« Je préfère bosser avec des passionnées »

Il y a des choses un peu agaçantes dans la vie. La dissonance cognitive et les double-standards, par exemple, c’est agaçant. Notamment ce double discours qu’en tant qu’artiste, on expérimente constamment :

Si tu n’arrives pas à vivre de ton art, tu n’es pas un vrai artiste.

Si tu demandes à être payé pour ton art, tu n’es pas un vrai artiste.

Au-delà de la problématique de définir ce qu’est un vrai artiste, qui me semble assez proche du débat du talent qui est une notion qui ne sert qu’à introduire un système de castes, au-delà, même, des débats un peu bas de plafond consistant à se demander quel type d’activité artistique peut être qualifié de métier ou non, et selon quels critères – j’aimerais qu’on se penche sur ce qui se joue vraiment quand un client demande à un artiste de baisser ses tarifs parce que d’autres le font par amour de l’art.

Mais, chers clients, si vos autres collaborateurs et collaboratrices sont suffisamment à l’aise financièrement pour se permettre d’accepter d’être sous-payé•e•s, tant mieux pour elleux. Ce n’est pas mon cas. Ce n’est, à vrai dire, le cas d’aucun artiste que je connaisse. La passion ne nourrit pas, la sensation d’accomplissement artistique ne paie pas les loyers, et quand j’entends des gens essayer de culpabiliser mes camarades (et moi-même) parce qu’ils et elles ont eu le front de réclamer qu’on les paie pour leur travail, je vois rouge.

Ce qui se passe quand un artiste accepte votre tarif cassé, et que vous interprétez ça comme un intérêt plus grand porté à l’art qu’à l’aspect pécunier (l’argent c’est sale, et il est connu que la satiété tue l’inspiration), neuf fois sur dix c’est ceci : il pense ne pas avoir le choix.

Parce que la prochaine facture, la prochaine échéance de loyer, le prochain ravitaillement ou même le prochain renouvellement de matériel – vous savez, ce matériel dont on se sert pour créer des trucs – arrivent. Parce que vous n’êtes pas le seul à dévaluer le travail des artistes. Parce que c’est toute la société qui le fait.

Parce que, pour faire de l’art, encore faut-il être en vie.

Spirituellement vivant aussi, oui. Mais physiquement, corporellement envie, c’est un sacré bon premier pas.

Ce qui se passe quand vous sous-payez des artistes, ce n’est pas que vous vous assurez de travailler avec les plus passionnés – vous vous assurez, en fait, de travailler avec les plus précaires, ceux qui ne peuvent pas se permettre de refuser vos tarifs cassés. Vous capitalisez sur la pauvreté.

Si vous n’avez pas les moyens de rémunérer correctement des artistes, vous faites comme les gens décents : vous vous débrouillez. Si vous n’avez que 100€ de budget pour photographier votre mariage, 20€ pour une illustration, et que sais-je encore, c’est votre problème. Mais quand vous nous culpabilisez, quand vous commencez à remettre notre engagement en question comme si qui que ce soit était susceptible de faire ça pour l’argent, la violence n’est pas seulement symbolique, elle est économique.

Je n’ai pas envie d’entamer une démonstration sur le fait qu’on puisse réclamer une rémunération pour une activité artistique et être quand même passionné, car c’est une évidence. Mais j’aimerais que les gens qui tiennent ces discours réalisent l’endroit d’où ils les tiennent – presque toujours un endroit où la vie est plus confortable que celle à qui ils adressent ces sermons.

Vous nous demandez toujours de nous mettre à votre place, vos discours sur le fait que vous ne pouvez pas faire autrement que de faire de l’art ne se tarissent jamais. Ne vous en faites pas, nous non plus, sinon on ferait autre chose.

Alors mettez-vous à notre place, un de ces jours, ne serait-ce qu’une fois.

Divertissement

Écrire, réécrire avant de continuer, compter les mots pour se rassurer, vérifier qu’on n’est pas en train de procrastiner, repasser sur les planches, comment est-ce que je rends ça moins bavard ? Réinvestir son nid, monter des plans, faire des listes afin d’essayer d’organiser le bordel qu’il y a là-dedans, tenter de prendre des décisions (c’est une rumeur), ranger,

ranger donc, rencontrer des humains, constater qu’ils ne sont pas tous fatigants – non : qu’il y en a d’autres qui ne le sont pas. Il est agréable, non pas de ne pas penser à toi, mais de penser à d’autres sans avoir eu à le décider. Déplacer des chapitres, inverser l’ordre, raconter sensiblement la même histoire mais pas tout à fait finalement, ouvrir des parenthèses et des blessures – chez les personnages, peut-être chez d’autres humains aussi, on verra bien après tout,

faire des memes qu’on sera trois à comprendre, continuer à écrire cette fichue nouvelle qui se transforme en roman sans qu’on lui ait demandé son avis, partir en représentation pour, finalement, non, constater que ce n’est plus la peine. Je ne suis pas seulement devenue plus solide, je suis devenue une plus grande emmerdeuse – et, si l’on considère de quels points de vue, j’en suis assez contente.

Ne plus réussir à faire semblant de ne pas se respecter, même juste assez pour faire plaisir aux autres, avoir perdu cette compétence-là mais ne pas s’en inquiéter parce qu’un humain n’est pas une accumulation de compétences et parce que pourquoi ces autres qui ont besoin que je ne sois pas moi pour être satisfaits et moi devrions-nous nous faire ce mal-là ?

Sortir un peu la tête de l’eau, les projets qui s’envolent de mes mains mais ne sont pas tout à fait arrivés au monde – travailler en équipe, mais avec la tête toujours pleine de ce que je ne peux pas faire moi-même. Alors, fiévreusement, se jeter sur les appels à texte et les concours de nouvelles – il faut sortir ce qui peut l’être avant qu’il ne soit trop tard, que le trop grand nombre de projets en cours ne me paralyse tout à fait. Et tout ça en restant en vie, physiquement je veux dire. Retrouver un peu de sommeil et ne pas le laisser m’emporter – s’il le faisait, mieux vaudraient les nuits blanches à dessiner des courbes et à jouer du piano.

Observer les milliers de versions de moi s’assembler en un être radicalement différent de la personne que je suis – s’incarner sans chair, et toute sa vie et ses décisions avec lui. Je n’ai pas le temps de parler, je lance de grands signes de la main, ne t’enfuis pas – c’est à l’idée, à la phrase, à l’impulsion que je parle.

Toi, l’humain, tu connais bien cet endroit, ou je ne te reverrai pas. C’est beau de se sentir libre d’être, c’est beau de ne pas se sentir obligée de montrer qu’on est.

Chaque jour, ils sont un peu plus nombreux.

Croquis : Steren

Poltred

J’étais aujourd’hui chez Poltred à Lyon, en compagnie de Julie de Waroquier pour discuter de L’Art de la Pose, et plus généralement de modèles et de séances photo.

L’échange a été riche, autant entre nous deux qu’avec le public, l’endroit a un peu gagné mon coeur et je me suis même permis le luxe de quelques slides peu académiques.