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Bienveillance

Je rencontre souvent des gens qui me ressemblent. De plus en plus souvent, à vrai dire. Qui me ressemblent, c’est à dire : avec une envie de créer, d’agir en artistes, et un énorme syndrome de l’imposteur qui leur fait remettre à demain le fait de s’y mettre. En général, je leur offre Nobody wants to read your sh*t parce que j’ai identifié ce livre comme celui qui a fait charnière dans ma vie, mais la vérité c’est que la charnière était composée de bien plus de paramètres que ça. Still (Writing), c’est une bonne influence à avoir.

De temps en temps aussi, je croise le chemin de perfectionnistes autoproclamés qui ne font rien de tel – c’est à dire de juges et censeurs. Ils me parlent de légitimité, eux aussi ; celle des autres. Celle de ces artistes qui sont en découverte de leurs propres compétences et de comment iels pensent que ces gens-là manquent d’exigence, d’autocritique, de perfectionnisme justement. Parfois ils agitent un diplôme ou une pratique artistique réputée exigeante pour justifier leur violence, mais tout ce que j’entends c’est Je n’ai pas fait le choix de m’y mettre et je t’en veux de le faire alors que tu n’as pas ce que j’appelle le talent – la capacité à maîtriser tous les aspects du travail, tout de suite, à sortir un truc parfait dès le début. De quel droit tu montres tes premiers travaux ? De quel droit tu sors un livre ou une histoire ou une série qui n’a pas le niveau de ce que font des auteurs et des réalisateurs et des comédiens qui ont des décennies d’expérience, d’apprentissage et de ratages derrière eux ? De quel droit tu te permets d’être imparfait et d’être quand même ?

J’ai envie de leur dire que le talent, c’est une notion pratique – pour ne pas s’y mettre, pour interdire à ceux qui ne l’ont pas de s’y mettre. Je ne crois pas au talent même si je reconnais l’existence de facilités. C’est un débat que j’ai souvent. Je ne prétends pas qu’on parte tous du même endroit, mais je dis qu’on peut tous arriver là où on a envie – besoin – d’être. Mais je sais qu’ils ne m’écouteront pas, alors j’arrête d’essayer avec eux et je passe davantage de temps avec celles et ceux qui ont accepté d’avoir conscience de leur vulnérabilité.

J’ai envie d’être un artiste et ça me fait mal de ne pas être en train d’écrire ou de danser ou de composer ou de peindre, là, tout de suite.

Et si j’étais trop vieille maintenant ? C’est pas trop tard, tant que tu es en vie et lucide. Quel que soit le nombre d’années qu’il nous reste à vivre, c’est de toute façon trop pour les passer à faire semblant de se contenter d’autre chose. Regardons les choses en face : renier nos aspirations, on l’a toustes déjà fait, à un moment ou à un autre. Comment ça a marché pour toi ? Pas fameux, si ?

Et si je suis déçue de ce que je fais ? Mais c’est ça le truc, tu ne seras jamais satisfaite. The blessed unrest. Et c’est ça qui te fera continuer. Encore. Et encore. Les jalons sont moins importants que le mouvement.

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Et si ce que je fais n’a aucun impact, sur personne ? Et si tout le monde s’en fout ? J’ai souvent repris à mon compte le contre-argument suivant : mais si, au contraire, tu peux changer la vie d’une personne, ne serait-ce que d’un degré, est-ce que ça ne vaut pas déjà le coup ?, mais je veux aller plus loin. Et si cette personne c’était tout simplement toi ? Et si le simple fait d’accepter de prendre ce temps et de te retrouver face à toi-même et de créer ces choses que tu t’autorises à peine à imaginer et de leur porter un regard honnête et franc en oubliant cinq minutes les jugements extérieurs – et si, ça, rien que ça ça valait déjà le coup ? On dit tout le temps qu’il faut être le changement qu’on veut voir dans le monde et moi je crois impossible de s’asseoir à une table pour écrire honnêtement, d’arriver au bout d’un livre, et de ne pas être une meilleure personne à la fin. (Sauf Hitler.) Je crois que ça vaut le coup.

Dans l’une des nouvelles que j’ai terminées cet été, l’un des personnages dit à l’autre, catastrophé de ne pas réussir à changer l’ordre des choses (l’ordre des choses. L’existence même de cette expression dit tellement sur notre façon de penser.) : « Tu ne peux pas faire plus que ce que tu es. Mais tu peux devenir davantage, si tu essaies longtemps. » Et la première chose qui existe dans le monde et sur laquelle tu as une prise, c’est toi. Alors, pourquoi ne pas commencer par là ?

Bien sûr que l’artiste répond à son époque, à son Zeitgeist, bien sûr que l’art c’est politique, bien sûr qu’on a besoin de sentir qu’on a une prise sur le monde, mais qu’est-ce qu’on a à perdre à essayer d’être alignés avec nous-mêmes, enfin ? Jusqu’à preuve du contraire, tu fais partie du monde. Peut-être que la seule chose que tu auras gagnée c’est que tu seras plus en phase avec ta vulnérabilité ou plus forte ou plus honnête ou plus consciente de ce dont tu as besoin, mais bordel, c’est pas médiocre, comme résultat. C’est le contraire.

Et si, au passage, tu as touché quelqu’un, ou encouragé quelqu’un à s’y mettre aussi, ou amorcé un changement dans le monde, c’est parfait.

Et vous savez ce qui est marquant, pour moi, dans toutes ces raisons de créer et de chercher à s’améliorer pour créer encore même si on ne s’en sent pas capable ? C’est le nombre de fois où j’ai besoin qu’on me le rappelle, et où moi, je dois le rappeler à celleux qui me l’ont précédemment dit. C’est un peu notre lot, mais on en tire notre parti. On est à la fois un équipage (qui se soutient les uns les autres) et une flotte (chacun mène ses propres projets, pas ceux des autres). Et tout ça – la bienveillance reçue et donnée et partagée, le fait de se nourrir mutuellement et de voir les autres grandir et d’en tirer de l’inspiration – ce serait un peu mon idée de la famille parfaite.

Alors je propose qu’on continue ça.

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