Autobiographie d’une couleur

Texte écrit durant un atelier d’écriture de Pauline Harmange.

Ils s’inquiètent tous de ce qui se passera ensuite. Dans quelques années, quelques décennies au plus. Chacun sa peau, celle de quelques autres au plus. Et moi ? Ils se répètent entre eux combien tout sera plus difficile une fois qu’il n’y en aura plus, la pauvreté, la pollution. Les flammes qui s’étendront avant de s’éteindre.

Mais eux, ils seront toujours là pour le vivre, ou d’autres pour se souvenir d’eux. Les plus vives aussi, en parlant de flammes. Il leur restera ça, et d’autres choses. Sous et au travers du plafond nuageux, elles seront toujours là. Elles se feront rares. Elles se feront précieuses, masquées avant de faner.

Mais moi ?

Ç’a été d’un glorieux, pourtant, ma naissance. Après toutes les autres. L’enfant chérie des magnats et industriels de tous poils. Bientôt, j’étais partout : dedans, dehors, et sur les vêtements des conductrices. Puis les bijoux, les objets, les cocktails, l’Art. Tout cela en si peu de temps, tout cela pour si peu de temps. On m’avait déterrée, nommée, adorée. J’étais devenue la coqueluche du tout-Paris. Adieu canard, adieu ardoises, et les rois on leur avait déjà coupé la tête depuis longtemps.

Mais s’il n’y en a plus ?

Qu’est-ce que je deviens, moi, une fois qu’ils ont tout pris ? S’il devient le mauvais souvenir d’une époque qui leur a tout pris avant de les abandonner dans les décombres ? Mais c’est de leur faute. Je ne leur ai jamais rien demandé. Je regarde l’époque s’effondrer et je me demande s’il vaut mieux leur oubli ou leur haine. Au fond, je crève de peur.

Où vont les couleurs lorsqu’il n’y a plus personne pour les nommer, plus rien qu’elles puissent décrire ?

Tarothor

Après le trailer, voici le premier volume des interviews de Fenriss qui utilisent un tirage de tarot et le concept du Voyage du Héros de Joseph Campbell pour tenter de retracer le parcours d’un.e écrivain.e. Pour ma part, j’avoue que ça m’a mis.e dans une situation assez inconfortable (comprendre : j’aurais voulu recommencer), mais j’ai bien aimé ce moment !

Pour les consoeurs qui passeraient par ici, Fenriss cherche à interroger des autrices et surtout des personnes racisées, puisque ce sont celles qu’on voit le moins. Je ne peux que soutenir cette démarche.

Something in a fanzine

Ce week-end se tenait la InkJam 2021, qui était aussi ma toute première game jam. Avec une douce équipe, j’y ai participé en tant que writer (et ai écrit beaucoup de poèmes adolescents des années 90).

Theme: You’ll think of something.
Designer: Echopteryx
Writer: Florence Rivières
Visual artist: Naïlys Kaboom
Music & Sound Designer: Aurélien Montero
Voice: Laurent Gris
Mama-san & correction: Sasha_JP

Quand vient la nuit

Thème lancé par le collectif Écris Simone. Contrainte : pas de négation.

La première nuit, ç’a été le chaos. Tout le monde se demandait ce qui lui arrivait – presque tout le monde. Les nuits suivantes on est resté chez soi, à se contempler dans tous les miroirs qu’on pouvait trouver, à scruter sa propre peau, attendant de savoir quel sens donner à tout ça. Se demandant de quoi ces tâches étaient la marque, s’il y avait contagion à craindre. Mais il y avait déjà tant de cas…

Et puis le consensus médical est tombé. Et le monde a compris pourquoi les marques touchaient tant d’hommes et si peu de femmes, pourquoi femmes et enfants, comme lors d’un naufrage mystifié, étaient épargnés. « Épargnés », un mot étrange dans ce contexte. Comment postuler que ces femmes, ces enfants, ces rares hommes avaient vécu loin de ceux qui deviendraient les marqués ? Si, comme la science l’affirmait sur un ton plein encore d’incrédulité, la marque pointait ceux qui avaient…, il fallait bien que l’on se pose la question de ceux qui avaient été.

Les hommes politiques qui s’étaient tenus loin des caméras y avaient toujours accès. Ils s’adressaient au peuple le midi plutôt que le soir. Les sessions nocturnes, à l’Assemblée, furent abolies. Il eût été trop facile pour une minorité d’épargnés de faire passer les lois qui les arrangeaient en douce ; on instaura l’obligation de légiférer en plein jour juste avant les interdictions de sorties pour les mineurs. On voulait les protéger de ce savoir. On arrêta certains marqués, bien sûr, parce qu’il fallait bien agir et qu’on était parfois bien obligé d’accepter un travail de nuit, même si cela signifiait risquer d’être vu. On conserva les arrestations de nuit ; il suffisait de rester chez soi, si l’on voulait éviter les discriminations.

Les épargnés protestèrent. L’instauration du couvre-feu profitait aux mêmes, elle privait de liberté de mouvement celles et ceux dont on aurait su qu’ils étaient innocents. On les accusa de vouloir défendre des agresseurs, y compris les leurs, on invoqua le syndrome de Stockholm. Le débat sur la carcéralité reprit de plus belle. Les scientifiques admirent leur incapacité à dater les faits marqués, à relier une marque à une victime. La prescription risquait d’être violée, dit-on à l’antenne. La prescription risquait. On refusa de rouvrir les dossiers classés sans suite. Des marqués en bandes, visages masqués, sortaient pour le simple plaisir de parader leur impunité. Les jets de pierre cessèrent lorsqu’on s’aperçut qu’ils rendaient les coups.

Et les nuit venaient les unes après les autres, et on attendait toujours les mesures qui protégeraient celles et ceux qui vivaient avec un marqué. Des groupes de femmes se créèrent, clandestins, les uns après les autres. Des groupes de femmes tout sauf épargnées, parce qu’existait-il seulement une telle personne ? Des groupes de femmes aux peaux libres des marques nocturnes, porteuses d’autres peut-être.

L’épidémie a eu ceci de bon qu’elle a arraché tous les voiles de nos faces. Les dossiers de divorces s’accumulent, des colocations s’établissent. Nous manifestons pour être protégées, nous militons pour l’obligation, pour les hauts fonctionnaires, d’apparaître au moins une fois par an, publiquement, de nuit. Nous savons que c’est en pure perte. On nous répond que nous avons les moyens maintenant de savoir à quoi nous en tenir. Comme si, parce que les marques apparaissent exclusivement la nuit tombée, cela exemptait les journées de tout risque.

Alors nous avons fait des nuits notre domaine. Quand vient la nuit, nous aussi sortons.

Entre nos mains

Thème lancé par le collectif Écris Simone. Contrainte : utiliser le futur.

Encore quelques semaines.

Entre nos mains disparaîtront ces quelques millimètres qui depuis des décennies suffisent à faire gouffre. Le verre froid qui nous sépare, assenant la différence entre eux et nous, l’irréconciliable distance, se lèvera comme un voile. Peut-être alors nous frôlerons-nous, nous mêlerons-nous et ne laisserons plus d’espace entre nos mains. Peut-être irons-nous jusqu’à nous toucher.

Encore quelques jours.

D’abord nous leur rappellerons ce qu’ils ont quitté, nous leur laisserons le temps de s’éveiller, de s’adapter comme nous l’avons fait. Nous leur dirons les vieux accords auxquels nous n’avons pas consenti. Comme ils ont dit que c’était entre nos mains maintenant mais ce qui était entre nos mains, ça n’avait pas changé, c’étaient les petits gestes, ceux qui n’ont de sens que dans un monde qui va déjà bien. C’était toujours ce qu’on nous laissait, les miettes de gestes verts au milieu d’injonctions à surtout, surtout ne pas laisser l’économie mourir plus vite que la planète. Et pendant ce temps, ils étaient cachés là. La moitié d’entre nous, mais pas n’importe quelle moitié ; suffisamment pour que chacun d’entre nous ait un être cher à préserver là, derrière le verre, mais en particulier la totalité d’entre eux. Ils disaient que ça nous rendrait plus responsables. Que la pause était due non seulement à la planète mais à tous ceux, là, qu’on avait endormis.

Nous ne leur raconterons pas les moments où nous avons essayé. Ils étaient tous endormis là avec nos êtres chers et leurs espoirs qu’à leur réveil nous aurions tout nettoyé et peut-être préparé une toute nouvelle planète pour eux, qui sait ? Alors ils ne méritent pas la microseconde de satisfaction que leur donnerait la confirmation que les directives ont été suivies, un temps. Non, nous irons droit au but et à la façon dont nous avons cassé leur monde après qu’ils ont eu brisé le monde. Il ne reste qu’eux à éveiller parce que nous avions déjà ramené ceux que nous aimions. Notre survie commune n’a jamais été une question de quantité de population.

Encore quelques heures.

Ça n’a pas été facile. Il reste beaucoup à faire. Mais petit à petit, année après année le jour du dépassement reculait et les territoires des animaux avançaient, et nous ne pouvions, ne pouvons, ne pourrons rien faire pour ceux qui ont souffert et sont morts, à part ceci.

Nous les éveillerons, les grands propriétaires terriens du monde d’avant, les tireurs de ficelles et les patrons pyromanes. Ils trouveront leurs possessions dispersées par la révolution, les quatre-vingt-dix-huit pourcents d’humanité qui ont eu la prévenance de les laisser dormir tout ce temps où l’on avait mieux et plus urgent à faire que s’occuper d’eux, face à eux, d’une façon ou d’une autre. Et nous les amènerons un à un, les ferons patienter dans les vieux couloirs – ils ont attendu des décennies sous leur glace synthétique, ils peuvent attendre encore.

Et plus tard, aujourd’hui, nous les jugerons.

À leur tour d’être entre nos mains.

Clitosaure x Dessine-moi un corps

Au printemps j’ai été convié.e à venir échanger avec les créatrices des podcasts Dessine-moi un corps et Clitosaure, ainsi que la tatoueuse et colleuse militante Anaëlle Goldy. Nous avons discuté de la façon dont notre rapport à l’art a façonné nos sexualités… et l’inverse. C’était un doux moment de sororité et d’échange, que je vous invite à partager avec nous a posteriori :

Quand j’ai reçu l’invitation à participer à ce podcast, motivée surtout par ma série de photos Sigilí, et j’imagine un peu par L’Art de la Pose, j’avoue m’être demandé si ces sujets étaient encore les miens, si cela ne faisait pas trop d’années depuis la dernière fois où je les avais potassés en profondeur. J’ai eu la surprise d’entendre que je n’étais pas læ seul.e à avoir eu ce petit accès de syndrome de l’imposteur, et la joie de constater que l’empathie et l’émulation des idées, ça marche tout de même drôlement mieux quand on ne met pas de mec cis dans la pièce. Bien sûr, comme souvent, une demi-heure après la fin de l’enregistrement, nous frappent en plein visage telle réalisation ou telle idée de dernière minute, mais n’est-ce pas ainsi à chaque prise de parole ?

Le vent se lève

Défi d’écriture lancé par le collectif Écris Simone sur Instagram. Contrainte : employer la 1ère personne du singulier ou du pluriel. Photo d’illustration : Mathieu Westmat.

Nous avons bougé. Nous bougions depuis longtemps sans que la terre en gémisse, nous remuions parce que quelque chose au fond de nous restait humide et moite. Mais cette fois nous avons bougé toutes ensemble et craquelé les linceuls que nous n’aurions plus à vomir pour devenir nymphes. Des parts d’entre nous s’étaient envolées, avant de s’affoler contre les parois poisseuses, elles avaient empli l’air et chassé l’espace.

Nous nous sommes prêtées les unes aux autres ; un bras. Une main. Les restes d’une nuque. La porte s’était depuis longtemps faite humus et des racines avaient descellé les pierres pour nous enlacer, bien après que nous soyons devenues incapables de les nourrir. Nous nous sommes ébrouées de la gangue dont on nous avait laissées couvertes, la gangue qui peut-être nous avait préservées, nous gardant de la sécheresse totale. Nous avions perdu connaissance avant que tout s’achève et ainsi nous avions pu nous éveiller les unes les autres. Nous avons vomi la terre et la poussière et avant peu c’est de sang séché que nous tapissions le sol sous vos pieds. Nous avons creusé et creusé et le sang est venu de nos ongles. Nous étions confiantes ; il en resterait toujours le moment venu.

L’une de nous se cogne contre l’inutile clé suspendue entre les parois de pierre et qui lui fêle deux dents. Le sol s’est effondré de haut en bas et maintenant c’est lui qui les maintient, qui nous conserve dans le souvenir. Nous ne creusons pas vers la grande porte. Nous avons décidé de fuir par la tour. Une famille de musaraignes s’y est établie, voilà plusieurs générations d’hommes. Ils ont oublié, ils ont négligé de vérifier ce que nous devenions une fois la porte fermée et la bâtisse enterrée. Aucun ne nous voit nous extirper une à une, nul témoin pour la sarabande de bras et de jambes et les voiles usés des cheveux qui désormais s’élèvent vers les étoiles. Le vent s’est levé pour nous accueillir, et peut-être avertir ceux qui nous ont oubliées. Mais ils ont cessé d’écouter le vent.

Nous nous sommes prêtées les unes aux autres et maintenant nous sommes entières. Nous continuons à vomir et le sable et le gravier, et les dissimulations. Nous nous vidons et le ciel nous imite, et entre deux haut-le-cœur nous levons nos visages pour les laver de pluie. Nous ignorons à quel moment la chair nous est revenue, nous doutons même qu’elle soit jamais partie. Mais alors nous tombons une dernière fois à genoux et les branches enragent en chœur de ce gâchis. Une foule d’estomacs se soulève à l’unisson et nous la trouvons au sol, la petite clé brillante tâchée de rouille. Mais l’argent ne rouille pas, et alors nous savons que nous n’avons ni rêvé ni imaginé. Au loin, les lumières d’un village nous appellent sans le savoir.

Le vent se lève et nul n’y guette nos odeurs. Nous nous mettons en route. Nous sommes le souvenir, et nous deviendrons plus encore. Nos mains se trouvent et ne se lâcheront plus ; au bout de la chaîne, un poing serré la protège – notre preuve.

Nous nous laisserons porter jusqu’à notre prochaine étape. Nous sommes le souvenir.