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Arrête de te poser des questions cons et fais de l’art

J’aime bien la métaphore du saut dans le vide, parce qu’elle parle à tout le monde.

Bon, parfois le saut c’est plutôt dans la fosse d’un concert avec son sol en béton – pas mortel, mais bien douloureux, et bizarrement pas moins effrayant en cas de mauvais atterrissage. C’est logique, d’une certaine façon ; si tu meurs, tu n’as pas à dealer avec le regard de tous les gens qui t’ont vu•e te planter. C’est, en revanche, oublier que les dits gens ont tout aussi peur de dealer avec notre regard que nous avec le leur, et aussi que d’une manière générale ils ont autre chose à foutre – et s’ils n’ont pas autre chose à foutre, ce n’est pas pour nous que c’est le plus triste.

Mais voilà. Le saut dans le vide. L’absence de parachute. Les réserves qu’on n’a pas gardées pour le voyage du retour. Les sécurités dont on se dépouille par peur de les voir se changer en béquilles, le genre de béquilles qui nous feraient elles-mêmes autant de croche-pieds que nécessaire pour s’assurer qu’on continue à avoir besoin d’elles. L’espérance de vie qu’on crame en se disant que si on n’a pas besoin de prévoir de rester en vie plus d’une semaine, alors on sera libres. Et la peur, toute cette peur-là c’est celle de gâcher du temps et de s’en rendre compte, parce que c’est beaucoup plus difficile de gâcher vingt jours que vingt ans.

Parfois c’est des trucs à la con, nos parachutes. Ça ne tient qu’à ce qu’on projette dedans. À ce qu’on projette que le reste du monde y projette.

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« Échouer à la vie ce n’est pas quelque chose qui existe« , et c’est drôle de tomber sur ces mots-là aujourd’hui parce que ça répond indirectement à ce qui me trotte en tête ces jours-ci. Je me demande ce qu’il se passe si j’échoue. Si je suis obligée d’arrêter… quoi que soit ce que je fais actuellement. Étrangement je ne me demande pas ce qui caractériserait un tel échec, ce qui le rendrait indiscutable, ce qui le prouverait, et quand je me penche sur cette partie-là du problème il ne me semble plus si évident. Mais je n’ai pas de ceinture de sécurité ; j’ai littéralement décidé de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour ça. Ça répond à une certaine posture philosophique, et à des restes de culpabilité judéo-chrétienne : l’argent c’est sale. J’essaie d’évacuer les seconds tout en ajustant la première aux endroits que je veux atteindre. Ça me va, ça.

Mais et si ?

Je veux dire, c’est pas obligé d’arriver parce que je n’aurai pas été assez bonne. Ou même assez bonne assez vite. Ou parce qu’un barbouze m’aura cassé les deux mains et que je détesterai trop ma voix pour dicter mes textes à une appli de reconnaissance vocale quelconque. Peut-être que le monde deviendra tout simplement impraticable.

Parfois je me dis que le monde, ce monde, va finir dans une ou deux générations au plus, et que ce n’est pas forcément plus mal. Et puis je me demande combien de temps ça dure, de nos jours, une génération. Plus long qu’à un moment, je pense, mais toujours assez court pour que, sans doute, je la voie. Je m’imagine dans un décor à la Mad Max, sans avoir même vu le film. Je me verrais bien sous un drap tendu entre deux carcasses de voiture pour offrir un peu d’ombre au milieu d’un désert que je fantasme plein de son sable alors qu’il aura été emmené pour faire du béton depuis longtemps. En train d’écrire. Mais dans ce monde-là il ne serait plus temps de raconter des histoires. Il nous faudrait la vivre avec la conscience que nous ne pourrons pas la transmettre. Et puis je ne crois pas que ce soit notre tâche de romantiser ce futur alternatif-là. J’imagine que c’est plutôt d’essayer de faire en sorte de… je ne sais même plus ce qu’on pourrait faire, à notre niveau. Tout vaut la peine mais rien ne semble assez.

Je m’imagine en réfugiée climatique, dans le vrai monde cette fois. S’ils nous font, à nous, comme on leur fait à eux, c’est plutôt mal barré. Je suis pas médecin, pas prof, pas quelque chose d’utile. D’objectivement utile, comme si l’objectivité avait quoi que ce soit à voir avec  la façon dont on traite un être humain. Ce sera bien fait pour notre gueule, collectivement, si ça se passe comme ça.

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Et puis je sors de ma rêverie éveillée et je réalise que sauf à vouloir prendre des cours de survivalisme, me triturer les méninges, ça ne changera rien au fait que j’aviserai sur le moment, forcément. Et que, hors effondrement, ce n’est pas comme si j’étais capable de seulement survivre sans ça. Sans faire des trucs. Tous les jours, tous les jours, tous les jours. En vrai, ça se passe plutôt bien, en ce moment, et c’est sans doute précisément pour ça que tout ça se passe en cascade dans ma petite tête. « The danger is greatest when the finish line is in sight. At this point, Resistance knows we’re about to beat it. It hits the panic button. It marshals one last assault and slams us with everything it’s got. » Pressfield est souvent là où on ne l’attend pas tout à fait. Je ne sais pas si je suis anything close to the finish line, mais ce qui est certain c’est que je suis de plus en plus sûre des directions que je prends et que je fais brûler de plus en plus de ponts et de ceintures de sécurité et de parachutes pour m’éclairer la voie.

Et l’autre chose qui est sûre c’est que c’est loin, très loin d’être à propos de si ça marche ou pas.

Il faut juste arrêter de se poser des questions con, et faire de l’art.

Et continuer à arroser ce plant de tomate sauvage sur mon balcon, parce que ce plant de tomate est politique au même titre que n’importe quel jardin partagé, et qu’aucun jardin partagé ne résoudra à lui seul le problème mais que ce serait drôlement pire s’il n’en existait aucun.

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