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Scattered leaflet #Xxx

C’est fragile

Ce n’est pas arrivé d’un coup
il n’y a pas eu de choc, pas de grande explosion quantique, pas de bouleversement, même pas tellement d’évidence.
Ce n’était pas comme si je découvrais soudain quelque chose qui avait toujours été là, ni comme si j’arrivais enfin à terre après un très long voyage.

Mais c’était joli et c’était facile et c’était quelque chose à quoi on ne s’attendait pas
et surtout ce n’est pas moi
Alors, c’est d’autant plus joli
Tu vois ?

Je me suis approchée pas à pas
C’était de la peur sans enjeu
et sans certitudes

Et c’était là
Peut-être que j’avais détourné la tête, un instant
je ne sais plus
mais c’était là entre tes griffes de chat sauvage
et mes moustaches de renard
cette petite chose délicate qui ne sait pas très bien ce qui s’y passe

Ça grandissait un peu
pendant qu’on s’approchait
et qu’on se flairait et que je te laissais me flairer
et que je regardais

Et c’était joli comme quelque chose qui n’a pas fini de pousser et
dont on ne sait pas comment il va pousser
mais on a envie de lui laisser de l’espace et de voir ce qu’il va en faire

et d’en prendre soin
mais pas trop
pas toujours
tu vois ?

C’est joli quand c’est fragile

j’aimerais bien que tu restes
.

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Sortir, dehors. Dare not to.

Vous savez quand je racontais dans ma dernière conférence, et dans mon livre, que l’important n’était pas de voir ou de penser, mais de sentir, quoi faire et quand le faire ?

Eh bien c’était un excellent conseil. J’aurais mieux fait de le suivre.

Parfois, on se lance dans des projets qui ne nous tentent qu’à moitié. Je ne parle pas de peur, même s’il y en a sans doute un peu, mais d’instinct. Il y a cette petite voix en nous qui nous dit « N’y va pas. Ça ne te fera pas de bien. »

Alors, toi, tu essaies de te convaincre que c’est encore la Résistance. Tu en parles autour de toi. Les gens ont confiance en toi, ils te disent de cesser de te dévaloriser, que c’est ton syndrome de l’imposteur qui parle. Tu te dis que si c’est la Résistance, alors il faut l’abattre. Tu analyses. Mais, tout de même, là, au fond, il y a cette chose que tu as assimilée à de la peur qui se débat. Et tu l’enfouis. Tu essaies de l’ignorer. Tu y vas. De toute façon tu as commencé, alors il faut finir.

Allons, sa barbe n’est pas si bleue, tu te raisonnes.

Et tu as tort. Ce sont tes tripes qui ont raison. Certaines peurs sont utiles et c’est là qu’on les appelle instinct.

Comment j’ai fini par admettre que je n’avais pas envie de continuer, je n’ai pas envie de le détailler ici, parce que ce n’est pas le coeur du sujet finalement. Cette vidéo est là pour vous expliquer pourquoi je n’irai pas au bout du kickstarter destiné à la traduction de L’Art de la Pose, pourquoi je ne veux plus communiquer autour de lui.

Ce sera maladroit parce que je me suis rendu compte que je ne savais pas faire autrement, et c’est tant mieux.

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« Malgré les branches »

Le titre de ce post est une private joke entre les personnes ayant concouru à son existence. Il aurait pu s’appeler « Connerie, la guerre », « Je suis un homme, mais j’ai des fêlures » ou encore « Detroit a bien changé », mais là n’est pas l’important. L’important c’est qu’avec ma manie de placer mes foulards Délicate Distorsion partout où je vais, que je pose, que je photographie, que je joue, que je réalise ou que je sois assistante costumière, j’ai rappelé à Camille qu’elle aurait bien voulu avoir, non pas moins de photos de jeunes filles évanescentes avec ses créations, mais un peu plus de celles-ci portées dans un cadre « civil », et un peu plus d’hommes. Je lui ai proposé de continuer à arranger ça cette année encore, et je me suis payé le luxe de choisir mes modèles.

Charles Sara est comédien, Germain Guindey, réalisateur et scénariste. Il se trouve aussi que ce sont deux êtres humains graphiquement très optimisés et avec qui il est assez merveilleux de travailler. Un peu comme Camille, en fait.

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Dans ta cuve ! – Conférence au salon de la photo

Dans ta Cuve !, c’est une association qui promeut les procédés argentiques. Anaïs et Rémy, deux de ses membres, m’ont accueillie ce jeudi sur le stand (ou plus exactement sur l’Espace argentique) pour une conférence sur laquelle j’ai eu un peu carte blanche, et dont voici la vidéo, gentiment captée par Jean-Luc Manh.

Comme vous le voyez, je ne suis toujours pas conférencière professionnelle, mais je fais de mon mieux pour m’améliorer à chaque fois. Je suis un peu partie en improvisation par moments, mais j’avais tout de même écrit les lignes générales de mon « discours » en amont ; je voulais vous en partager le texte :

•••

Quand j’ai commencé à poser, il y a neuf ans, j’étais rassurée par les photographes qui mettaient leur appareil en mode rafale. Ils me disaient que c’était parce qu’une bonne photo se jouait à l’instant, à la seconde près, au petit fragment d’émotion un instant ici, et le suivant enfui. Ils voulaient le capturer, cet instant, et surtout surtout ne pas lui laisser la moindre possibilité de s’enfuir. Moi je ne questionnais pas cette démarche, je me disais qu’au moins, comme ça, il y en aurait bien une de bonne, par accident peut-être, mais une.

Et puis comme je prenais en expérience il m’a semblé que ça, c’était une approche industrielle de la photo. Que c’était fondé sur une logique statistique : si je couvre un plus grand nombre d’instants en déclenchant, alors j’ai un plus grand poucentage de chances de capter “le bon” instant, quoi que ça veuille dire. Finalement, travailler selon cette logique, c’est pour le photographe renoncer à toute forme de prise de décision au moment de la prise de vues, et pour le modèle accepter une simple place d’objet à photographier, sans interactivité avec le photographe. On se disait un jour avec un ami que finalement on ne voyait pas ce qui se passait à l’instant précis où on déclenchait, que c’était comme renoncer à être témoin d’un instant pour l’offrir au monde, mais là c’était renoncer à toute la rencontre et n’avoir au final rien à offrir. Ils étaient seuls derrière leur objectif, j’étais seule devant, et entre nous il y avait la barrière infranchissable des clac-clac-clac-clac-clac du miroir.

Et puis ce n’était pas très intéressant de faire de bonnes photos par accident, pas si l’accident était programmé.

Et puis c’était quoi de bonnes photos ? C’est quoi une bonne pose ?

Pour moi une bonne pose c’est un endroit où la vulnérabilité rencontre une certaine forme de maîtrise. La vulnérabilité parce que ça ne se limitera jamais à disposer ses muscles dans une certaine posture et attendre que l’image soit figée. Parce qu’il faut aller chercher, au fond de soi, une certaine émotion. Et la maîtrise parce qu’il ne suffit pas de savoir ouvrir la boîte, il faut aller y chercher ce dont on a besoin pour la photo qu’on essaie de faire, et parfois d’autres choses sortiront, et peut-être que ce sera encore mieux, et c’est important de se laisser surprendre, mais convoquer l’émotion voulue c’est quand même la première chose dont on a besoin.

Et le truc, c’est que le mouvement pour savoir et sortir ce dont on a besoin se joue en aller-retour, entre le ou la photographe et le modèle. Je vais donner quelque chose, qui sera reçu par l’autre, qui me le renverra sous une autre forme, chargé de son regard, et ainsi de suite.

“Me voilà.”
“Je te vois.”
“Je te vois me voir, et je l’accepte.”

Il y a vraiment cette sensibilité à développer dans la relation entre photographe et modèle, où celui ou celle qui déclenche le fait en sentant, plus qu’en ne le voyant, le bon moment, et où, aussi, celui ou celle qui pose sent le moment du déclenchement et la nature du regard qui est porté, en plus de la lumière et de l’angle de l’objectif. Évidemment qu’on peut s’entraîner à voir quel effet visuel est rendu quand notre corps est dans telle ou telle position, quand on déplace très légèrement tel muscle ou qu’on modifie insensiblement la tension dans tel autre, mais sincèrement, ce qui permet à deux acteurs d’une photographie de travailler vraiment ensemble, c’est le fait de tisser ce réseau presque organique entre deux égaux, et non entre celui ou celle qui regarde et celui ou celle qui est regardé•e.

J’aime bien l’argentique en fait, parce que, même si on ne peut pas dire que ça nous force à entrer dans ce rapport – si tu ne veux pas te connecter tu ne te connecteras pas -, il y a au moins cette tentation de remplacer la connexion par de la statistique qui est évacuée d’office. On a, il me semble, davantage le réflexe de prendre le temps de sentir la scène, comme on devrait toujours le faire, en fait. Ce qui ne veut pas dire qu’on se prive de saisir des choses à la volée, comme je l’ai d’ailleurs appris à mes dépens.

En fait il y a quelque chose de très curieux dans l’activité de modèle, parce que c’est un moment où on puise dans notre intimité pour le cadre professionnel, comme le ferait un comédien ou une comédienne, et qu’on doit de fait être à trois endroits en même temps. Celui où je donne, celui où je reçois (des instructions, un regard, une indication), et celui où je reste conscient ou consciente de tout ce qu’il y a autour. Il faut être totalement là, et totalement dans son corps, jusqu’au bout de chaque membre.

Je vois beaucoup le modèle comme un catalyseur, non seulement de cette interaction particulière, mais de tout ce qu’il y a autour. Le décor ou son absence. La tenue ou son absence. Le hors-champ. Le fait de ne jamais savoir exactement où se trouve le bord du cadre. On doit assimiler tout ça, l’entremêler de notre propre matériau, bouger à partir de notre centre, et ensuite tout renvoyer vers l’objectif et avoir cet échange qui dure le temps qu’il dure et se termine toujours sur nous, parce que ce qui est fixé c’est notre image et ce que cette interaction a fait d’elle, et c’est elle aussi qui parle en dernier lieu.

Ça, c’est comment le fait de poser et donc de travailler sur l’image m’a permis de me rapprocher en fait de mon corps et de m’y ancrer à nouveau. Mais le fait qu’il y aie cette intimité de circonstance qui se crée – qui peut se transformer ensuite en vrai lien, on a le droit de devenir amis – sur une séance photo peut amener certains photographes à avoir un sens des limites qui se brouille, voire disparaît.

Consciente de la difficulté d’appréhender un rapport aussi particulier, je me suis attelée à écrire un livre sur les modèles pour non seulement bien expliquer ce qu’était la pose, pour donner une voix aux modèles dont le point de vue est très souvent invisible, mais aussi pour aider celles et ceux qui aimeraient se lancer à poser des limites et à détecter des interactions qui ne seraient pas saines et tournées vers l’art et/ou le travail. Apparemment c’est vraiment compliqué parce que cette semaine j’ai vu passer sur Amazon un livre qui donnait des conseils pour séduire en séance photo, au calme. C’est juste l’automne 2017, on est bien. En pleine période de libération de la parole ça passe, c’est complètement la chose à faire.

Alors moi une fois en séance photo j’ai eu un maquilleur que j’ai trouvé très charmant et avec qui j’aurais sans doute flirté dans un autre contexte. Sauf qu’on était dans le contexte où il allait devoir me maquiller avec ses pinceaux et probablement ses mains, poitrine comprise, et que juste, lui faire savoir un truc pareil juste avant, ça aurait juste été malaisant. Donc je n’ai rien dit, et j’aimerais bien qu’on dise un peu plus fort que le respect de l’autre c’est aussi ne pas lui créer d’inconfort.

Poser et aller chercher des morceaux d’intime, c’est déjà inconfortable. J’ai connu des photographes qui créaient de l’inconfort à dessein, qui disaient que comme ça ils obtenaient un résultat plus “vrai” et plus “authentique”. Mais à quel moment ? Faire ça, c’est briser la relation de confiance, c’est entrer dans un rapport de domination, c’est le contraire de travailler avec quelqu’un.

Donc, bien sûr que la communication non-verbale ne va pas s’instaurer dès la première séance, mais ce qu’il faut bien garder à l’esprit c’est que vous ne pouvez pas la forcer. Déjà, si vous essayez, elle s’en ira, et ensuite il y a des chances que ce faisant vous soyiez irrespectueux. Donc, parce qu’on est là pour travailler, vous pouvez évidemment accompagner tout ça de mots, d’indications, vous pouvez mimer ce que vous voulez, mais il y a deux choses qu’un ou une photographe ne doit jamais faire.

La première, c’est de toucher le modèle sans son accord explicite.

La seconde, c’est de donner son avis sur le physique de la modèle.

Même si vous pensez que c’est gentil. Même si pour vous ce n’est pas grand-chose. Même si c’est pour lui dire que vous le trouvez beau. Même si vous croyez que c’est un compliment. Vous ne faites pas ça. Quand vous avez choisi votre modèle, vous avez vu à quoi il ou elle ressemblait sur son book, donc le simple fait qu’il ou elle soit là signifie que vous avez déjà validé son corps comme correspondant à ce que vous recherchiez pour cette séance photo. Il n’y a pas besoin de plus.

Acceptons de considérer les modèles comme des êtres humains venus faire leur travail, comme nous considérerions un acteur ou une actrice sur un plateau, et non pas comme juste des gens venus “se faire prendre en photo” avec qui on peut se permettre de surfer sur la limite entre personnel et professionnel. Apprenons à nous comprendre et alors on pourra avoir de ces interactions qui permettent de créer des images fortes, et belles, et signifiantes.

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Si vous êtes descendu•e jusque-là, vous serez peut-être intéressé•e d’apprendre que j’ai écrit un livre qui développe entre autres ces problématiques, que je suis en train d’essayer de réunir les fonds pour le faire traduire en anglais, et qu’on peut acheter la version française via le kickstarter de la traduction pour faire d’une pierre deux coups.