FOX

« Vous pouvez déposer ou envoyer le DCP au Grand Action »

C’est une phrase sortie d’un mail que je ne m’attendais pas à recevoir. Il m’informait que Je suis un Renard avait été sélectionné pour être projeté lors du Festivale di u filmu cortu Les Nuits MED, compétition « Jeunes réalisatrices ». Et en plus, en regardant le programme de la soirée sur le site web, je me suis rendu compte que nous étions la seule auto-production.

Concrètement ce que ça veut dire c’est que ma toute première (et unique, pour le moment) réalisation solo va être projetée dans un cinéma (le Grand Action, à Paris, métro Jussieu), que ce sera le 10 avril à partir de 20h, et que je serai là-bas avec une partie de L’Équipe. C’est même Eudes qui m’a sorti le DCP (le format cinéma donc), parce que je suis un bou… parce que je ne maîtrise pas encore toutes les subtilités de Première.

Venez si vous en avez envie ! On va bien s’amuser, j’en suis sûre.

Je suis un Renard / I am a fox (with english subtitles) from Florence Rivières on Vimeo.

_MG_7236

We are pack

Est-ce qu’on peut être à la fois précoce et pervers narcissique ?

C’est ce que j’ai demandé à J., la dernière fois que je l’ai vue.

« Évidemment », elle m’a dit. Et je m’étais attendue à me sentir m’écrouler de l’intérieur. Je ne voulais pas qu’il y aie des eux dans ma tribu. Je m’étais attendue à me sentir très seule et sans armes et à la merci de n’importe qui, puisqu’il n’y avait plus de refuge, pas d’équivalence entre ça me ressemble et j’y suis en sécurité.

Mais je n’ai rien ressenti de tout ça, parce qu’il m’aurait fallu de la surprise pour ouvrir la porte à ces émotions-là. Au fond, et elle le savait bien, elle ne faisait que confirmer que la question que je ne me posais plus était légitime – qu’il fallait fuir, et maintenant.

Mais c’est vrai que ce n’est pas agréable à entendre. Quelque part je crois que j’aurais voulu qu’elle reconstruise une confiance brisée que je n’avais jamais eue, qu’elle me dise : C’était une teinture. La teinture était une armure. Mais non : le bleu était d’origine. Je ne l’aurais pas crue si elle avait menti pour me rassurer de toute manière.

La question finalement c’est pourquoi laisser cette porte entrouverte jusqu’au dernier moment, pourquoi faire taire les indices, pourquoi réduire mon renard intérieur au silence au lieu de le laisser courir avec les louves ?

On a tous besoin d’une tribu je crois. Envie d’une tribu ?

Je crois fermement que toute prise de décision se fonde sur un équilibre subtil entre notre besoin de liberté et notre besoin de sécurité. Être bien dans un CDI, préférer le salariat, c’est un signe que peut-être notre équilibre a davantage besoin de stabilité que d’espace pour déployer ses ailes – et c’est ok d’être comme ça. Ce qui est l’exacte raison pour laquelle je me suis battue et j’ai tempêté contre la Loi travail alors même qu’elle était fort susceptible de ne jamais me concerner – tout le monde n’est pas fait pour être freelance et ce n’est pas parce que le prix de la sécurité est trop élevé pour moi que je dois laisser cette sécurité disparaître pour ceux et celles qui, eux, en ont besoin. Je crois que cet équilibre peut se modifier, évoluer. Mais il devrait être respecté dans ce qu’il est à un instant T, il me semble.

Il y a deux mots qui ont modifié mon regard sur la vie, sur moi-même, ces dernières années. L’un était nouveau. L’autre revenait d’une époque que je pensais avoir oubliée. Les deux m’ont donné quelque chose qui n’existait pas auparavant : un ensemble de gens qui vivaient ce que je vivais. Un mot à mettre sur le tour de mon esprit, sur certains angles dans mon regard, sur la forme de mes amours, sur la façon dont résonnait ma voix à mes propres oreilles et celle du monde aux miennes. Un endroit, mouvant, composé de toutes ces personnes, où je serais comprise.

Une tribu.

Quand j'écrirai mon autobiographie ceci en sera la couverture.
Quand j’écrirai mon autobiographie ceci en sera la couverture.

Et puis je les ai remis en question. Pas dans leur réalité, mais dans ce qu’ils changeaient pour moi. Rien en fait, et peut-être le contraire.

C’est dur de se rendre compte que même dans ta tribu, dans tes tribus, il y a des gens prêts à te détruire pour un peu de sensation du pouvoir. C’est un peu comme te rendre compte que ta famille n’est pas forcément bienveillante, que leurs choix ne feraient que t’envoyer de plus en plus loin de toi, jusqu’à ce que tu sois incapable de te retrouver. C’est ce moment de flottement-là : il y avait quelque chose qui n’aurait pas dû avoir à être remis en question, et soudain nous y voilà : ça l’est.

Finalement, j’en reviens à ce que j’ai toujours préconisé : trouver sa sécurité, ça ne se fait pas par une tribu, ou des amis, ou un amour ou des amours ou des marques de reconnaissance plus ou moins objectives. La sécurité, ça vient de soi.

- Mais alors je fais quoi de ces tribus ?
- Toute personne parlant la même langue que toi n’est pas nécessairement comme toi.

Bien sûr que parfois on a besoin de se déplacer en meute. Bien sûr qu’on est plus forts ensemble. Bien sûr qu’on accomplit davantage de choses en coopération qu’en s’obstinant à être aussi absolument solitaire qu’on est unique. Mais c’est une danse délicate que de se maintenir à flots au milieu de ces volées d’étiquettes, de ces jets de boîtes.

On a tous envie d’être compris de façon instinctive, sans avoir besoin des mots. C’est comme ça que j’ai défini la connexion dans les cordes, un jour. Mais il y a d’autres moyens de comprendre l’autre, et qui, s’ils souffrent d’autres biais, nous rendent moins sujets à la projection ?

Not everyone wants to be looked at, dit Amanda Palmer. Everybody wants to be seen. C’est joli à entendre, un « Je te vois ».

Peut-être que ça ne devrait pas nous empêcher d’essayer d’apprendre à parler d’autres langues que les nôtres.

.

SVVD-hunt

Et il y a le reste du temps.

Les jours où ça se passe bien. Les jours où tu te réveilles toute seule à 7h, tu fais avancer ton récit, tu te débats un peu parce que tu es à mi-histoire et elle mute – juste à l’heure – et toi tu l’accompagnes parce que c’est ok et que tu as bien envie toi aussi de voir où elle va t’emmener. Les jours où tu vois un ami, en prends en photo un autre, où tu es évidemment en retard sur tout ce que tu t’étais fixé mais que tu réalises que tu n’as plus que six ou sept jours de tournage à caler et que sur quatorze, ça veut dire que tu as au moins réussi à organiser la moitié, alors, tu relativises : tu t’en sors certes un peu moins bien que ton cerveau malade le voudrait, mais bien mieux que ton syndrome de l’imposteur essaie de te le faire croire.

Les jours où des libraires te disent de venir déposer ton bouquin et où tu te rends compte que oui oui, vraiment, il suffisait de demander.

Les jours où tu montes les premières images de ta websérie et où tu arrives à te regarder avec un oeil plus bienveillant que la fois d’avant.

Les jours où cette école où tu rêves d’aller te confirme qu’elle veut bien de toi.

Les jours où un morceau de conversation te débloque celui qui manquait à ton épisode 10.

Les jours où tu n’as pas la sensation de devoir choisir.

Les jours où les gens se sourient dans la rue.

Les jours où ton kickstarter atteint 100% en moins de dix jours. Ceux où un site web que tu aimes bien publie un article au sujet de ta série en titrant « La web-série à découvrir ». Ceux où il t’en reste 25 de jours, pour franchir deux paliers supplémentaires, et où tu finis par imprimer que certes dans le lot il y a des gens qui font ça parce qu’ils t’aiment, mais que la plupart, c’est parce qu’ils croient que ce que tu fais vaut le coup. Je crois que c’est ce que je retire de plus précieux, en fait, d’un crowdfunding qui réussit : l’argent c’est utile, les félicitations, c’est chouette. Mais cette voix de tous les contributeurs qui, à l’unisson, me murmure : on veut que ce projet existe, et on le veut suffisamment pour le financer,  je me dis parfois que c’est ça le véritable enjeu. La véritable récompense de quête.

Les jours où tu te sens reconnaissante, en fait, pour la vie qui pulse à l’intérieur de toi et pour ceux qui, à l’extérieur, contribuent à ce qu’elle avance dans le sens que tu as choisi.

Je crois qu’aujourd’hui j’avais juste envie d’envoyer un grand « Merci » dans la direction de l’univers.

(La photo est un backstage de l’épisode 1 que j’ai trouvé dans les dérushs de Coline Sentenac)

.

Capture d’écran 2017-06-05 à 03.45.30

Ce qui passe

J’ai eu une idée d’article, tout à l’heure. Je ne l’ai pas notée, j’étais en train de filmer un vieux monsieur qui racontait comment c’était quand il était général en URSS. Moi je ne parle pas russe donc je n’ai pas tout compris mais c’était bien. Mais bref, j’ai cette pensée qui a volé près de moi, et en rentrant je ne la trouvais plus. Je lui ai laissé la porte ouverte, mais elle n’est plus venue. Ça m’agace.

Personne n’aime ça, hein, une idée, un souvenir qui s’échappe. Il se pourrait même que, s’il me revient, alors je ne le reconnaisse pas ; j’ai l’impression depuis quelques temps ma mémoire s’altère – mais dans la mesure où, auparavant, elle effrayait par sa précision, il me reste de la marge.

J’ai un flashback qui me revient souvent ces temps-ci, celui d’une jeune fille sur le quai d’un RER en train d’avoir une conversation avec D., la localisation important peu d’ailleurs puisqu’elle était en train de pianoter sur son téléphone. Lui ne s’en rappelle pas probablement - bien une dizaine d’années a passé et ce n’est pas pour lui que cette conversation devait être importante. Il lui disait une chose simple : il lui faisait la liste des raisons pour lesquelles il pensait que, pour elle, l’amour était la priorité. C’était une sacrée gifle qu’elle a pris, parce qu’à l’époque c’était vrai. Et maintenant…

Maintenant je te regarde t’éloigner en sachant que c’est moi qui ai commencé à courir la première. Tous les deux d’ailleurs. Trois, si on pousse. C’est ce que je fais maintenant, et je ne crois même pas que ce soit de la peur – à part celle de ne pas réussir à en faire assez.

Get done what you can, me dit le livre de Dani Shapiro. They were all driven, all anxious about being young but not that young. How many years did they have before they would no longer be considered precocious?, ajoute-t-elle quelques chapitres plus loin en m’avertissant sur les dangers qu’il y a à vouloir aller trop vite, à ignorer les cycles de maturation des projets à l’intérieur de nous. Elle a raison ; et en même temps qu’est-ce qui se passera si je deviens quelqu’un d’autre, quelqu’un qui n’aura plus envie ni besoin de raconter cette histoire-là qui n’est pas encore finie, alors que la personne que je suis désormais a divisé son temps de sommeil par deux pour y arriver ?

Rien en fait. Rien ne se passera, je le sais bien. Ce ne sera pas grave puisque la seule personne pour qui ça aurait pu être grave – moi maintenant – ne sera plus là.

Je me demande ce qui a changé d’autre sans que je le remarque. Je sais que je ne le remarque en général que quand les choses deviennent dures – ou quand elles devraient l’être, mais que je réalise qu’elles ne le sont pas.

Get done what you can.

J’essaie d’éviter au maximum de parler d’années perdues, parce que j’ai vécu et grandi pendant ces années où je ne voulais pas me voir et où je me bouchais les oreilles en chantant très fort pour ne pas écouter ma voix intérieure, parce que j’en avais besoin. Mais quand une idée me vole près de l’oreille et que je la perds, j’ai l’impression de temps perdu – comme du temps qui aurait mûri et se serait transformé en un joli papillon qui, faute d’assez d’attention de ma part, se serait envolé plus loin, vexé.

Moi aussi je suis vexée. Qu’est-ce qu’il croit ? Que c’est gentil, de me laisser toute seule avec le souvenir de sa présence sans plus réussir à y placer les bon mots, ni aucun mot ?

Il en reste juste la palpitation, toujours présente, et la frustration irrationnelle de ne pas pouvoir écrire ce texte-là, alors même que je sais qu’il ne me reste pas assez d’années de vie pour tous les écrire.

Alors, demain, je me lèverai plus tôt.

.

Odalisque Volga-Flo-2-2 Resized

Te voilà

Pendant un moment je me suis sentie coupable de mon âge. Souvent en fait. L’année où je suis entrée à la fac en essayant encore de trouver un chemin qui conviendrait aux autres, où je ne savais pas ce que je voulais faire quand je serais plus grande alors que bordel, j’étais censée le savoir depuis le collège. L’année où j’ai eu l’âge que mon frère ne dépassera jamais a été difficile, et puis c’est passé. Je me suis éveillée – j’ai été reprise dans les filets d’un homme à la barbe dont le moucheté ne cachait que du bleu – mais j’avais trop mauvais caractère pour y rester très longtemps. À chaque fois que je me sortais de quelque chose, je me disais : cette fois, c’est bon. Et ça ne l’était pas – pas pour toujours.

Et puis je me suis rendu compte que tout ça, tous ces événements, c’étaient des cycles. À chaque cycle, je me débarrasse de quelque chose qui pourrissait dans un coin, une croyance limitante, une amitié qui n’en était pas vraiment une, un de ces petits quelque chose que tu trouves en train de te pomper le sang en faisant ta toilette. Longtemps, quand je sortais d’un endroit sombre de mon existence, j’ai dit : Te revoilà. J’avais l’impression de retrouver celle que j’étais avant, l’enfant qui savait rire et jouer. En fait, ce sont des conneries parce que cette enfant-là elle était beaucoup plus sérieuse que moi, et en même temps elle marchait, toutes ces heures-là, en train de rêver à ce qu’elle aurait pu être, jamais à ce qu’elle aurait pu devenir, si peu en train de faire. À dix ans ça lui semblait déjà trop tard pour être rattrapé, le temps, à force de bouffer toutes ces histoires sur le talent et le don et tous ces mythes qui veulent que si tu n’es pas parfaite au premier jour, tu seras zéro tout le reste de ta vie. Je n’ai pas du tout envie de redevenir cette fille-là, qui avait échoué avant même de commencer, mais je lui conserve cette tendresse qu’on a pour ceux qui ont grandi hors de leurs croyances sous nos yeux, sans s’en rendre compte.

Je ne me demande plus si j’ai le droit d’être en vie alors que les autres sont morts, parce que ceux qui sont morts, ça leur ferait une belle jambe que je vive dans la culpabilité de leurs suicides à eux. Il aura fallu que je me rende compte que c’était ok d’être une survivante. Finalement, cette histoire-là est assez banale. Mais de temps en temps je me demande si on a le droit d’avoir 27 ans et de ne pas avoir de permis, pas d’appartement, d’être encore en train de mettre les choses en place pour se former autrement que par la vie. Je connais la réponse, évidemment.

C’est Sylvain Tesson je crois qui compare la vie à un soleil, avec un réservoir d’énergie qui peut brûler fort un court laps de temps ou être tiède pendant un très long moment. J’ai jamais aimé la tiédeur. Je prends mes douches brûlantes ou sous des cascades en décembre. Je n’ai pas peur de ne pas être à la hauteur, plus maintenant – je cours après ce temps qui passe et ces projets que peut-être je n’aurai pas le temps de réaliser. Éloge de l’énergie vagabonde. Moi ce que je veux, c’est brûler fort et longtemps. J’ai mis du temps à trouver dans quelle direction je voulais brûler – et maintenant je me nourris de la vie pour continuer. Ce sera ça je pense. Tout essayer pour savoir ce que je veux.

La vie ne se met pas en pause pour nous permettre d’écrire, dit Dani Shapiro dans Still Writing. Elle a raison.  On s’arrange tous entre nos rêves qui n’en sont plus depuis longtemps dans mon cas puisqu’ils sont devenus des projets, et la dure réalité. Mais tu sais quoi, c’est bien qu’elle soit dure – je préfère une surface sur laquelle je peux rebondir, avoir mes appuis solides et fixés, même s’ils font mal, à un cocon rassurant où s’amollissent les muscles et où s’endort la vitalité. Alors comme ça, la vie, tu veux me mettre des bâtons dans les roues ? Et comment est-ce que tu vas faire, là, maintenant que je suis descendue du vélo et que je me suis mise à courir ?

Il y a quelqu’un qui m’a demandé si j’étais bien consciente de ce que je risquais de m’infliger là-bas, de tout cet inconfort, de ces larmes probablement, de ces efforts que je n’ai jamais eu à fournir jusque-là – il ne se rendait pas compte à quel point mes yeux se mettaient à briller. De la difficulté ? De la croissance. De la solitude ? De la clairvoyance. De l’éloignement ? De l’ouverture.

J’ai arrêté de dire Te revoilà, mais chaque nouvelle étape de la vie, chaque nouvelle version de moi qui entre en rupture avec les précédentes d’une façon ou d’une autre, je la salue tout de même d’un : Te voilà. Je ne t’attendais pas mais je suis heureuse que tu sois là. Je suis heureuse de te découvrir. Et j’ai hâte de découvrir celle qui va suivre.

Alors j’écris, j’écris fiévreusement, je veux finir mon roman parce qu’il est important pour moi, je veux finir ma saison parce que qui est-ce que je serai dans un an et demi ? Certainement quelqu’un qui aura des idées et des priorités que je n’imagine pas encore, parce qu’elles sont encore cachées dans la brume qui borde le sentier qui serpente entre moi et ma montagne. Je suis là, à les porter au monde tous en même temps, mes projets, parce que je ne veux pas de ce goût amer dans la bouche que doivent avoir ceux qui, dix ans plus tard, parlent encore de ce livre qu’ils n’ont jamais écrit. J’ai ma liste et je la stabilote petit à petit, et j’y ajoute des objectifs, des flous, comme « écrire un roman historique un jour », des concrets, comme « finir le scénario de BD que j’ai commencé ce mois-ci », des qui sont précis comme des moyens.

Il y a les gens dont je me détache parce que mon rêve est plus important qu’eux et que je n’ai pas tout ce temps à ma disposition. Il y a Cédriane qui m’assène : « On n’est pas là parce qu’on t’aime. On est là parce qu’on croit en ton projet. » Et il y a moi qui trouve ça libérateur.

Je m’inquiétais. Est-ce que moralement, j’ai le droit d’aller là-bas ? Est-ce compatible avec mes idéaux ? Est-ce que ce n’est pas sacrifier une partie de ceux-ci pour céder à la facilité ?

« La facilité d’abandonner tout ce que tu as de solide et de certain pendant un an pour aller travailler à te faire grandir et à acquérir les outils qui te manquent pour être l’artiste que tu veux être, à ne te consacrer qu’à ça, à repousser tes limites ? C’est de cette facilité-là que tu parles ? » Puis : « Si c’est le moyen le plus efficace pour toi de grandir alors c’est absolument indéfendable pour toi de ne pas y aller. » C’est vrai, il a raison. C’est Kant contre Spinoza, encore et encore, et Spinoza gagne parce que c’est lui que j’ai choisi le jour où j’ai décidé que j’écrirais et que je jouerais.

Non, mon ennemi désormais, c’est la culture de l’urgence qui voudrait que j’aie 22 ans là maintenant tout de suite, que je n’aie pas perdu de temps en chemin. On l’a bien intériorisée celle-là, ah, ça oui. En ce moment elle essaie de me convaincre que je dois renoncer. Que je ne suis pas assez, plus assez,  déjà trop. Mais c’est compter sans la pugnacité qui m’habite, et la vérité c’est que si j’oublie, juste un instant, quel âge j’ai, si je regarde le chemin pour ce qu’il est, je vois bien qu’il est utile, et qu’il a le droit d’exister, tout autant que les versions de moi qui l’ont arpenté et l’arpenteront.

Il suffit de me poser. De résister à la tentation de répondre à « juste un mail » qui entraînera tous les autres – il peut attendre la fin de mes pages d’aujourd’hui. De respirer, de prêter attention à ma vie intérieure. De ne pas me précipiter, mais d’avancer calmement, même si c’est vers plusieurs fronts à la fois. Inexorablement.

Oh.

Te voilà, toi aussi.

.

IMG_6957

« Il ne faut pas être un super héros pour sortir du cadre, il suffit de s’autoriser à être soi-même »

Parce que finalement c’est ça Sans Vouloir vous Déranger : au-delà du polyamour, qui est le thème mais pas le seul sujet, au-delà de l’écriture, au-delà de l’évolution de ses priorités : SVVD c’est l’histoire d’une fille qui, de plus en plus, s’autorisera à devenir elle-même, et prendra en force. Devient-elle, au contraire, plus forte et cela lui permet de s’autoriser à exister ? Peu importe au fond, parce que ces deux mouvements se nourrissent l’un l’autre.

Sans Vouloir vous déranger c’est l’histoire d’Estelle, une jeune fille perclue d’insécurités, et de la façon dont elle sort du déni et accepte que oui, elle est polyamoureuse, et que non, il n’y a rien de mal à ça. Et j’ai fini d’écrire la saison 2. On a même commencé à en tourner une partie.

Si la saison 1 introduisait le sujet principal de la série en évoluant du déni de son polyamour à un tout début d’acceptation en passant par divers stades d’excuses, la saison 2, qui compterait 12 épisodes, entre dans le vif du sujet : on suivra Estelle dans de vraies situations de la vraie vie, ses rencontres avec d’autres personnages (polyamoureux ou non, plus ou moins militants, nonobstant l’emploi ou non du terme par ces personnages), et à la fois sa découverte de cette nouvelle réalité où tous les choix sont valides pour peu qu’ils soient consentis, et son évolution dans son rapport à l’autre, et dans sa vie avec elle-même.

Pour pouvoir réaliser cette saison 2 (plus longue, plus ambitieuse, avec davantage de lieux, de matériels et d’acteurs), nous aurions besoin de… vous. On l’explique mieux dans cette vidéo, et sur cette page.

Cette fois, elle sera entièrement écrite par moi-même, et entièrement réalisée par Cédriane Fossat : je m’appuie évidemment sur la saison 1, mais tout le reste, ce sont mes choix, et ça me convient déjà bien mieux que la précédente. J’ai été épaulée, accompagnée, j’ai suivi certains conseils, d’autres non. J’ai appris, grandi, évolué, et j’espère m’être améliorée. Si on le découvrait ensemble ?

Si vous pouvez/voulez participer au kickstarter : c’est chouette. Si vous pouvez/voulez parler du projet à vos ami•e•s, collègues, amoureu•x•ses, voisin•e•s, camarades : c’est chouette. Si vous avez envie d’écrire un article sur votre site ou votre blog : c’est chouette.

Si vous possédez un café/bar hipster dans lequel on pourrait tourner deux épisodes, c’est chouette aussi, mais je m’égare.

Merci, en tout cas, d’être là, et d’être vous. <3

.

thetruthis

La spirale de l’échec

Je ne voulais pas parler de politique sur ce blog. De macropolitique j’entends, de partis – si on s’interdit de parler de politique je ne sais pas ce qu’il nous reste, attendu que tout est politique. Je ne voulais pas, vraiment, je me suis contenue, j’ai essayé, et puis quelqu’un a posté ce tweet :

spirale

Et je suis désolée mais non. Ça, non. Le reste, je le ventile dans des nouvelles, des scénarios, je résiste à l’envie de réagir publiquement à l’indécence crasse parce que je sais que c’est de la diversion – mais ça ce n’est pas possible.

« Années perdues », « orientation », « spirale de l’échec », alors ce n’est pas nouveau tous ces concepts, on nous bassinait déjà avec quand moi j’étais sur les bancs du collège. Mais ce n’est pas parce qu’on a toujours fait comme ça qu’il faut continuer.

Déjà, est-ce qu’à un moment les députés de notre chère majorité présidentielle vont comprendre que le monde où il aurait pu être pertinent de parler de « mauvaise orientation » n’existe plus depuis belle lurette ? Ce monde où on fait telles études en vue de tel métier qu’on gardera toute sa vie. Alors choisis bien ! Des anciens élèves de ton lycée viendront t’expliquer leurs études / leur métier, on organisera des salons des métiers pour que tu puisses aller te renseigner tel un adulte responsable, et surtout on te fera remplir des formulaires remplis de petites cases pour décider pour toi dans laquelle tu rentres. Bon, mais quoi qu’il en soit, passe bien un bac S, « c’est celui qui ouvre le plus de portes ».

Soyons sérieux. Ce n’est plus une vraie chose, ce parcours. Choisir une filière. Une filière. Rien que ce mot me donne froid dans le dos.

Ensuite j’ai l’impression de lire un morceau de doctrine qui nierait jusqu’au concept de plasticité cérébrale.

Sans trop insister sur l’aspect absurde et anxiogène (oui oui, le reste de ta vie se joue avant tes quinze ans, quand, statistiquement, tu n’as pas encore eu l’occasion de voir le monde, et du monde du travail, tu connais un morceau du quotidien de tes parents. Je suis mauvaise langue, on t’a fait faire un stage d’observation en troisième. Un. Du coup, lui aussi tu as intérêt à bien l’avoir choisi, c’est compris Jean-Kevin ?), j’aimerais qu’on parle de la notion d’échec. C’est drôle d’ailleurs parce que cette semaine, Anaël en parlait dans sa newsletter. Mais c’est normal qu’il en parle ; l’échec est largement sous-évalué.

Afin d’introduire mon propos j’aimerais parler un peu de moi.

Depuis toute petite, je sais que j’ai envie d’écrire, sans savoir quoi. On m’a dit qu’on ne pouvait pas être doué en tout, alors j’ai réprimé ça des années. Ce n’était pas grave ; il y avait des tas de choses tout aussi excitantes. Vétérinaire. Cavalière. Violoniste. Journaliste. Libraire. Historienne. Fauconnière. Photographe de jungle (Oui bah, oui.), archère à cheval, et cetera, et cetera. Bon, pour plusieurs de ces métiers on m’a dit que je n’avais pas assez de muscles. C’était vrai. Ça aurait pu s’arranger mais apparemment ta masse musculaire à 13 ans aussi détermine le reste de ta vie. Passons.

Avance rapide : j’ai passé un bac S. Avec deux parents profs de maths, on ne peut pas dire que j’aie eu le choix. J’ai voulu aller en philo. On m’a dit que ça ne débouchait sur rien à part prof de philo. Deux parents profs disais-je, dont un en dépression chronique, en bonne partie due à son travail : Ok, non, pas prof. Surtout pas prof. Du coup, je me suis inscrite en psychologie. À mi-année, je me suis rendu compte que je n’avais aucune envie d’être psychologue ou conseillère d’orientation. Je me suis plus ou moins mise à poser à ce moment-là, avec ma majorité. L’année d’après, je me suis dit que ça me ferait plaisir de créer des images toute la journée ; on m’a trouvé une formation d’infographie gratuite. La frustration était au rendez-vous : j’aimais étudier. J’avais besoin d’apprendre des choses plus intellectuelles. (Sans jugement de valeur aucun, je suis juste la fille qui pensait que titrer son livre Image, identité et société serait sexy et vendeur.) En fait à ce stade, si j’avais pu passer le reste de ma vie à la fac à apprendre, j’aurais été très heureuse. Vous noterez qu’on en est déjà à deux échecs de vie selon LREM.

L’année suivante, j’ai pris une année sabbatique (en réalité, de travail dans la restauration) ; la conclusion que j’en ai tirée : je voulais aller à la fac. Et à la base, je voulais faire de la philo, j’irais donc en philo. Zut. Comme il fallait quand même réussir à se nourrir à la fin, j’ai opté pour une double licence droit-philosophie. Très utile pour les aléas de la vie – je suis très heureuse des réflexes et clés de lecture que ces années m’ont apporté -, affreuse idée pour ce que je voulais faire de ma vie. Et, pendant tout ce temps, la culpabilité de ne pas avoir de rêve clair, pas de passion – en tout cas, pas une qui s’accorde avec ce que le grand capital attendait de moi. J’ai laissé la partie droit de côté, ai continué la philo en essayant de me faire à l’idée que je serais prof, et que tant pis.

wellthatdidntwork

L’année où j’ai eu mon diplôme, j’ai réalisé que je voulais jouer. Les multiples occurrences où je m’étais empêchée d’essayer, empêchée de savoir que je le voulais, même, me sont revenues en tête. Je me suis soudain dit que ce n’était pas ok de ne même pas essayer sous prétexte que je n’avais pas eu la chance de commencer à six ans. Je me suis inscrite dans une école d’art dramatique.

Pendant tout ce temps, je continuais à poser. À un moment, j’ai mélangé ça et mes cours de philosophie qui n’allaient me servir à rien, et j’ai sorti mon premier livre. Je dis mon premier parce que beaucoup de choses se sont débloquées au moment où j’ai posé le dernier point.

Je ne sais pas si le fait de ne pas avoir passé le CAPES de philo est considéré comme un échec – tricky one here, mais voilà la situation : Je considère que je suis toujours en formation d’actrice – et c’est ok, et de toute façon je pense qu’on est « en formation » toute sa vie, d’une façon ou d’une autre. Je me suis mise à écrire – des nouvelles, de la websérie, un roman. Une page à la fois, je deviens une meilleure autrice. Je me suis tue et résignée longtemps, j’ai « perdu » beaucoup de temps – mais j’y suis. J’avance. Mes carrières de l’ombre, la modèle et l’étudiante en philo, ont fini par laisser la place à ces choses encore inconfortables et je fais un petit morceau de chemin, chaque jour, même quand ce n’est que sous la forme de mots jetés sur une page et qui me reflètent comme des miroirs aveuglants. Juste regarder ces miroirs-là, c’est plus que je ne m’autorisais à faire. La semaine dernière, j’ai suivi un stage de scénario de BD – parce que pourquoi pas. Parce que j’ai envie de toucher à tout. Parce que je ne partirai plus jamais du principe que ma vie est décidée d’avance. Tracée. Attachée à une filière. Résumée par ses échecs.

L’échec serait, selon ces messieurs, non pas une occasion d’apprendre et de s’améliorer, mais l’inverse de la réussite. Je ne sais pas ce que désigne ce mot dans l’esprit de l’auteur de ce tweet, mais en voilà mon idée :

La réussite n’est pas un endroit, c’est un mouvement.
C’est quand on fait un peu mieux à chaque fois. « Ever tried. Ever failed. No matter. Try Again. Fail againFail better. » (ajouterait Samuel Beckett)
C’est quand on se relève et qu’on continue à avancer, peu importe le nombre de fois où on tombe.
C’est quand on a le regard fixé sur sa montagne, et qu’on fait tout ce qu’on peut pour y arriver.
C’est quand on est capable de voir que, parfois, ce qu’on a pris pour notre montagne n’était qu’une colline, ou peut-être était-ce la montagne que quelqu’un d’autre voulait pour nous, et de prendre la décision de s’en détourner.
C’est quand on vit avec la sensation d’être en vie.
C’est quand on ne passe pas une journée sans apprendre, sans grandir, sans essayer quelque chose de nouveau.

En tout cas ce n’est certainement pas choisir un tracé de vie raisonnable à quinze ans et le suivre aveuglément sans tenir compte de nos propres transformations internes.

Suis-je frustrée d’avoir mis aussi longtemps à commencer ? Oui. Il serait hypocrite de le nier. Ai-je parfois l’impression d’avoir perdu du temps ? Oui. Mais j’ai tort. Ce temps n’a pas été perdu, il a été employé à autre chose. À vivre. À apprendre ce que je n’aurais pas appris sur les bancs des salles de classe. À expérimenter. Et parce que je me suis trompée toutes ces fois, je sais ce que je veux, et surtout ce que je ne veux pas. Et c’est un sentiment qui allège.

Vais-je « réussir » selon leurs critères à eux ? Je n’en ai pas la moindre foutue idée. Mais, depuis que je me suis engagée sur ce chemin, je suis de plus en plus vivante, et donc, de plus en plus heureuse. Je pense que c’est déjà quelque chose.

Alors, s’il vous plaît, plutôt que de craindre la spirale de l’échec, souvenez-vous de ça :

Il n’est pas trop tard.

On vivra tous plusieurs vies.

Et aussi, l’enfant au fond de vous. Écoutez-le, à l’occasion.

Il a souvent raison.

.