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Bienveillance

Je rencontre souvent des gens qui me ressemblent. De plus en plus souvent, à vrai dire. Qui me ressemblent, c’est à dire : avec une envie de créer, d’agir en artistes, et un énorme syndrome de l’imposteur qui leur fait remettre à demain le fait de s’y mettre. En général, je leur offre Nobody wants to read your sh*t parce que j’ai identifié ce livre comme celui qui a fait charnière dans ma vie, mais la vérité c’est que la charnière était composée de bien plus de paramètres que ça. Still (Writing), c’est une bonne influence à avoir.

De temps en temps aussi, je croise le chemin de perfectionnistes autoproclamés qui ne font rien de tel – c’est à dire de juges et censeurs. Ils me parlent de légitimité, eux aussi ; celle des autres. Celle de ces artistes qui sont en découverte de leurs propres compétences et de comment iels pensent que ces gens-là manquent d’exigence, d’autocritique, de perfectionnisme justement. Parfois ils agitent un diplôme ou une pratique artistique réputée exigeante pour justifier leur violence, mais tout ce que j’entends c’est Je n’ai pas fait le choix de m’y mettre et je t’en veux de le faire alors que tu n’as pas ce que j’appelle le talent – la capacité à maîtriser tous les aspects du travail, tout de suite, à sortir un truc parfait dès le début. De quel droit tu montres tes premiers travaux ? De quel droit tu sors un livre ou une histoire ou une série qui n’a pas le niveau de ce que font des auteurs et des réalisateurs et des comédiens qui ont des décennies d’expérience, d’apprentissage et de ratages derrière eux ? De quel droit tu te permets d’être imparfait et d’être quand même ?

J’ai envie de leur dire que le talent, c’est une notion pratique – pour ne pas s’y mettre, pour interdire à ceux qui ne l’ont pas de s’y mettre. Je ne crois pas au talent même si je reconnais l’existence de facilités. C’est un débat que j’ai souvent. Je ne prétends pas qu’on parte tous du même endroit, mais je dis qu’on peut tous arriver là où on a envie – besoin – d’être. Mais je sais qu’ils ne m’écouteront pas, alors j’arrête d’essayer avec eux et je passe davantage de temps avec celles et ceux qui ont accepté d’avoir conscience de leur vulnérabilité.

J’ai envie d’être un artiste et ça me fait mal de ne pas être en train d’écrire ou de danser ou de composer ou de peindre, là, tout de suite.

Et si j’étais trop vieille maintenant ? C’est pas trop tard, tant que tu es en vie et lucide. Quel que soit le nombre d’années qu’il nous reste à vivre, c’est de toute façon trop pour les passer à faire semblant de se contenter d’autre chose. Regardons les choses en face : renier nos aspirations, on l’a toustes déjà fait, à un moment ou à un autre. Comment ça a marché pour toi ? Pas fameux, si ?

Et si je suis déçue de ce que je fais ? Mais c’est ça le truc, tu ne seras jamais satisfaite. The blessed unrest. Et c’est ça qui te fera continuer. Encore. Et encore. Les jalons sont moins importants que le mouvement.

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Et si ce que je fais n’a aucun impact, sur personne ? Et si tout le monde s’en fout ? J’ai souvent repris à mon compte le contre-argument suivant : mais si, au contraire, tu peux changer la vie d’une personne, ne serait-ce que d’un degré, est-ce que ça ne vaut pas déjà le coup ?, mais je veux aller plus loin. Et si cette personne c’était tout simplement toi ? Et si le simple fait d’accepter de prendre ce temps et de te retrouver face à toi-même et de créer ces choses que tu t’autorises à peine à imaginer et de leur porter un regard honnête et franc en oubliant cinq minutes les jugements extérieurs – et si, ça, rien que ça ça valait déjà le coup ? On dit tout le temps qu’il faut être le changement qu’on veut voir dans le monde et moi je crois impossible de s’asseoir à une table pour écrire honnêtement, d’arriver au bout d’un livre, et de ne pas être une meilleure personne à la fin. (Sauf Hitler.) Je crois que ça vaut le coup.

Dans l’une des nouvelles que j’ai terminées cet été, l’un des personnages dit à l’autre, catastrophé de ne pas réussir à changer l’ordre des choses (l’ordre des choses. L’existence même de cette expression dit tellement sur notre façon de penser.) : « Tu ne peux pas faire plus que ce que tu es. Mais tu peux devenir davantage, si tu essaies longtemps. » Et la première chose qui existe dans le monde et sur laquelle tu as une prise, c’est toi. Alors, pourquoi ne pas commencer par là ?

Bien sûr que l’artiste répond à son époque, à son Zeitgeist, bien sûr que l’art c’est politique, bien sûr qu’on a besoin de sentir qu’on a une prise sur le monde, mais qu’est-ce qu’on a à perdre à essayer d’être alignés avec nous-mêmes, enfin ? Jusqu’à preuve du contraire, tu fais partie du monde. Peut-être que la seule chose que tu auras gagnée c’est que tu seras plus en phase avec ta vulnérabilité ou plus forte ou plus honnête ou plus consciente de ce dont tu as besoin, mais bordel, c’est pas médiocre, comme résultat. C’est le contraire.

Et si, au passage, tu as touché quelqu’un, ou encouragé quelqu’un à s’y mettre aussi, ou amorcé un changement dans le monde, c’est parfait.

Et vous savez ce qui est marquant, pour moi, dans toutes ces raisons de créer et de chercher à s’améliorer pour créer encore même si on ne s’en sent pas capable ? C’est le nombre de fois où j’ai besoin qu’on me le rappelle, et où moi, je dois le rappeler à celleux qui me l’ont précédemment dit. C’est un peu notre lot, mais on en tire notre parti. On est à la fois un équipage (qui se soutient les uns les autres) et une flotte (chacun mène ses propres projets, pas ceux des autres). Et tout ça – la bienveillance reçue et donnée et partagée, le fait de se nourrir mutuellement et de voir les autres grandir et d’en tirer de l’inspiration – ce serait un peu mon idée de la famille parfaite.

Alors je propose qu’on continue ça.

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Second miroir

J’ai fait du montage aujourd’hui.

Pas ce matin, tôt ce matin j’écrivais. Mais le reste de la journée, c’était du montage – l’épisode final de Sans Vouloir vous Déranger. La plupart des gens avec qui j’en ai parlé semblent penser que ce doit être l’étape la plus désagréable pour moi – ce qui est le cas.

Monter les images où on apparaît soi-même, c’est quelque chose à quoi je ne connais aucun comédien qui ne rechigne. Dans ce cas particulier c’est me confronter une nouvelle fois, et à mon image, et à mon jeu, et à mon scénario. L’un des plus intimes jusqu’ici – si pas le plus intime. Nous verrons. Je n’ai pas fini. Tout a encore le temps de se casser la figure et d’être reconstruit trois fois.

Mais si cette violence, celle de la confrontation, que j’avais décrite dans L’Art de la Pose, est ici décuplée et multipliée par le nombre de tableaux sur lequel elle s’exerce, je pense encore qu’elle est bonne. Parce que j’aurai toujours ce moment d’autodétestation, même quand je ne fais pas exprès d’être ridicule – surtout dans ce cas – au début, mais je me mets quand même au travail, aussi inconfortable soit-il, épisode après épisode après épisode.

Elle est bonne parce que le mouvement de recul, de dégoût, de peine et de colère en me voyant et en m’entendant a beau arriver à chaque fois, je le balaie chaque fois un peu plus vite. Elle est bonne parce que chaque moment que je ne passerai plus à me laisser distraire par mes (nombreuses) imperfections sera un moment de plus passé à perfectionner ce qui peut l’être. Encore, et encore, et encore. Et elle est bonne parce qu’elle me sert à voir que c’est ce que je fais maintenant, ce que nous faisons – we show up.

Alors, je reviendrai demain.

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Tout va bien

La vérité c’est que tout va bien.

… Non.

« Tout va bien » est la vérité. Ce qui n’est vraiment, mais vraiment pas du tout la même chose. Parce que dans ce grand ensemble que j’appelle la vérité, il y a aussi ça : Je suis toujours une boule de sensibilité. Peut-être que ça n’ira pas, mais je sais que je ferai en sorte que ça aille à la fin. Je suis une survivante qui apprend doucement à être une vivante à part entière. Mes deuils se font de plus en plus facilement, parce qu’il y a de plus en plus de deuils et que beaucoup d’entre eux sont ceux d’illusions que j’entretenais sur le monde et sur les gens et sur moi, et c’est bien parce qu’on avance mieux avec moins d’illusions. Je m’enfuis quand les gens deviennent trop proches maintenant, c’est ça que je fais, c’est ça que je suis, mais pas pour les choses qui comptent, seulement pour celles qui ont compté. Ça veut dire quoi ça ? On s’expose tous et toutes à avoir compté – c’est-à-dire à ne plus compter, plus jamais, plus toujours, plus autant, plus assez. C’est ok. Je crois. Rationnellement, ça l’est en tout cas. Autre vérité : l’émotionnalité qui n’est pas toujours parfaitement alignée avec la raison.

C’est ça mon problème dans la vie, c’est que la vie ne soit pas une putain de dissertation de philo.

Et encore une fois, en vrai tout va bien mais j’ai tout cet amour, pour des gens, pour le monde, pour un instant, pour un accord de trois notes, un foutu amour énorme, intense, dont je ne sais pas quoi faire et qui déborde et qui envahit tout mon corps en permanence si je le laisse faire, et ça me fait monter les larmes aux yeux et à la gorge, pas de tristesse, et d’ailleurs je considère qu’une semaine où je n’ai pas pleuré est une semaine ratée parce que l’alternative est bien pire. L’alternative c’est que je l’enferme avec tout ce qui l’accompagne au fond d’un coffre fort dont je jetterais la clé, et bien évidemment je finis par me brûler et me blesser en le rouvrant au lance-flammes parce qu’en réalité je ne peux pas exister sans cette partie de ce que je suis et d’ailleurs ça ne s’est jamais bien fini de faire ça.

Comme avec toi, là. Je ne sais pas quoi te dire. Je ne sais même pas quoi dire – de toi. Tu es cet espèce de souvenir, mais pas flottant, oh non – atrocement prégnant. Et, à la fois, quand j’y pense, je ne sais pas comment désigner tout ça, cette masse d’images et de sensations qui ne forment pas une histoire. Informulés. C’est ça qu’on restera, alors que ce n’est même pas vrai. On a eu, on s’est donné, on a porté tous les noms, tellement que je me demande comment il en est resté pour les autres. Mais on ne les a pas gardés. Ils se sont mélangés joyeusement pour devenir le silence. Je ne sais pas quoi te dire et c’est sûrement parce que ce n’est pas à toi que je m’adresse. Peut-être que c’est à vous deux qui ne vous connaissez pas. Peut-être que c’est à quelqu’un qui n’existe pas. Peut-être que ça n’a aucune importance, peut-être que c’était moi depuis le début. On verra.

Tout ce bordel parce que je cherchais un mail, un très vieux mail comme documentation pour cette chose que je me suis promis de n’écrire que dans un an et je me suis retrouvée à naviguer dans ces souvenirs qui n’en sont plus vraiment parce que ma mémoire n’est vraiment pas aussi exceptionnelle que vous le pensez – c’est le prix d’avoir appris à lâcher prise, ou ma dépendance à Google Calendar, je ne sais pas. Sans doute un peu des deux.

Mais toutes ces choses que j’ai oubliées sont précisément la raison pour laquelle tout va bien, et notamment celles d’entre elles qui sont encore vraies.

C’est compliqué le « encore vrai », il y a cette masse de choses par exemple dont je me demande si elles sont encore vraies, de moi je veux dire. Rationnellement elles le sont et même, je les porte de toute façon trop haut maintenant pour les lâcher. De quoi ça aurait l’air. N’est-ce pas ? Et pourtant il y a ces moments où je donnerais tout pour cette chose différente et dont je sais qu’ultimement, elle n’est pas bonne pour moi. Et je ne le fais pas, je ne donne pas tout pour ça, parce qu’évidemment ça n’était qu’une figure de style. Et ça ne m’empêche pas d’y penser et de me demander comment je suis censée me sentir à propos de ça, jusqu’à la phase d’émotionnalité exacerbée suivante qui remet les choses en place et me laisse groggy, un peu comme après deux paires de claques d’une moi plus âgée plus bienveillante et beaucoup moins douce qui me crierait dessus « Maintenant tu t’occupes de ce que tu ressens et pas ce que tu devrais ou pourrais ou de ce qu’il serait légitime de ressentir, c’est clair ça ? » J’ai dû vraiment l’agacer ces derniers temps parce que je n’ai pas eu de mots assez durs pour cette manie que j’ai de ressentir des émotions alors qu’il y a du travail, comme si le genre de travail que je fais se nourrissait d’autre chose.

Je pioche des morceaux de textes un peu partout, mes textes, je les fais tenir ensemble, sans aucune notion de linéarité ou de chronologie ou même de lien entre elles et à la fin ça raconte une histoire qui est totalement différente, et qui est vraie à sa façon, comme le sont les rêves ou les métaphores. Parfois j’ai peur – pas qu’on me voie au travers – qu’on se dise qu’il n’y a pas d’au travers,  que c’est la vérité toute nue et dans le bon ordre, et à la fois je ne fais rien pour clarifier quoi que ce soit parce que ça ne regarde pas les gens, ce qui est vrai ou pas. Ce qui les regarde, c’est ce que ça raconte.

Et cet amour reste sur mes bras. Parfois par procuration, par association, par essaimage. Par exemple, j’ai toujours aimé les mamans des gens que j’aimais, et elles m’ont toujours aimée. Peut-être parce qu’elles sentaient que j’avais, que j’aurais, tellement eu besoin d’une maman moi aussi. Bien sûr, si la mienne venait à lire ce que je viens d’écrire, ça lui briserait le coeur – ce n’est vraiment pas comme si elle avait été absente ou partie ou malade ou morte. J’avais une maman mais je crois qu’elle ne m’a jamais protégée. C’est normal. Elle ne réussissait déjà pas à se protéger. Moi non plus je n’arrive pas à la protéger maintenant. Peut-être que c’est ça que je devrais apprendre – que je ne peux pas la protéger, parce qu’au bout du compte, on est tout seul face à nos démons et nos choix et les pervers manipulateurs narcissiques que la vie met au bord de notre route et dont c’est à nous de nos défaire. Peut-être que c’est pareil pour tout le reste, et que c’est pour ça qu’elle ne me protégeait pas. Peut-être. Je ne sais pas. Je crois qu’elle a fait de son mieux mais que pour me protéger elle érigeait des murs entre moi et ce qui m’aurait nourrie, et me faisait croire que tout le reste était ma faute.

C’est compliqué, la proximité. Un jour on est proches, et le lendemain, non. Paf. On n’est pas proches. Sans que l’un puisse dire si c’est iel ou l’autre qui a commencé à partir. On n’est plus proches, et on ne sera jamais plus que des potes. Et encore. Peut-être que même ça, ça ne représente que notre défaite – le fait qu’on ne sache pas, collectivement, se détacher de l’archétype social qui veut qu’on “reste amis”. Alors on continue à se voir et à se dire oui quand l’un a besoin d’un service de la part de l’autre et au lieu de combler ce vide qui existe entre nous, ça le grignote, ça le fait grandir. À chaque fois, on est un peu plus étrangers, et le souvenir de ce qu’on a été se fait un peu plus lancinant. Pas plus douloureux, non : c’est la même douleur, mais qui s’enfonce petit à petit dans les muscles et les tissus, et qui se diffuse, étouffée, mais en position de faire tellement plus de dégâts vitaux. Et à la fin ça explose. Alors on se dit que ce sera toujours pareil, et c’est reparti pour un tour de déni / rationalisation à outrance / débordement, alors qu’au fond, on sait bien où on peut placer sa confiance. Mais peut-être que ce n’est pas une si mauvaise chose, ce débordement – parce que ça nous permet de nous remettre dans notre axe et à force de nous y remettre encore et encore, on apprend à le faire de plus en plus consciemment, par un simple acte de volonté. Peut-être jusqu’à ne plus jamais laisser le monde extérieur nous en sortir, qui sait ?

Je crois que j’ai vraiment réalisé ce que j’étais en train de faire et quelle dose de cour… d’inconsc… non, de courage, bon sang, il me fallait pour le faire. C’est aussi beau que terrible parce que, au-delà des faits, je ne sais pas qui je serai à la fin, et comment ça va se passer avec toutes ces distorsions temporelles mais je verrai, et on ne sait jamais qui on sera, même la semaine d’après, mais le changement est rarement aussi radical et prévisible et délimité dans le temps que celui-ci pourra l’être, et j’ai tellement hâte de voir, mais il faut attendre et vivre pour voir ensuite, en même temps qu’une petite partie de mon être encore attachée à l’illusion du confort me dit : oui, mais attends, c’est quand même bien maintenant, non ? Non ? et que je la fais taire d’un soufflet sur le nez et d’une réplique de Cyrano de Bergerac et de la lecture de l’Éloge des mauvaises herbes.

En fait, je me demande si on aime jamais les gens pour ce qu’ils sont. Si on les aime pour ce qu’ils sont, alors pour durer, notre amour s’attend à ce qu’ils s’immobilisent, parce que sinon c’est quitte ou double : et si je n’aimais pas ce que tu seras devenu ? Est-ce de l’amour ? Est-ce autre chose que du contrôle ? Je ne crois pas que les gens qui m’aiment de façon saine m’aiment pour ce que je suis ou ce que j’étais ou ce que je serai. Je crois qu’ils m’aiment pour mon mouvement. Pour ce qui est animé chez moi. Je sais que j’aime ça chez eux. Je sais que c’est ce que je trouve aimable et beau chez moi, et je sais que normalement on n’a pas le droit de les dire ces choses-là, mais vous savez quoi : on s’en fiche. On est vivants, et on a le droit à notre propre bienveillance.

Et c’est pour ça que tout va bien. Parce que c’est vivant et en mouvement et éclairé autant que possible, même si je camoufle ça sous des couches et des couches d’autres êtres humains, des qui ont compté, d’autres, peu importe.

Et aussi, je voulais partager avec vous cet extrait du Concert, d’Edna St. Vincent Millay.

No, I will go alone.
I will come back when it’s over.
Yes, of course I love you.
No, it will not be long.
Why may you not come with me? –
You are too much my lover.
You would put yourself
Between me and song.
(…)
Come now, be content.
I will come back to you, I swear I will;
And you will know me still.
I shall be only a little taller
Than when I went. 

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Yan

Sur la corde

Il y a quelques temps, quand Anaël m’a envoyé le dernier appel à textes de la Musardine – un recueil érotique sur le thème de l’initiation sexuelle -, j’ai pensé : « Haha ! Mais pas du tout ! Comme si j’allais écrire une scène – à plus forte raison une histoire – à propos de sexe ! En plus, la deadline est beaucoup trop courte ! »

Et puis je me suis dit que je n’avais pas le droit de manquer une telle occasion de sortir de ma zone de confort. C’était très curieux, l’idée d’écrire ça, mais je me suis souvenue de Pressfield qui explique dans Nobody wants to read your shit à quel point son expérience dans le porno l’a fait avancer. Si la sexualité ne fait pas particulièrement partie de mon univers créatif – on se rappelle de la fois où j’ai réussi à écrire une scène érotique sans m’en rendre compte, dans Froids -, elle fait partie de moi, et le nier n’avait pas grand intérêt. Au diable les pudeurs de gazelle, c’était parti. Quelques souvenirs, quelques fantasmes, quelques projections, deux ou trois blagues d’intello, un coup de blender… Une quinzaine de jours et deux réécritures plus tard, je ne sais pas si le texte figurera dans le recueil, mais j’ai une version qui me satisfait assez pour l’envoyer.

Je vous tiendrai au courant du résultat, et de la sortie du texte – en librairie ou sur Kindle – et en attendant, le texte est comme toujours disponible pour les abonnés de mon Tipeee !

Le très aimable Yan Senez m’a donné l’autorisation d’utiliser une de ses photos pour la couverture. Touche finale, c’est Cédriane qui m’a trouvé le titre.

Un travail d’équipe, quoi.

Un peu comme du… bref.

SurLaCorde-Couv

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Ce qui finit

Ce qu’il y a, ça m’a frappée d’un coup, c’est que je n’avais pas d’histoire pour toi. Ce n’est pas que je n’en avais pas envie, tu sais. J’aurais tellement désiré pouvoir te donner ça. Mais j’avais mon histoire – mes histoires – et plus aucune envie de les fuir.

Et il y avait ces choses que tu disais, qu’on disait de nous, qui étaient plaisantes à dire mais dont on se détournait aussitôt parce qu’elles n’auraient pas résisté à un examen approfondi. Elles étaient belles à penser ; peut-être même étaient-elles sincères. C’est juste qu’elles n’existaient pas. Sauf deux. Celle-ci*, et l’autre**. Ça, c’était vrai.

Mais le reste, la route, même les endroits dont on venait. On voulait tellement y croire.

Tu vois, tu voulais seulement m’inclure dans ta revanche, tu voulais ton cercle et ta tribu, mais je n’avais… nous n’avions pas survécu aux mêmes choses. Ton monstre, pour moi, n’était qu’une ponctuation des miens, parce qu’il n’a jamais eu le temps de me faire quoi que ce soit qui aurait exigé de moi que j’y survive. J’aurais voulu te serrer dans mes bras très fort ou te préparer du thé ou te dire que j’étais là, mais ça – ton histoire, je ne l’avais pas vécue et ne pouvais pas m’en relever avec toi. Je devais m’occuper des miens. Et c’est comme ça que tu es devenue un monstre à ta façon – ta façon d’abîmer. Oh, j’ai appris, va – tu m’as appris en m’abîmant.

On a fait ça à deux, je crois. On a oublié que nos chemins nous appartiennent en propre. On a oublié que même si on ne peut pas le faire sans eux, les mots ne suffisent pas à changer la réalité. Ce n’était pas un miroir entre nous, mais une fenêtre.

C’est dommage de lui avoir demandé d’être autre chose.

Et maintenant quoi ? Je n’ai toujours pas d’histoire pour toi, rien dont prendre soin – rien qui n’ait commencé à s’effacer il y a longtemps. Je ne me rappelle plus tellement de tes traits, et tes échos, même eux je les ai séparés des autres dans les rues. Peut-être que quelque part subsiste ton ombre que je découvrirai un jour, au détour d’une phrase. Je ne sais pas.

* Je t’aime, c’était vrai.
** Je crois en toi, c’était vrai.

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Ce qui marche

Sortir du lit.
Marcher.
Danser en allant prendre ta douche.
(Prendre un moment pour remarquer que tu ne t’es pas cassé la jambe)
Choisir un thé.
Chanter. Fort. Faux.
T’en ficher.
Mettre de la musique s’il n’y en a pas dans ta tête.
Démarrer un nouveau projet.
Finir un projet. N’importe lequel. Ship it.
Boire du thé.
Raconter à nouveau. Avec cette voix, la voix qui laisse entrer tes émotions.
Refaire du thé.
Écrire.
Cesser de le raconter une fois que c’est sorti.
Danser encore.
(Ou faire des pompes ou des squats pour changer)
Te souvenir que ce serait forcément pire de ne pas y avoir accès.
Les nommer.
Oui, c’est d’elles qu’on parle. Tes émotions.
Parler fort. Te répondre. Fort.
(Comment veux-tu t’entendre si tu marmonnes à l’intérieur de ta tête ?)
Sourire.
(Sauf si tu es une fille dans l’espace public. Dans ce cas, fais ce que bon te semble.)
Te rappeler ce que tu fais quand ça va.
Racheter du thé.
Les fruits.
Stand up and Fight de Turisas.
A better son/daughter  de Rilo Kiley

(Liste non exhaustive)

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Mon jardin japonais

Je voulais en faire un. C’est vrai. J’en parlais déjà, jour 1. Il aurait comporté du sable blanc, quelques plantes soigneusement choisies, une cascade de jasmin, un chemin de pierres plates. Il aurait été surmonté d’un autel païen dont d’autres plantes seraient délicatement tombées. J’aime bien les jardins japonais. Il y a quelque chose, en eux, de trop serein pour ne pas nous gagner.

Et puis le premier plant de tomate sauvage, ou en tout cas imprévu, s’est mis à pousser, suivi de près par les courges, il y avait ce plant de fraise en train de mourir dans un magasin qui m’a fendu le coeur – vous savez, comme quand vous étiez petit•e et que vous vouliez acheter tous les animaux enfermés dans les animaleries pour les sauver ? -, j’en ai profité pour semer des fleurs comestibles, et mon balcon est devenu une forêt vierge.

Ce n’est pas ce que j’avais prévu. Je ne sais pas comment je m’en serais sortie avec ce jardin zen. Peut-être que j’aurais utilisé un petit râteau pour y dessiner toute la journée.

Mais, là, des abeilles viennent butiner mon basilic et ma menthe et peut-être même que je pourrai voler un repas ou deux au système, avec de la chance. Et surtout, c’est vivant. Ça a choisi d’exister tout seul, presque malgré moi, et maintenant j’en prends soin du mieux que je peux. Parce que c’est important. Parce que ça grandit dans tous les sens et que j’ai envie de voir jusqu’où. Alors je tresse des ponts de cordes aux plantes et je multiplie les espaces où elles peuvent s’enraciner, même si je n’ai à leur offrir qu’un balcon en haut d’un immeuble à Paris. Et tout ça me rend heureuse, plus heureuse sans doute que de la perfection.

Ça me rappelle quoi, tout ça ? Ma vie, ou du moins ce que j’en fais.

J’enchaîne les projets sans cohérence apparente entre eux, je saute d’un medium à l’autre, d’un type de narration à l’autre, je n’ose pas encore trop toucher au genre en public parce que je trouve ça beaucoup plus exigeant, je débute dans deux, trois, peut-être quatre domaines en même temps. Je croise encore ceux qui essaient de « comprendre », en réalité de prévoir, de dessiner un plan et des intentionnalités à partir de ce que je montre. Ils pensent que j’ai arrêté telle activité parce qu’ils n’ont rien vu depuis un moment ? Paf, j’ai monté un nouveau projet. Ils me parlent de ce que je fais en ce moment ? On se rend vite compte que je suis sur beaucoup de projets à la fois. Ils essaient quand même. Mais ils n’arrivent pas à prévoir où je serai le lendemain parce que moi-même je ne le sais pas.

C’est comme jouer au poker sans regarder ses cartes. C’est peut-être de l’anti-jeu, mais parfois ça s’avère être la meilleure stratégie. Ma stratégie pour le moment, c’est de considérer que mon instinct sait où il va.

C’est sans doute un sacré bordel, vu de l’extérieur, mais vous verrez qu’à la réécriture tout fera sens.

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Scattered leaflets #2 (suite)

(J’écris des morceaux de choses sans savoir où je vais morceau par morceau. Le premier morceau est ici.)

You know
I don’t think it was even you
it was the trust
the freakin’ trust I put in you
in exchange
for my life

Now it’s hiding
and healing
and licking wounds
I trusted you forever
and now my trust is done with you

You know
now I could give anyone up
for my life

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Arrête de te poser des questions cons et fais de l’art

J’aime bien la métaphore du saut dans le vide, parce qu’elle parle à tout le monde.

Bon, parfois le saut c’est plutôt dans la fosse d’un concert avec son sol en béton – pas mortel, mais bien douloureux, et bizarrement pas moins effrayant en cas de mauvais atterrissage. C’est logique, d’une certaine façon ; si tu meurs, tu n’as pas à dealer avec le regard de tous les gens qui t’ont vu•e te planter. C’est, en revanche, oublier que les dits gens ont tout aussi peur de dealer avec notre regard que nous avec le leur, et aussi que d’une manière générale ils ont autre chose à foutre – et s’ils n’ont pas autre chose à foutre, ce n’est pas pour nous que c’est le plus triste.

Mais voilà. Le saut dans le vide. L’absence de parachute. Les réserves qu’on n’a pas gardées pour le voyage du retour. Les sécurités dont on se dépouille par peur de les voir se changer en béquilles, le genre de béquilles qui nous feraient elles-mêmes autant de croche-pieds que nécessaire pour s’assurer qu’on continue à avoir besoin d’elles. L’espérance de vie qu’on crame en se disant que si on n’a pas besoin de prévoir de rester en vie plus d’une semaine, alors on sera libres. Et la peur, toute cette peur-là c’est celle de gâcher du temps et de s’en rendre compte, parce que c’est beaucoup plus difficile de gâcher vingt jours que vingt ans.

Parfois c’est des trucs à la con, nos parachutes. Ça ne tient qu’à ce qu’on projette dedans. À ce qu’on projette que le reste du monde y projette.

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« Échouer à la vie ce n’est pas quelque chose qui existe« , et c’est drôle de tomber sur ces mots-là aujourd’hui parce que ça répond indirectement à ce qui me trotte en tête ces jours-ci. Je me demande ce qu’il se passe si j’échoue. Si je suis obligée d’arrêter… quoi que soit ce que je fais actuellement. Étrangement je ne me demande pas ce qui caractériserait un tel échec, ce qui le rendrait indiscutable, ce qui le prouverait, et quand je me penche sur cette partie-là du problème il ne me semble plus si évident. Mais je n’ai pas de ceinture de sécurité ; j’ai littéralement décidé de faire tout ce qui était en mon pouvoir pour ça. Ça répond à une certaine posture philosophique, et à des restes de culpabilité judéo-chrétienne : l’argent c’est sale. J’essaie d’évacuer les seconds tout en ajustant la première aux endroits que je veux atteindre. Ça me va, ça.

Mais et si ?

Je veux dire, c’est pas obligé d’arriver parce que je n’aurai pas été assez bonne. Ou même assez bonne assez vite. Ou parce qu’un barbouze m’aura cassé les deux mains et que je détesterai trop ma voix pour dicter mes textes à une appli de reconnaissance vocale quelconque. Peut-être que le monde deviendra tout simplement impraticable.

Parfois je me dis que le monde, ce monde, va finir dans une ou deux générations au plus, et que ce n’est pas forcément plus mal. Et puis je me demande combien de temps ça dure, de nos jours, une génération. Plus long qu’à un moment, je pense, mais toujours assez court pour que, sans doute, je la voie. Je m’imagine dans un décor à la Mad Max, sans avoir même vu le film. Je me verrais bien sous un drap tendu entre deux carcasses de voiture pour offrir un peu d’ombre au milieu d’un désert que je fantasme plein de son sable alors qu’il aura été emmené pour faire du béton depuis longtemps. En train d’écrire. Mais dans ce monde-là il ne serait plus temps de raconter des histoires. Il nous faudrait la vivre avec la conscience que nous ne pourrons pas la transmettre. Et puis je ne crois pas que ce soit notre tâche de romantiser ce futur alternatif-là. J’imagine que c’est plutôt d’essayer de faire en sorte de… je ne sais même plus ce qu’on pourrait faire, à notre niveau. Tout vaut la peine mais rien ne semble assez.

Je m’imagine en réfugiée climatique, dans le vrai monde cette fois. S’ils nous font, à nous, comme on leur fait à eux, c’est plutôt mal barré. Je suis pas médecin, pas prof, pas quelque chose d’utile. D’objectivement utile, comme si l’objectivité avait quoi que ce soit à voir avec  la façon dont on traite un être humain. Ce sera bien fait pour notre gueule, collectivement, si ça se passe comme ça.

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Et puis je sors de ma rêverie éveillée et je réalise que sauf à vouloir prendre des cours de survivalisme, me triturer les méninges, ça ne changera rien au fait que j’aviserai sur le moment, forcément. Et que, hors effondrement, ce n’est pas comme si j’étais capable de seulement survivre sans ça. Sans faire des trucs. Tous les jours, tous les jours, tous les jours. En vrai, ça se passe plutôt bien, en ce moment, et c’est sans doute précisément pour ça que tout ça se passe en cascade dans ma petite tête. « The danger is greatest when the finish line is in sight. At this point, Resistance knows we’re about to beat it. It hits the panic button. It marshals one last assault and slams us with everything it’s got. » Pressfield est souvent là où on ne l’attend pas tout à fait. Je ne sais pas si je suis anything close to the finish line, mais ce qui est certain c’est que je suis de plus en plus sûre des directions que je prends et que je fais brûler de plus en plus de ponts et de ceintures de sécurité et de parachutes pour m’éclairer la voie.

Et l’autre chose qui est sûre c’est que c’est loin, très loin d’être à propos de si ça marche ou pas.

Il faut juste arrêter de se poser des questions con, et faire de l’art.

Et continuer à arroser ce plant de tomate sauvage sur mon balcon, parce que ce plant de tomate est politique au même titre que n’importe quel jardin partagé, et qu’aucun jardin partagé ne résoudra à lui seul le problème mais que ce serait drôlement pire s’il n’en existait aucun.

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Paris, France | "L'homme est moins lui-même quand il est sincère, donnez-lui un masque et il dira la vérité." Oscar Wilde