Le concept de multi-casquettes résonne très fort dans ce passage.

Qui es-tu pour oser écrire ce livre ?

« Vous vous sentez surveillé par ce professeur qui vous mettait une note avec son stylo rouge, qui était tout-puissant pour vous dire ce que vous valiez. Et ce professeur maintenant il est dans votre tête, chaque fois que vous faites quelque chose il vous dit que c’est pas assez bon, ça mérite qu’un 5 sur 20. (…) Que vont penser les gens de moi s’ils savent que j’écris ? C’est pas sérieux d’écrire, et puis c’est pas pour vous évidemment, c’est pour les gens qui ont du talent, comme Victor Hugo qui est mort depuis combien, 200 ans maintenant ? De quel droit tu te crois auteur ? Qui es-tu pour oser écrire ce livre ? Qui es-tu pour oser mettre trois mots sur une page ? Qui es-tu pour oser avoir de l’imagination et te croire créatif ? »

Ces mots, ce sont ceux d’Anaël. Il les a dits avant que je le rencontre, dans une conférence – que j’ai piratée depuis. C’était un très beau moment. Je crois que, pendant l’écriture de L’Art de la Pose, j’ai réécouté cette conférence deux ou trois fois, et à chaque fois, ce passage-là me faisait monter les larmes aux yeux – les larmes de quand on se rend compte qu’on n’est pas seul. J’ai plusieurs fois repris cette réplique en conférence depuis – à la fois comme private joke et un peu comme talisman. Qui es-tu pour oser écrire ce livre. Qui es-tu pour oser poser sur cette photo. Qui es-tu pour décider de jouer dans ce film. Qui es-tu pour oser monter sur cette scène dans le but exprès de chanter faux ?

Désolée, société, j’ai fait tout ça. Pire encore : je ne suis même pas vraiment désolée.

On les emmerde, non, les gens ?

En ce moment je lis des morceaux de son livre en cours, et se pose la question de tous les gens qui nous retiennent de devenir qui nous sommes, de créer assez, assez souvent, assez bien : les critiques, les amis qui nous reprochent de ne pas sortir, ceux qui disent « C’est super que tu t’investisses dans quelque chose mais je ne crois pas que ce sujet intéresse suffisamment les gens pour en faire un livre ». Les gens, encore. Et puis il y a les autres, ceux que nous admirons, ceux qui réussissent tellement mieux que nous. À quoi bon me mettre à créer ? Je n’arriverai jamais à ce niveau, nous disons-nous.

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En ce moment avec Sans Vouloir vous déranger je me heurte à une peur de l’imposture très spécifique : j’écris et interprète un personnage qui me ressemble tellement qu’Écureuil en est à faire des air quotes quand on dit « Classique Estelle ». En vrai, j’ai tout autant mis de moi dans presque tous les autres personnages. Mais, de fait, et parce que je l’interprète, on le voit davantage chez elle. Certaines répliques sont réellement sorties de ma bouche en situation – dans d’autres situations. Et je me demande : est-ce que je devrais écrire ça ? Est-ce que je peux vraiment dire que j’écris cette série alors que j’utilise tellement de morceaux du réel ? Et puis je me rappelle de ce qu’est le réel : ma matière première.

Elle l’est parfois un peu trop. Après avoir vu Neuf semaines et demi et copieusement insulté le personnage joué par Mickey Rourke pendant une heure et demie, je décide soudain que non, « Writer’s material » n’est plus une excuse valable. Un souvenir n’a pas besoin d’être traumatique pour avoir le droit de se retrouver dans les histoires que je raconte, et raconter des histoires n’est certainement pas une raison suffisante pour laisser des souvenirs traumatiques arriver. Mais c’est ce que c’est. Une matière première. Ne pas la réduire en bouillie avant de la reformer de façon à ce qu’on puisse à peine la distinguer, comme je le fais quand j’écris Dae, n’enlève pas moins le statut de notre création à ce que nous en aurons fait, enfin il me semble.

En ce moment, je regarde la saison 4 de Grace and Frankie et la saison 3 de Crazy Ex-Girlfriend. L’écriture de ces deux shows me ravit depuis le début, parce que sous couvert de faire de la simple romcom, on s’attaque à de vrais sujets, et on les amène merveilleusement. Ça pourrait me rendre un peu triste, me dis-je parfois quand mon regard s’attendrit sur Sam Waterston dont je suis persuadée que le personnage est en fait un poly qui s’ignore depuis la saison 1, sur Santino Fontana qui me raconte l’intégralité de ma scolarité en une chanson, et surtout sur Rachel Bloom qui… je ne saurais même pas par où commencer. Là, ce ne sont pas mes capacités et mon potentiel que je pourrais remettre en question ; c’est mon projet. Est-ce que finalement, en associant ces deux séries, on n’a pas parlé de tous les sujets que j’aborde dans SVVD, dans la saison que j’écris en ce moment, est-ce qu’on n’a pas abordé les histoires qui dorment en moi, et en les racontant mieux ?

Et je me rends compte que non. Ou plutôt que si, mais que ce n’est pas grave. Les créations de ces gens résonnent en moi, résonnent avec mes trucs à moi, mes trucs tâtonnants, mes trucs imparfaits. Et donc ? D’autres sont plus loin que moi sur cette route-là. D’autres ont des sensibilités, des morceaux d’univers, qui recoupent les miens. Et c’est ok.

J’ai tendance à voir chaque projet comme une occasion de m’améliorer. Je tire énormément de plaisir du fait d’avoir fait, de contempler l’objet fini, même si j’ai besoin d’enchaîner directement sur autre chose, mais ce que j’aime vraiment c’est constater ce que j’ai fait mieux que la dernière fois, ce que j’ai fait différemment, quels nouveaux territoires j’ai explorés – et ensuite tourner mon regard vers tout ce qui reste à vivre.

Le concept de multi-casquettes résonne très fort dans ce passage.
Le concept de multi-casquettes résonne très fort dans ce passage.

Finalement, regarder ce que font les gens que j’admire me nourrit. Ça me donne une idée, ancrée dans un réel concret, de ce que pourraient être les choses, et, mieux, de ce qu’elles pourront être avec assez d’expérience, de moyens, de kilomètres au compteur, en acceptant de nous entourer de davantage de gens. Mais savoir que les choses pourraient, et pourront, être mieux, ne devrait pas nous stopper sur notre route. Ne rien vouloir sortir par perfectionnisme c’est surtout se priver d’occasions de tendre vers une meilleure version de notre identité, de nos créations.

Arrêtons de nous comparer à quiconque d’autre que les différentes version de nous-mêmes. Nous ne connaissons même pas le chemin des autres de toute façon.

Ne faisons jamais des gens que nous admirons une raison de ne pas créer par nous-même. Ils méritent mieux que ça.

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Sex’Y

I trust you this much.
Should I ?
Show me.
- Amanda Palmer.

Je ne sais pas trop comment commencer cette histoire. Je sais comment elle a commencé, bien sûr. Mais comment commencer à la raconter ? Il y a quelques mois, je me suis rendue à une audition. Non. Il y a un an et demi, j’ai rencontré Raphaël à la Place des Cordes. J’étais triste, il avait l’air gentil. Il m’a proposé de partager les cours. Mais… non. C’était avant. Début 2013, j’étais dans la même pièce que Marie. Elle se débattait avec son intermittence. Elle est comédienne, Marie. J’ai choisi ce moment pour lui dire que malgré ses soucis, j’étais tout de même un peu jalouse, que j’aurais bien aimé… faire ce qu’elle fait. Je savais même pas dire le mot. Elle l’a dit pour moi. J’ai acquiescé et dans le même temps tout mon corps s’excusait de… tout. Et, avec le naturel qui la caractérise, elle a laissé tomber ces mots-là sur mon coeur : « Ben, fais-le. » Pas d’autre encouragement, pas de compliments inutiles, pas de validation paternalisante. Juste, vas-y. Je suis restée con. C’était si simple. « Then go, and do that. »

Oui. C’est comme ça qu’elle commence, cette histoire-là.

Ensuite seulement, il y a eu Raphaël et son message avec cette annonce, qu’il manquait des gens pour un spectacle, à l’Opéra, qu’il y aurait deux représentations, trois semaines de création en janvier, des ateliers de chant, de danse, de théâtre, tous les jeudi soirs les mois précédents. Le sujet, c’était les amours et sexualités de la génération Y. Autant dire qu’il y avait mon nom écrit sur le projet. Bien sûr que j’ai écrit à cette adresse mail.

« J’aime pas sa façon de pas me regarder. »

C’était terrifiant en vérité. Trois semaines avec les mêmes personnes. Avec un groupe, moi qui suis terrifiée dès qu’on dépasse les trois personnes dans la pièce et en retrait dès qu’on dépasse les deux. Un groupe. Comme une classe, celles dans lesquelles j’ai toujours été le facteur de cohésion sociale de par mon statut de bouc émissaire, et même sur certains lieux de travail. J’ai dit à Charles, à la fin de l’été, que je ne savais pas être avec plus de dix personnes sur une longue durée et que ça se passe bien. Eh bien c’étaient des conneries, tout ça. C’est la première chose que j’ai apprise – c’était que je savais faire ça en fin de compte, et que la meilleure façon d’y arriver c’était d’arrêter d’essayer de m’intégrer.

Le truc quand on essaie de s’intégrer à un groupe c’est qu’on essaie de lui ressembler. Essayer de ressembler à un groupe c’est le ramener au plus petit dénominateur commun qui le caractérise, et ce dénominateur c’est bien souvent une normalité de façade. Je crois que j’ai toujours été mal à l’aise avec ceux qui se définissent par opposition à « la masse ». Est-ce de l’ego ou seulement de la paresse intellectuelle ? J’ai toujours eu ce problème de me croire banale, parce que remplaçable. J’aurais tellement voulu être unique, et la vie ne cessait de me prouver que je ne l’étais pas. Mais c’est méconnaître la nature forcément mouvante de tout lien, de faire cette association. Peut-être que j’ai pris le problème à l’envers. Moi je crois que dans une vie personne n’est jamais indispensable, mais tout le monde est unique. On peut remplacer des fonctions mais pas des personnes. J’ai besoin de croire que tout le monde est capable de tout, pas seulement parce que j’ai toujours eu peur qu’on me range dans la masse, mais surtout parce que c’est vrai. Tout le monde est à part. C’est juste que certains ont une façon d’être à part plus discrète, moins ouverte, moins assumée, ou simplement différente, de la nôtre. Ceux qu’on définit comme masse, il suffit de s’y intéresser cinq minutes pour réaliser qu’ils n’ont de masse que le fait de ne pas crier aussi fort que d’autres. On n’a pas besoin de cases. On n’a pas besoin de se séparer des autres. « Douance », « polyamour », « hypersensibilité », ce sont des grilles de lectures pour nous aider à nous comprendre nous-mêmes, des modèles comme le dessin d’une molécule d’eau en forme de tête de Mickey. Ce n’est pas notre identité, ou la façon dont nous pouvons nous apparier avec les autres, qui sont contenues dans ces mots. Des clés qui ouvrent plusieurs portes. C’est à nous, ensuite, d’inventer des façons de conserver ça et d’inventer des façons d’exister avec les autres, avec, et non malgré, tout ça. C’est compliqué d’admettre qu’on a beau être introvertie, on reste un animal social comme les autres. On peut être aussi bizarre qu’on veut, le genre de fille à faire semblant de s’endormir sur les genoux de quelqu’un lors d’une soirée d’anniversaire parce qu’il y a trop de monde et pour s’accorder un moment de répit, mais comment on ferait ça sans cette altérité bienveillante, sans personne pour nous accueillir sur ses genoux, hein ?

Cette croyance que je devais éviter les groupes parce que les groupes étaient mauvais pour moi a petit à petit volé en éclats. Rien que ça, ça suffirait à justifier l’investissement de ces dernières semaines. Je me suis découverte capable d’aimer, et de faire confiance – collectivement. J’ai dialogué avec des fantômes dans l’intervalle. J’en pleurais de joie, de formuler ces simples mots qui dans ma hiérarchie personnelle des choses impossibles à atteindre étaient sans doute les plus hauts, les plus ancrés.

Rencontrer des gens tous ensemble et rester.

Si tu savais, pour les plumes.

Mais il y a tellement plus que d’anciennes blessures guéries.

Il y a eu un tournant dans ce mois, et dans ma façon d’aborder le projet. On travaillait une scène. Marie-Eve a lâché, négligemment « Florence, tiens, tu viens chanter en premier. » J’ai cru à un hasard jusqu’à ce que, après avoir projeté ma voix jusqu’au micro, entendu le retour me revenir dans la gueule et avoir fait un bond en arrière comme le renard effarouché que je reste au fond, je me tourne vers elle pour m’excuser de m’être excusée, et je voie son sourire. « C’est exactement pour ça qu’on t’a choisie », ai-je entendu. On m’a choisie ? Je me suis demandé, aussi, comment elle avait fait pour voir ça alors que je ne le lui avais pas montré. Ça. Estelle. Ce personnage dont je me sers, moi aussi, pour raconter les relations, l’amour, la confiance. Et pourquoi pas ? Peut-être que je n’étais pas là par défaut après tout.

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Ne pas être là par défaut. C’était étrange.

On avait envoyé nos histoires. Des vraies, des inventées, des romancées et des morceaux de l’autre. On avait prêté nos corps. On avait tout mélangé, et nos corps les uns avec les autres. Les gens ont l’impression que c’est badass de retirer ses vêtements, d’être physiquement à poil devant un public. Non. C’était la voix.

Je me suis toujours dit que la scène ne m’intéressait pas vraiment, qu’on pouvait faire tellement plus, tellement plus précis, tellement plus durable, avec la vidéo, avec des films. Des excuses. La première – peu m’importe qu’on l’appelle la générale – il y a trois jours c’était bien plus que ça. Et en même temps, c’est moins une différence de quantité que de nature. Là, c’était sans filet – un peu, mais pas quand même -, c’étaient nos corps et nos chairs et surtout c’était nous en train de raconter les histoires les uns des autres, les uns avec les autres, c’était sans s’arrêter et c’était avec le regard du public braqué sur nous. C’était sans savoir où étaient ceux que l’on aimait, dans la salle, et en les sachant là, et c’était l’adrénaline et les endorphines toutes mélangées et les applaudissements et surtout,

et surtout c’était tout ce que j’ai toujours, et encore il y a peu, cru ne pas mériter. Tout ce que je pensais devoir laisser aux autres, aux amies plus belles, plus talentueuses, plus confiantes, plus charismatiques, plus en souffrance de ne pas y être, plus vraies dans leur envie puisqu’elles avaient commencé avant moi. Mais ça aussi c’étaient des conneries. « Bah, fais-le. » Il n’y a pas d’ordre de passage, pas à s’attendre. Juste à lever les yeux et à choisir une direction.

« Là, on est le lendemain de l’histoire sans lendemain. »

Et c’est bizarre.

Ça ne pouvait que finir et pourtant ça reste là, à l’intérieur.

Après tout ça, cette chose, c’est devenu de l’intime.

« Nous nous sommes engagés parce que nous pensions que nous allions dire quelque chose. Quelque chose d’important. Et si au fond nous n’avions rien à dire. Et si au fond, le sujet nous avait déjà épuisés ? Ai-je le droit de le leur dire ? »

Pas moi. À aucun moment, je n’ai envisagé ce projet comme devant me donner une voix. Je me disais…, je me disais que j’avais déjà une voix, que j’avais déjà commencé à l’utiliser. Que j’étais là pour apprendre comment ça se passait, une création. Pour expérimenter. Pour apprendre… mon métier. La vérité c’est qu’avant de commencer ces trois semaines de création j’étais bien plus détachée que la réalité du projet et de mon intériorité n’auraient dû me le permettre. Je me disais que cette chose n’était pas à moi, qu’elle était à eux, alors qu’en fait elle était nous.

La vérité c’est que, ayant choisi les deux voies professionnelles qui me permettent le moins de fuir mes émotions en me noyant dans le travail, je me paie encore le luxe de croire que ce sera quand même le cas.

Et pourtant. Tout s’est mis à résonner tellement fort, les liens entre les choses à se resserrer, les connexions à fleurir. Tout était riche, tout était signifiant. Souvent on tirait presque davantage de signifié qu’il n’y avait eu de signifiant, et c’était beau. C’était comme analyser un film, dix fois, vingt fois, dans vingt versions différentes, et y trouver un sens chaque fois renouvelé. Un film qui se regarde, qui se touche, qui se respire et dont on ne voit que l’infime partie qui se trouve devant nos yeux alors qu’on le joue.

J’ai compris je crois. Je l’ai laissé me transformer.

On a grandi, en fait. Simplement.

J’ai pleuré plusieurs fois, bien sûr. Je suis heureuse à chaque fois que je pleure parce que c’est une porte en plus qui me montre qu’elle n’est pas murée, et que c’est pas cassé.

Les gens qui te réalisent les rêves que tu ne savais pas que tu avais.

La main blanche, blanche, douce, qui se glisse dans la tienne, ou l’inverse, les deux peut-être, alors que personne ne le sait.

Ces petites pressions des doigts, des épaules, de tout un corps, que le public ne voit pas mais qui disent : Je suis là. Ne pas toujours savoir qui. Ne pas en avoir besoin.

Le regard qui t’accroche, dans la foule, contre qui tu te blottis, nue, et cette façon dont on prend soin les uns des autres alors qu’on ne se connait pas et que selon toute probabilité on ne se reverra jamais.

La course d’une coulisse à l’autre et toutes les histoires qui ne seront jamais racontées sur scène alors que c’est bien la scène qui les fait naître.

Les corps des autres, et leur confiance, et leurs voix, et cette sensation que tu pourras toujours te laisser aller en arrière aussi loin que tu le voudras, ils ne te laisseront pas tomber.

Et qu’ils sachent que toi non plus tu ne leur permettras pas de tomber. Jamais.

Et savoir qu’ils le savent.

C’est beau tout ça.

 Living dead stay melted
So older ashes can dance
Death will dance

C’était comme chanter au-dessus des os.

Je ne sais pas ce qui va se passer maintenant. Je ne sais pas trop quoi en faire, de ça, de ce vide tout plein de vous que je ne sais plus déplacer, dont je ne sais plus de quoi il était fait. Je ne sais plus quoi en faire – de ça.

Qu’est-ce que je faisais avant ? Non. Ce n’est pas la bonne question. Ce n’est pas la bonne question parce que “avant” est un morceau de vie qui est de toute façon terminé. Les équilibres se sont altérés et ils ne se replaceront pas dans leur état initial. Il y a longtemps que j’ai cessé de me demander comment on vivrait ensuite. Parce que je sais maintenant combien c’est inutile d’essayer de se rappeler comment c’était avant pour répondre à cette question. Essayer de retrouver un état antérieur, ce serait comme essayer de remettre des vêtements de notre enfance alors qu’on a tellement grandi. Ce ne serait bon ni pour eux, ni pour nous.

Le futur sera différent, et c’est super. Essayer de le contraindre, c’est l’empêcher d’arriver, jusqu’au moment où il t’arrive quand même, en pleine gueule, et d’autant plus violemment que tu ne t’étais pas préparé à le recevoir. On n’est jamais tout à fait prêt. Mais on l’accueille mieux quand on n’était pas occupé, obstinément, à tourner la tête de l’autre côté.

« Tu devrais t’aimer un peu plus. »

C’est vrai ouais.

C’est beau tout ça. C’est beau de grandir. C’est beau de voir des pans entiers de Résistance se révéler comme tels au moment même où ils tombent en éclats.

C’est beau de se lever quand le monde s’écroule pour se rendre compte qu’il y a tout un monde au-delà, beau, prégnant, excitant, plein des possibles qui étaient cachés par le vieux monde en cendres. Les cendres qui volent, balayées par le mouvement de notre propre croissance collective.

C’est beau d’arriver à laisser l’autre s’introduire, et quand on se rend compte qu’il fait partie de nous maintenant, et le moment où on réalise que ça ne nous fait pas peur.

« Personne n’a le pouvoir de vous effacer, pas même votre absence. »

Photos de l’article : © Studio j’adore ce que vous faites – OnP

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Paradoxe, suite, et fin

Photo d’illustration : Coline Sentenac.

« Je ne me rappelle plus quand la relation est devenue abusive. » Ni comment. On se rappelle rarement ces choses-là, d’une relation. Peut-être l’était-elle depuis le début. Quelqu’un que j’ai rencontré entre-temps – j’ai envie de l’appeler un ami, parce que ces mots, au moment où il les disait, étaient ceux d’un ami, mais dans la mesure où on s’est vus trois fois je vais éviter (#PrivateJokeSVVD) – m’a dit qu’aucune relation ne dégénérait, qu’on ne faisait que réussir à se raconter, pendant plus ou moins longtemps, qu’elles nous convenaient, jusqu’au jour où on était bien obligé d’admettre que ce n’était pas le cas.

La vérité c’est que j’ai envie d’être quelqu’un qui croit en les gens. J’en ai tellement envie que je suis capable de me sentir coupable – oui, coupable ! – quand ceux-ci me déçoivent. Enfin, ce n’est pas tout à fait exact. J’en étais capable, et c’est bien suffisant. Le problème c’est que je n’ai pas encore appris la demi-mesure, et lorsque je suis déçue, c’est forcément de très haut que je tombe.

Mais, chaque fois qu’on tombe, on apprend quelque chose.

Quelqu’un m’a dit il y a des années que, si les gens se lassaient de moi, c’était que je n’étais pas fichue d’admettre quand je ne voulais plus d’eux. L’ironie de cette réplique c’est qu’elle ne l’a pas dispensée d’en devenir une application. Ça n’en est pas moins vrai. C’est ainsi que je me suis enfermée dans des schémas devenus dysfonctionnels, année après année. C’est parfois comme si je considérais que je devais au passé sa propre perpétuation. Mais non. La seule chose que je dois au passé, c’est le souvenir, pour en tirer des enseignements, sinon à quoi bon ?

Écureuil me dit qu’elle admire le corollaire positif de cette partie-là de moi, qu’elle ne m’a jamais vue ne pas aller jusqu’au bout d’une tâche que je m’étais assignée. « Do you know what my greatest quality is? », je demande à Stephen, « Stubbornness. » « Of course you were going for that one », me dit-il, mi-figue mi-raisin. Il sait. Il sait que ma force cache le germe de mon autodestruction, comme toutes les forces. D’ailleurs, Écureuil se reprend tout de suite, inquiète de me pousser, par ce compliment, à m’obstiner encore davantage dans des projets et des liens qui n’en valent pas la peine. Je la rassure. Je suis en train d’apprendre. Pas à renoncer, mais à mieux voir ce qui mérite ou non mes forces.

Quand je discutais avec Pauline il y a seulement quelques semaines, je lui ai dit beaucoup de choses, et parmi celles-ci : « J’ai besoin, pour me laisser approcher, de bien plus de temps que la grande majorité des autres n’en ont à m’accorder ». C’est juste qu’on ne s’en rend pas compte, parce que beaucoup de choses qui font partie de la sphère intime de la majorité n’en sont pas pour moi, et vice-versa. Peut-être est-ce une des raisons pour lesquelles je défends aussi vigoureusement le caractère intrinsèquement personnel de la sphère intime, par opposition à l’espèce de norme sociale qu’on essaie d’en faire, dans L’Art de la Pose. J’ai décidé de l’appeler ainsi et non « mon livre », car « mon livre » sous-entendrait qu’il restera le seul. Et ça n’arrivera pas, ça. Oh que non.

Un jour j’ai décidé d’arrêter de me laisser marcher dessus. D’arrêter de laisser aux autres l’espace de le faire et, d’implicitement leur en donner l’autorisation. De me lever. D’arrêter de permettre ça. Parce que c’est ce que je fais. Et cest tout ce qu’il y a à faire en vérité. Il n’y a jamais eu besoin de plus. Cest vrai dans le travail. Cest vrai dans les relations abusives. Cest vrai en politique.

Si on permet aux choses d’arriver, il y a de grandes chances qu’elles se produisent.

Évidemment, cest plus confortable de se convaincre qu’on vit dans un monde régi par la théorie de la pensée créatrice. Que les gens sont fondamentalement gentils et bienveillants, que si on n’estpas dans une dynamique d’écrasement, il n’y a aucune raison pour qu’ils nous écrasent. Qu’ils laisseront à chacun•e la place dont ielle a besoin, tout en prenant ce dont elleux-même auront besoin. Mais le truc cest qu’en fait si l’autogestion et l’empathie étaient autre chose que des actes volontaires et qui demandent des efforts on n’aurait pas une société comme celle-ci.

C‘était être naïve que de s’attendre à ce que les gens fassent preuve d’honnêteté intellectuelle, d’ouverture, de bienveillance et de franchise. Pire : cest de la fainéantise. Cest nier ce qui se passe autour de soi tous les jours et considérer qu’on a miraculeusement su passer à travers les mailles du filet parce qu’on est tellement spéciale. Bien sûr qu’à force de m’excuser d’exister les gens vont finir par me le reprocher, me reprocher d’avoir trop de confiance en moi alors que j’en remplis à peine un dé à coudre. Bien sûr qu’à force de croire, et dire, que tout est ma faute les gens vont sauter sur l’occasion et le décider eux aussi. Cest normal. Cest de l’appel d’air. À force de laisser cette possibilité, les gens finissent par la prendre. Ça, cest ma responsabilité. Seulement voilà, pour me marcher dessus il ne suffit pas de moi couchée par terre, il faut quelqu’un pour y mettre ses chaussures.

Alors, je me suis levée. Ils m’ont punie, bien sûr. Pourquoi ne l’auraient-ils pas fait ? Ils en avaient eu le droit pendant si longtemps.

Mais j’ai mauvais caractère en plus d’être obstinée.

Je crois que c’est juste que j’avais décidé que je ne serais plus une survivante, et que pourtant, j’ai encore dû survivre. À plein de choses. Dont une bonne part que je me suis infligées à moi-même, en y repensant. Pas directement, mais en les acceptant dans ma vie. Pour beaucoup, par ego. J’étais tellement persuadée d’être forte maintenant, que je pouvais tout gérer, que je savais « aller mieux », que j’avais oublié que pour appliquer ce savoir il fallait déjà aller mal. Je ne voulais plus être une survivante parce que j’avais décidé qu’il était temps de vivre. Mais peut-être que la survie fait partie de la vie. Est-ce qu’il y a des moyens d’apprendre sans tomber ? En tout cas, je ne vois pas de moyen de vivre sans continuer à grandir, et donc à apprendre. « Même les survivants se les gèlent quand la température descend en-dessous de moins quinze », m’a dit Anaël pour m’inciter à prendre soin de moi. Est-ce qu’on peut faire fonctionner ces deux identités-là ensemble, même si je reste persuadée qu’il faut vivre et ensuite s’occuper de survivre ? Parfois la vie est bizarre. Elle résiste à la logique propositionnelle.

Ce matin, en arrivant à l’Opéra pour la dernière journée de répétition avant la Générale, j’ai levé la tête, et j’ai regardé le bâtiment – Bastille, pas Garnier -, et un de ces sourires s’est invité sur mon visage, un de ces sourires irrépressibles qu’on reconnaît facilement de l’intérieur parce qu’ils convoquent des muscles dont vous ne connaissez pas l’existence à moins qu’ils ne se contractent d’eux-même, un de ceux qui vous remplissent et qui vous élèvent tout à la fois. « Oh, te voilà », je me dis en pressant le pas. C’est pas cassé, alors. Bien sûr que c’est pas cassé. C’est jamais cassé, à moins qu’on le décide, et même là, ça se répare tout seul. C’est opiniâtre, la vie, et j’en sais quelque chose. Même quand vous êtes là à lui compliquer la tâche elle trouve toujours son chemin.

Et puis, bon. C’est beau d’avoir un peu confiance en soi, mais la Résistance peut même utiliser cette chose-là pour faire ses ravages, ou plutôt son patient travail de sape.

Ce que votre confiance en vous dit, et que vous pouvez écouter sans trop de risques : Tu peux faire ça. Tu as le droit de le faire. Tu as le droit d’être heureu•x•se, de communiquer tes émotions, de parler à haute voix. Tu n’es pas moins légitime qu’un•e autre. Tu es capable, et si tu ne l’es pas, tu es en capacité d’apprendre. Tu vaux le coup. (Il arrive que des chats sauvages le disent aussi, et vous pouvez les écouter eux aussi.)

En revanche, si votre confiance en vous devient un prétexte pour vous consacrer aux projets / confort / bien-être des autres plutôt qu’aux vôtres propres, c’est probablement un camouflage, assez habile au demeurant, de votre Résistance.

Plus j’écoute Alexandre Astier parler de sa façon de travailler, plus je m’y retrouve. Seul, en fait. Pas par nécessité, mais pour éviter qu’on ne vienne l’emmerder. Seulement, si porter ses propres projets seul•e est difficile, mais faisable, on ne peut pas porter le projet de quelqu’un d’autre, et encore moins ce quelqu’un en plus, encore moins malgré ce quelqu’un. J’ai dû l’apprendre cette année encore. Deux fois. Deux. Putain. De fois. À la suite. N’apprendras-tu jamais, Florence Rivières ?

Vous savez ce•tte ami•e que vous voyez perclus de potentiel, dont vous vous dites qu’il ne lui manquerait qu’un peu de confiance en soi, que s’ielle n’a jamais fini un de ses projets – un livre, une série, un site web – c’est parce qu’ielle n’a jamais été épaulé•e correctement, or vous, vous l’avez été, épaulé•e – vous l’avez forcément été, même Alexandre Astier, et vous vous dites que si vous l’avez été, vous devez renvoyer l’ascenseur. Parfois c’est une bonne chose. Parfois c’est la porte ouverte à essayer de soutenir un truc trop gros pour vous, pas à cause de la taille du truc – mais parce que la personne que vous essayez d’aider n’est pas prête à être aidée, et qu’elle vous jettera de petits cailloux par-dessus sans que vous y preniez garde. Et parce que ce n’est pas votre appel. Si vous devez vous justifier en plus de deux phrases à vous-même le soin que vous prenez de ce projet, c’est peut-être que ce n’est pas lui qui devrait avoir la priorité dans votre vie. Et ce qui ne devrait jamais avoir la priorité dans votre vie, ce sont les maux des autres, en tout cas ceux des autres qui n’ont pas envie de s’en occuper eux-mêmes. On ne peut ni écrire leur histoire pour eux, ni les forcer à écrire. On peut abattre tout le travail qu’on veut pour leur ouvrir le chemin ; en dernière instance, c’est leur travail de l’emprunter.

Comme le dit Pressfield, le meilleur moyen que vous ayez de rendre service à ces personnes coincées dans leur procrastination et leurs doutes, c’est peut-être de vous occuper de la vôtre, de Résistance. La leur, c’est leur responsabilité. On ne peut pas mener les projets des autres à bien sans eux, même si ces projets étaient des projets communs de prime abord. Si votre partenaire n’est pas prêt•e à écrire, ielle n’écrira pas. S’ielle fonctionne dans l’affrontement et non dans la coopération… la seule personne qui peut lae changer, c’est ielle-même. Tout ce que vous pouvez faire, c’est planter des graines et espérer qu’elles germeront.

« Parfois c’est si difficile d’entendre le bruit de mes propres pas. Que ferais-je des tiens ? » Un renard n’est pas une clé. Il n’est pas un miroir, ni une infirmière. Il n’est pas là pour sauver les autres.

Peut-être que, si quelqu’un prend trop de place dans ma vie, il se peut que j’en prenne trop dans la sienne à force de vouloir bien faire ? Et même si, moi partie, ielle n’ouvre pas ses ailes, pourquoi est-ce que je m’empêcherais d’ouvrir les miennes ?

Je vous parlerai de l’Opéra, un peu plus tard, quand ce sera fini. C’est promis.

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Je profite de cet article pour vous montrer des visuels et photos de tournage de Paradoxe, qui n’ira pas au-delà de son épisode 4 pour cette exacte raison : je peux soutenir les gens, mais pas les porter malgré eux. Mais les photos de mon amie Samantha Meglioli sont belles, et méritent mieux que l’oubli au fond d’un disque dur. La bonne nouvelle que je peux partager avec vous, c’est que j’ai eu une excellente occasion de m’améliorer en montage toute la fin de l’année, et que les épisodes tournés sont partis en post-prod il y a déjà trois semaines, après beaucoup de coups de poing sur mon bureau. Littéralement, je veux dire. L’équipe sait ce que j’ai enduré et le soulagement que ça a été de passer le bébé à Eudes, Gautier et Aurélien.

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Cap5

Estelle s’enfonce dans le déni

Je voudrais que vous sachiez que, pendant l’écriture de cet épisode, j’ai sérieusement dit la phrase suivante à haute voix : « Attends, c’était quoi mes excuses quand je voulais pas admettre que j’étais poly… »

Il y a des preuves en vidéo.

Le son est désynchronisé en plus d’être dégueulasse donc on ne vous en fera pas un teaser comme de cette scène, mais je voulais que vous le sachiez.

Et, à part ça : l’épisode de la semaine prochaine sera le season finale, comme disent les anglais.

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T&N

Il y a maintenant un bon petit moment, je recevais un mail d’Amélie Orsel, du blog Thread&Needles, qui s’adresse à des personnes réalisant leurs propres vêtements. Elle pensant que je pourrais parler de l’Art de la Pose, son lectorat étant parfois en difficulté autant technique que morale avec le fait de prendre des photos de leurs vêtements portés en auto-portrait. Nous avons échangé pendant quelques temps, et aujourd’hui sort l’interview qui a découlé de ces échanges sur le site. Pour y accéder, cliquez sur l’image ! :)

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Estelle est dans le déni

Comme vous le savez ou pas, j’ai repris la direction artistique du projet Sans Vouloir vous déranger, et, voyant clairement le gouffre que représentait le fait de gérer à la fois l’écriture, le jeu et la technique, j’ai tout de suite confié la réalisation de la suite à Cédriane Fossat. Et ceci est le résultat de notre première collaboration !

Il introduit deux nouveaux personnages, et s’efforce de rassembler des épisodes épars en trame narrative cohérente.