finalement, se mettre à poser quand on ne fait pas une taille 34 pour 1m75, qu’on n’est ni blanche ni jeune à la peau douce, c’est un acte de révolte, plus doux que de construire une barricade, mais c’est implicitement court-circuiter les ficelles de la société de consommation. Dans une société dominée par l’image, mettre la sienne en avant c’est réclamer la reconnaissance de sa légitimité à exister, telle que l’on est, sans avoir à demander la permission ou à compenser ces écarts signifiants par rapport à la norme que nous sommes devenues en achetant le produit idoine. Mais c’est aussi affirmer sa liberté à disposer de son corps, de son image, en tant qu’instruments politiques. Et c’est, enfin, contribuer à ce que la honte change enfin de camp.

Si je décide que c’est à moi de dire ce qui est acceptable ou non pour mon corps et si c’est moi aussi qui défini pourquoi ces choix, alors je fais dans le même temps un pied de nez à toutes ces cultures issues du patriarcat que sont le slut-shaming, le body-shaming, et finalement tout comportement consistant à faire sentir à une femme que, si elle subit des manques de respect dans l’espace public, c’est elle qui devrait avoir honte.

Finalement, on entend beaucoup parler de la banalisation des corps et de comment tout ça fait du mal à l’image des femmes et encourage le sexisme. C’est vrai, mais on oublie de dire que, si on banalisait les corps, tous les corps, sans toujours les ramener à l’idée de sexualité ; si on libérait les discours sur la sexualité au lieu d’encore entretenir l’idée que c’est quelque chose de sale, alors on ferait bien plus pour la cause des femmes qu’en les enfermant “pour leur bien” dans des représentations et comportements jugés acceptables. Il y a une étude menée par l’historienne Lisa Hilton qui montre que, dans l’histoire, les régressions des droits des femmes ont toujours été corrélées avec des mouvements de censure sur leurs corps dans l’art, illustrant encore la connexion intime entre la représentation des corps et le traitement politique réservé aux propriétaires des dits corps. Le jour où ce sera devenu aussi banal de voir des femmes nues dans l’art et dans la vie que de croiser des hommes torse nu à la plage, je doute que les détentrices de ces poitrines si choquantes se fassent autant insulter qu’elles le sont en ce moment.

Et, de plus en plus, je vois des modèles jusque-là minoritaires sortir de leur invisibilisation, commencer à poser, qu’ils soient en dehors des limites tracées par la norme de par leur poids, la teinte de leur peau, leur identité de genre. Et je trouve ça fantastique. Et c’est pour ça que j’ai envie qu’on se batte pour qu’il y aie une meilleure reconnaissance des modèles d’art en photographie : parce que même si ça ne suffira jamais, réclamer le droit d’occuper l’espace visuel, l’espace public, c’est marcher pour le respect de nos droits.

Et pour faire ça, il est essentiel qu’on prenne en compte la réalité du travail d’un modèle : trop de gens s’en tiennent encore à la dimension plastique de celui-ci, ou, pour le dire autrement, considèrent que le travail du modèle en photographie est simplement d’être là, généralement d’être beau, et de se comporter en matière brute attendant d’être animée par l’intention du photographe, un peu à la manière d’un Pygmalion. S’il ne faut pas oublier qu’un portrait est en réalité le portrait de deux personnes, et que le photographe n’est jamais uniquement un témoin mais raconte toujours une histoire avec les éléments de langage qui lui sont propres, le cadrage, l’angle, le choix de l’instant du déclenchement, le traitement, considérer que le rôle du modèle est purement d’être un support, c’est méconnaître la nature de la relation qui s’établit entre un photographe et son modèle.

Dire qu’un portrait est le portrait de deux personnes comme le fait Oscar Wilde est certes important, mais c’est plus que cela. Il y a un dialogue, généralement non-verbal, qui s’instaure entre les deux protagonistes de la prise de vues, l’énergie allant de l’un à l’autre et vice-versa. Ce que donne le modèle influe sur le regard du photographe qui lui-même influe sur la façon dont le modèle peut, et va, s’ouvrir. Photographier, c’est photographier un rapport, comme le rappelle François Soulages.

Tout comme le choix d’un acteur ou d’une actrice donnera une couleur différente et unique à un même personnage, écrit par un même scénariste et filmé par un même réalisateur, il est faux de croire qu’un modèle est un élément plastique interchangeable sans que cela affecte le discours de la photographie, et ceci même si le photographe est seul directeur artistique de la photo, ce qui est loin d’être systématique, parce qu’aucune interaction entre deux volontés ne ressemble à une autre.

La séance photo peut se concevoir au choix comme champ de bataille ou comme espace de collaboration, où photographe et modèle construisent une image et un discours ensemble, que ce soit de manière conjointe ou en se mesurant l’un à l’autre. Quoiqu’il en soit, la photographie finale est le résultat de ce dialogue.

Le modèle, pour habiter le cadre qui lui est donné, est obligé d’aller chercher le matériel émotionnel dont il a besoin en lui-même. Poser, ce n’est pas simplement disposer son corps dans une certaine configuration, c’est engager tout son corps dans une action et c’est utiliser des parts de son intimité émotionnelle afin de donner à voir l’intention choisie. Poser, c’est utiliser en conscience ce que Foucault appelle le corps-texte. C’est donc bien plus impliquant que simplement mettre l’image de son corps à disposition du photographe qui donne ou non ses indications, et on voit bien en quoi le dialogue entre modèle et photographe est une alchimie délicate.

Le modèle pose avec son physique, mais aussi avec son intériorité et son histoire. Si la conception traditionnelle du modèle à la merci du photographe qui aurait tout contrôle sur la séance et sur les images correspond à une réalité qui peut exister, il y a en fait autant d’interactions que d’acteurs et même que de séances photo, puisqu’au fil de la collaboration et du travail commun qui s’établissent entre eux, le rapport de confiance, la qualité du lâcher-prise, peuvent s’amplifier ou au contraire se détériorer. Un modèle est comme un acteur dont on ne gardera qu’une image du jeu, mais il est tout de même obligé d’être en jeu tout au long de la prise de vues.

Je pense que la pose et la pose indépendante cristallisent un certain nombre de problèmes présents dans notre société, qu’ils aient traits au rapport au corps, à l’image, ou plus généralement à l’autre. Je pense que l’art et la pratique artistique devraient conserver leur dimension politique et ne pas s’obliger à la neutralité ; et quand aux modèles, qu’ils soient dans une démarche de réappropriation de leur corps, de meilleure connaissance d’eux-mêmes, de catharsis ou d’engagement politique, leur statut et le regard qui leur est porté sont à examiner, ne serait-ce que par la loupe grossissante que cela nous offre.

entete

Les marmites artistiques

Un peu avant mon départ pour les États-Unis, Coline Rabiosa m’avait proposé d’animer un atelier-conférence-débat au festival qu’elle co-organise ces jours-ci, Les Marmites Artistiques. Le thème de cette année étant « Comme à la maison », le lien avec la question de l’intimité et donc d’une partie du contenu de mon livre était, semble-t-il, assez naturel, et c’est pourquoi elle a pensé à moi.

C’est aussi elle qui m’a suggéré de faire faire des flyers, histoire de promouvoir un peu le livre au passage.

Quand ton print est un peu en retard et que du coup tu commandes des flyers pour ton atelier au festival @lesmarmitesartistiques :)

Une publication partagée par L’art de la pose (@lartdelapose) le

Et puis on a parlé du contenu. J’ai tracé de grandes lignes, prévu des pauses pour débattre avec les gens de façon à ce que ce soit interactif, puis on a décidé d’inclure un mur d’expression (qui était en fait une table d’expression) pour qu’ielles puissent écrire, et j’ai fini par proposer un exercice qui tenait plus de la cruauté que du théâtre, à base de miroirs et de choses gentilles à dire. J’ai peut-être un peu fait glisser mon sujet de l’intimité à la vulnérabilité, et ce de façon délibérée.

Bon, évidemment j’ai paniqué avant le début, j’ai essayé de m’enfuir, Coline m’a ceinturée et fait un plaquage assurée que j’allais être super, j’ai dit :
- Mais tu avais vu le lien que je t’ai envoyé avec ma dernière conf ?
- Ah non.
- Ah ! C’est pour ça.

I’m like the worse vulnerability role model EVER. Brené Brown me pardonnera le vol de cette quote. (Je vais re-regarder cette conf, tiens. Faites-le aussi.)

Je plaisante, ça s’est plutôt bien passé, même si à un moment je suis partie en vrille et ai commencé à citer François Soulages, comme ça, au débotté.

Marmite

Pour cette fois, j’ai testé une autre stratégie : ne pas écrire mon texte en entier, mais un line-up et en faire un powerpoint dont me servir comme guideline, puisque j’avais un rétroprojecteur. Je partage ledit document avec vous.

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La COSconférence

Comme je vous le disais tantôt, lors de la convention du costume, j’ai été invitée par Fanny et Fenriss à dire quelques mots sur la pose. J’avais eu du mal à orienter mon speech, me demandant ce qui pourrait rendre cette conférence intéressante pour spécifiquement des personnes fréquentant les milieux costumés au sens large, c’est à dire reconstituteurs, GNistes, cosplayeurs…

Alors j’ai réfléchi. Je ne trouvais pas quoi dire, j’avais envie de m’enfuir dans la forêt, j’ai voulu poster des GIF sur internet, j’en ai cherché un avec une personne qui courait les bras en l’air, je n’ai pas trouvé, et j’ai fini par trouver que je voulais commencer en parlant de l’impact… du costume.  À partir de là, je me suis assise au Dernier Bar avant la fin du monde qui est un peu en train de devenir mon bureau, et j’ai écrit.

Ensuite, mon texte était trop long pour ma demi-heure et je suis passée de « Je n’ai rien à dire, ça va être nul, les gens vont s’ennuyer » à « C’est trop long, ça va être nul, les gens vont s’ennuyer ».

Forcément.

Bon et en fait ça a été. Je veux dire, on voyait que je ne suis pas à l’aise avec le fait de parler en public, et je ne m’en suis d’ailleurs pas cachée, mais j’ai l’impression d’avoir couvert ce que j’avais à dire (avec la frustration évidente due au fait de vouloir repartir dans tous les sens), les gens du public ont été adorables, l’un d’eux m’a même demandé si on pouvait s’en servir pour donner de l’élan à un pigeon – ce qui m’a, je ne plaisante pas, été d’une grande aide, donc si tu passes par là, merci à toi -, et en fait à la fin j’étais contente d’être venue.

Wopurée #stress #canwepanicnow #envraicestfini #cosconv

Une photo publiée par Florence Rivières (@sirithil) le

D’ailleurs regardez tout le monde avait l’air bienveillant. Quelqu’un a même dit des choses gentilles sur ma conférence sur son blog. J’ai même décidé d’assumer, tellement que si vous descendez un peu dans cet article vous trouverez la vidéo (une partie, ça a coupé une bonne part des questions), et encore un peu plus bas, le texte que j’avais écrit, tel quel. On notera que j’avais écrit directement sur un style oral et, pire, que j’avais prévu certaines de mes blagues. Mais pas toutes, et notamment pas mon imitation d’Anaël Verdier à 4:30.

 

 

En ce qui concerne la pose en costume spécifiquement, vous pouvez être amené•e•s à organiser des séances photo spécialement avec des photographes, mais aussi à être sollicité•e•s directement par des photographes lors d’événements costumés, comme ici, les journées grand siècle, des conventions…, et on va voir que ce n’est pas la même chose.

Globalement, les conseils que je vais donner peuvent s’appliquer à l’un ou l’autre cas, mais lors d’événements c’est quand même davantage une ambiance « Débrouille-toi pour être bien sur la photo ». Bon. La première chose, c’est de vous demander pourquoi vous souhaitez vous faire prendre en photo. Pas pour vous demander si c’est légitime, parce que ça l’est, mais parce que vous n’utiliserez pas les mêmes moyens pour remplir les mêmes attentes et que vous penserez votre séance photo différemment. Est-ce que vous avez envie d’une belle photo de profil à mettre sur Facebook ? De montrer votre travail de costumier•e (J’imagine qu’il y en a) ? De conserver le souvenir d’un moment ? De créer une image artistique ? Moi, je sais qu’en tant que modèle photo je suis paradoxalement accro à un point qui touche au fétichisme aux photos backstage et souvenirs, et que j’ai besoin d’être une personne totalement différente dans l’un et l’autre contexte pour que l’image me fasse plaisir.

Dans la préparation d’une séance (ou d’une sortie d’ailleurs), je n’ai pas envie de vous donner un cours de maquillage ou de choix des matières ou vous faire l’affront de vous rappeler de bien mettre un jupon sur vos paniers parce que ce n’est pas ma place, mais en général en photo on n’aime pas trop les choses qui brillent, peaux comme vêtements. Il y a des exceptions, mais c’est plus difficile à gérer pour le photographe, et on a envie que notre photographe soit heureux. Également, je préconiserais à celleux qui ne maîtrisent pas totalement l’art du maquillage et qui devraient néanmoins se débrouiller seul•e•s d’en faire le moins possible. Un teint bien poudré c’est ce qu’il y a de plus important, et c’est bien plus facile de vous mettre en valeur si vous n’avez pas trop chargé en matière et en couleurs au préalable.

S’agissant de la pose à proprement parler. Un écueil qui peut se présenter très rapidement quand on pose en costume, c’est de se laisser « manger » par le costume. En quelque sorte, de faire non pas une photo de vous en costume, mais une photo du costume et il se trouve que vous êtes dedans. C’est normal. Le costume est particulier, potentiellement imposant, alors que vous vous côtoyez vous-même tous les jours. Et on a souvent tendance à se cacher en photo quand on n’a pas l’habitude de poser parce qu’on n’assume pas forcément d’être dans une position où on se met en valeur. Mais vous pouvez vous mettre en valeur ET mettre le costume en valeur, et même que le costume sera mieux mis en valeur si vous acceptez de vous mettre vous-même en avant.

Donc, détendez-vous. Laissez-vous imprégner par votre costume. En plus, si ça se trouve vous êtes dans un château ou un lieu chargé d’histoire. Tout ce que vous avez à faire, c’est absorber l’énergie de votre environnement, ce qu’il vous évoque, et le renvoyer dans l’objectif assorti de votre propre présence. Le costume, quand on ne s’en sert pas pour se cacher, est une aide formidable parce qu’il porte en lui-même toute une mise en scène préexistante. Il vous cadre, et vous n’avez plus qu’à vous autoriser à exister avec ce cadre. Pour vous inspirer davantage, vous pouvez aller dans des musées, regarder des tableaux, voir comment les peintres de l’époque représentaient leurs personnages, mais poser de façon naturelle c’est vraiment de l’ordre du feeling. Vous pouvez vous raconter une histoire dans votre tête, mais essayez autant que possible de ne pas le faire avec des mots et des pensées formelles, mais plutôt de ressentir les impressions que vous auriez si vous la viviez, ce qui déplacera votre imagination de votre tête à votre corps. Et jusqu’à preuve du contraire on pose avec son corps.

Il faut garder votre corps en tension. Pas crispé, mais en extension permanente. Ça ne veut pas dire que vous devez cambrer le dos et bomber le torse en permanence, attention ! On peut très bien être en extension dans les muscles tout en adoptant une position rentrée, fermée, qui peut être très expressive et très esthétique. Mais le fait est que votre pose doit être dynamique et engager tout votre corps pour fonctionner, même vos jambes qui sont cachées sous votre crinoline. La colonne vertébrale déliée, ça vous permet de garder la technique dite du « cou de pigeon » pour éviter les plis disgracieux, d’être mobile au niveau des épaules, qui enverront un message totalement différent, et de puiser assez de confiance en vous dans votre posture pour ne plus être tenté•e•s de vous cacher. C’est gratuit. Une fois que vous avez fait ça, que vous êtes en énergie et que vous habitez vraiment le costume – je pense aux cours de la Comedia Del Arte où on parle d’ « Allumer le masque », ça se rapproche énormément – vous pouvez vous positionner en faisant toujours partir vos mouvements de votre centre moteur. Ça n’a pas de sens de vous placer, de vous couper du mouvement, puis de bouger juste un bras. Donc vous avez besoin de rester en énergie entre les poses. Et, oui, c’est pour ça que poser c’est physique. Pour tricher un peu et renforcer cette impression de dynamisme, vous pouvez poser un peu de trois quarts, pas tout à fait de face, ça donnera l’impression que vous êtes au milieu d’un mouvement. D’ailleurs, vous devez être au milieu d’un mouvement. Si je m’assois sur une chaise, je continue à être en train de m’asseoir tout le temps que je passe sur ma chaise. Au moment où je me considère en position arrivée, je perds mon intention. C’est fatal.

Dans la pose, vous utilisez votre énergie et vos sensations pour vous placer, mais une « bonne pose », c’est plus complexe que le fait de se mettre dans une bonne position. Il y a un jeu de regards et d’intéractions qui se noue entre le modèle, le photographe… et la lumière. Donc ça veut dire que vous devez vous laisser influencer par la façon dont votre corps réagit à ce que vous voulez exprimer, à l’endroit où est le photographe (comment cadre-t-il ? est-il en face de vous ? En contre-plongée ? En plongée ?) et à la façon dont la lumière vient se poser sur vous. Est-ce qu’elle est zénithale, est-ce qu’elle vient plutôt de côté ? Est-elle dure ou plutôt atténuée ? Quelles ombres est-elle susceptible de faire tomber à quels endroits de mon corps ? Typiquement, si vous posez en extérieur en plein midi, vous aurez des ombres très dures et je préconise d’ailleurs de vous déplacer à l’ombre ou d’essayer d’inventer un léger contre-jour, alors qu’un ciel nuageux vous laisse un peu plus libre parce qu’il diffuse la lumière. Et ça, on aime.

Sur le visage : on a déjà parlé de l’expression et de la position du cou, mais sur un aspect purement technique, si vous avez le regard vers l’objectif, c’est bien de regarder un peu plus haut, à la naissance des cheveux du•de la photographe, pour avoir les yeux bien ouverts et qu’ils prennent la lumière. Également, lever légèrement la tête vous permettra d’esquiver les fameuses ombres qui tombent pile sur vos cernes et vous donnent l’air d’être allé•e à une zombie walk alors que c’est Downton-sur-mer. La lever légèrement de biais par rapport à l’objectif joindra l’utile à l’agréable en évitant de montrer l’intérieur de votre nez. Et, pour détendre votre visage, n’hésitez pas à y aller de quelques grimaces entre les prises. Si vous êtes sur la même pose depuis un moment et que vous sentez que vous êtes en train de vous figez, répétez le mouvement pour en retrouver la sincérité. Et cessez de vous excuser d’être là. Je vois des tas de photos de gens contents d’être en train de faire une belle photo d’eux mais qui ne veulent pas qu’on se dise qu’ils se prennent au sérieux et qui ont ce petit demi-sourire ironique qui dit « oui, bon, je pose, mais franchement ce n’est rien, c’est pour la blague ». Et même si c’est important pour vous ? Quel est le problème ? Autorisez-vous à vous prendre au sérieux le temps de quelques photos !